Pour comprendre le présent, un détour par l’histoire s’impose. Le Congo a été structuré, dès l’époque coloniale, comme une économie d’extraction : infrastructures, administration et financements étaient orientés vers l’exportation de ressources brutes. L’objectif n’était pas de bâtir un marché intérieur intégré ni de développer une citoyenneté économique, mais d’acheminer le cuivre, le caoutchouc, l’or, l’uranium ou le bois vers la métropole. Ainsi, le rail reliait des enclaves minières aux ports, pas les provinces entre elles. L’éducation, largement missionnaire, formait une main-d’œuvre d’exécution, non une élite technique et administrative nombreuse. À l’indépendance, la rareté dramatique de cadres nationaux était déjà un handicap structurel : le Congo belge ne comptait qu’une dizaine de diplômés universitaires congolais à la veille de 1960 (rejoints par quelques autres la même année). Dès le départ, le pays a manqué de techniciens et gestionnaires en nombre suffisant pour prendre la relève.

Ce modèle extractif a laissé trois cicatrices durables :

  • La dépendance externe : nos cycles de croissance et de récession suivent trop fidèlement les cours mondiaux des matières premières. Quand les prix montent, l’État respire ; quand ils chutent, tout vacille. Par exemple, la croissance annuelle moyenne de la RDC, proche de 7,9 % entre 2010 et 2015 grâce au « super-cycle » minier, a ralenti à seulement 3,3 % sur la période 2016-2019 lorsque les cours se sont retournés. Plus récemment, en 2022, les exportations de biens du pays ont atteint 28,2 milliards USD, dominées à plus de 80 % par le cuivre (16,3 milliards) et le cobalt (6 milliards). Une telle concentration signifie qu’un choc sur ces prix miniers suffit à ébranler toute l’économie congolaise.
  • La désarticulation territoriale : quelques poches de richesse (hier le Katanga et le Kasaï minier, aujourd’hui le Lualaba et le Haut-Katanga) coexistent avec des espaces durablement marginalisés. Le pays n’a jamais consolidé un marché national dense, capable d’absorber et de transformer ses propres produits. Ainsi, nous exportons nos minerais et nos grumes, puis nous importons des batteries, des biens manufacturés ou même des meubles finis. Le paradoxe va plus loin : la RDC, avec ses 80 millions d’hectares de terres arables, importe chaque année plus de 3 milliards de dollars de produits agroalimentaires faute de production locale suffisante. En d’autres termes, quelques provinces tirent profit de l’exportation brute, tandis que la majorité du pays reste à l’écart d’une économie formelle intégrée.
  • La faiblesse institutionnelle : l’État colonial était un appareil d’autorité et de contrôle, pas un État de services pour la population. La transition post-1960 s’est faite sans refondation profonde ; les logiques autoritaires et verticales ont survécu aux changements de régime. De Mobutu à aujourd’hui, l’administration publique reste fragile, sujette au clientélisme et sous-financée. Conséquence : un État qui peine à planifier et à fournir des services de base. Aujourd’hui encore, la gouvernance congolaise souffre de graves lacunes : infrastructures en ruine, fiscalité faible (seulement ~13 % du PIB) et corruption endémique. La RDC demeure l’un des pays les plus pauvres et les moins développés au monde malgré d’immenses richesses minières – 50 % des réserves mondiales de cobalt, 25 % de celles de diamants, un potentiel hydroélectrique et agricole énorme – preuve que l’abondance de ressources, sans institutions solides, profite peu à la population. Plus de 72 % des Congolais vivaient encore en situation d’extrême pauvreté en 2022 (avec moins de 2,15 USD par jour), ce qui place la RDC parmi les cinq pays les plus pauvres de la planète.

La suite est connue : les crises politiques et économiques des années 1960, l’autoritarisme centralisé de Mobutu, l’« authenticité » sans démocratisation, la zaïrianisation et l’économie de prédation, puis l’engrenage des guerres régionales et des transitions inachevées. Chaque épisode a promis la rupture, et chaque épisode a reconduit, sous d’autres formes, l’extraversion de l’économie et la personnalisation du pouvoir. Après chaque soubresaut, on a refait tourner la machine à extraire sans la réinventer.

Texte tiré de l’article « Et si les Congolais écrivaient enfin une vision commune de la RDC? »

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By amedee

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