Nous vivons dans une époque dominée par l’accélération. Le monde avance à une vitesse exponentielle, portée par la technologie, la rationalité stratégique et la maîtrise du temps. Pourtant, l’homme africain — et particulièrement congolais — semble ne pas avoir pleinement intégré cette réalité fondamentale.
Le développement n’est pas un mystère. Il repose sur des lois simples, presque élémentaires, que l’on enseigne dès l’école primaire. Parmi elles, la relation entre l’espace, le temps et la vitesse. La vitesse n’est rien d’autre que la distance parcourue divisée par le temps. Appliquée à l’économie et au progrès des nations, cette formule devient un principe structurant : le niveau de développement dépend de la capacité d’un pays à parcourir une “distance historique” dans un temps donné.
Les pays aujourd’hui dits développés ont accumulé des siècles d’investissements, d’innovations et de structuration institutionnelle. Il est donc mathématiquement évident qu’un pays qui commence plus tard ne peut, à temps constant, rivaliser immédiatement avec eux. Mais là où réside le génie stratégique, c’est dans la compréhension d’une vérité simple : le temps n’est pas une donnée fixe, il est une variable que l’on peut optimiser, comprimer et transformer.
C’est précisément ce qu’a compris la Chine. Face à son retard historique, la Chine n’a ni nié la réalité ni cédé au fatalisme. Elle a d’abord mesuré l’ampleur de l’écart qui la séparait des puissances occidentales, estimant qu’il lui faudrait théoriquement près d’un siècle pour combler ce retard. Mais plutôt que de subir le temps, elle a choisi de le domestiquer.
Par quels moyens ?
- Une mobilisation stratégique des investissements,
- Une industrialisation accélérée,
- Une adoption massive de la technologie comme levier de compression du temps,
- Une gestion volontaire de sa démographie pour accompagner la transition économique.
Ainsi, la Chine a transformé une équation défavorable en avantage compétitif. Elle a réussi à produire en un demi-siècle ce qui avait pris plusieurs siècles à d’autres. Elle n’a pas changé la “distance”, mais elle a radicalement réduit le “temps”.
Pendant ce temps, l’Afrique — et la RDC en particulier — semble évoluer en dehors de cette logique. Non pas par manque d’intelligence, mais par défaut de lucidité dans le questionnement. Car tout commence là : aux mauvaises questions correspondent inévitablement de mauvaises trajectoires.
Au lieu de s’interroger sur l’usage du temps et de l’espace, nos sociétés dissipent leur énergie dans :
- des conflits stériles,
- des querelles identitaires,
- des illusions politiques,
- des attentes passives,
- et des distractions éphémères qui ne produisent aucune valeur durable.
Les congolais en plus, passent leur temps dans les activités oasives et leurs dirigeants vivent dans l’envie pathologique de ce que d’autres dirigeants ont réalisé pour leurs pays. Ainsi né l’envie généralisée de vivre une vie des autres au lieu de construire la leur. Les émigrations, les voyages et l’admiration excessive aux biens de luxe étrangers, expliquent cette dérive.
Le temps, pourtant la ressource la plus précieuse de l’humanité, est gaspillé sans conscience de son coût. L’espace national, riche de potentialités, est occupé sans être transformé. Nous consommons le temps au lieu de l’investir.
Plus grave encore, cette dérive est souvent portée par des élites dirigeantes incapables d’insuffler une dynamique productive. Là où il faudrait organiser le travail, structurer l’effort collectif et orienter la jeunesse vers la production, certains s’enferment dans une logique de conservation du pouvoir sans résultats. Le pouvoir devient une fin en soi, et non un instrument de transformation.
La conséquence est tragique :
- une jeunesse désorientée, privée de perspectives, exposée à une forme d’“opium politique” qui anesthésie les consciences et neutralise toute capacité de révolte constructive.
Même la dimension spirituelle, pourtant centrale dans nos sociétés, est parfois déconnectée de l’exigence de transformation réelle. Or, aucune foi authentique ne peut justifier l’inaction, le désordre ou la médiocrité. La bénédiction ne se substitue pas à l’effort ; elle l’accompagne. Dieu n’est pas en adéquation avec une telle dérive.
Dès lors, une question fondamentale s’impose à nous, avec une urgence presque existentielle :
- Que faisons-nous réellement de notre temps et de notre espace ?
- Tant que cette question ne sera pas posée avec rigueur, honnêteté et courage, aucune politique, aucune réforme, aucune aide extérieure ne pourra produire un changement durable.
- Le développement n’est ni un slogan ni un miracle.
C’est une discipline du temps, une organisation de l’espace et une science du questionnement juste.
Et tant que nous refuserons d’entrer dans cette logique, d’autres peuples — plus lucides, plus disciplinés et plus stratégiques — continueront, naturellement, à occuper la place que nous aurions pu prétendre tenir.
Luc Alouma
