Une réflexion de janvier 2023 faite en réponse d’une question me posée par un étudiant en sciences économiques.
En République démocratique du Congo, il est presque devenu banal de répéter que notre salut viendra des investissements étrangers. À chaque crise, à chaque promesse de relance, à chaque discours sur l’émergence, revient cette même conviction : il suffirait d’attirer davantage de capitaux venus d’ailleurs pour mettre enfin le pays sur la voie du développement. Cette idée est séduisante. Elle est simple. Elle rassure. Mais elle mérite d’être sérieusement interrogée.
Car enfin, depuis l’État indépendant du Congo jusqu’à nos jours, notre territoire n’a jamais cessé d’attirer les convoitises économiques extérieures. Le Congo n’a jamais manqué d’intérêt aux yeux du capital international. Ce qui a manqué, en revanche, c’est une transformation profonde de son économie au service de son peuple. Nous avons connu l’exploitation, l’extraction, la captation, parfois même quelques infrastructures emblématiques. Mais avons-nous réellement bâti une économie nationale solide, diversifiée, capable de nourrir sa population, de former sa jeunesse, d’industrialiser ses ressources et de garantir sa souveraineté ? La réponse, hélas, est devant nous.
C’est ici qu’il faut remettre de l’ordre dans les concepts. Nous parlons souvent d’“investissements” là où il ne s’agit parfois que d’activités commerciales rentables ou d’exploitations opportunistes. Or un investissement digne de ce nom ne se réduit pas à la recherche d’un profit rapide sur un marché ouvert ou sur une matière première disponible. Investir, au sens fort, c’est implanter durablement un appareil productif, transférer des compétences, créer de la capacité nationale, structurer un territoire, former des travailleurs, soutenir une chaîne de valeur et inscrire son action dans la continuité. En d’autres termes, un véritable investissement ne se contente pas de tirer profit d’un pays ; il contribue à augmenter sa puissance économique interne.
Cette distinction est capitale pour la RDC. Car notre drame, depuis des décennies, est de prendre pour développement ce qui n’est parfois qu’une présence économique extérieure sans enracinement national. Une économie peut bouger sans se transformer. Elle peut générer des flux financiers sans créer de base productive. Elle peut attirer des multinationales et pourtant demeurer désarticulée, dépendante et vulnérable. L’apparition d’entreprises étrangères, de sociétés minières puissantes, de réseaux commerciaux ou de grands services ne signifie pas automatiquement que le pays se développe. Tout dépend de la nature de leur activité, de leur insertion dans l’économie locale et de leur contribution réelle à la montée en capacité du pays.
Aucune nation sérieuse ne laisse au seul hasard du marché le soin de décider de son avenir productif. Dans tous les pays qui ont réussi leur décollage économique, l’État a joué un rôle de stratège. Il a défini des priorités. Il a organisé la montée en puissance des secteurs jugés essentiels. Il a protégé, orienté, négocié, imposé parfois. Il n’a pas attendu passivement qu’un investisseur choisisse, selon ses propres intérêts, ce qui serait bon pour la nation. Il a pensé en termes d’agriculture, d’éducation, d’énergie, d’industrie, de technologie, de souveraineté. Il a subordonné l’investissement privé, national ou étranger, à une logique d’intérêt général.
C’est là que se situe la vraie faiblesse du débat congolais. Nous cherchons l’investisseur avant d’avoir clarifié le projet national. Nous voulons les capitaux avant d’avoir bâti les conditions qui leur donnent un sens collectif. Or un investissement sérieux ne prospère jamais durablement dans le vide. Il exige un cadre macroéconomique stable, des institutions fiables, une administration cohérente, une justice crédible, des infrastructures minimales, une main-d’œuvre qualifiée, une gouvernance lisible. Sans cet effort préalable, le pays n’attire pas un investissement transformateur ; il attire surtout des opérateurs capables de profiter de ses failles.
Il faut donc avoir le courage de dire une vérité simple : la RDC ne se développera pas en important passivement son avenir. Elle se développera en construisant de l’intérieur les conditions de son propre décollage. Cela commence par la sécurité alimentaire. Un pays qui ne nourrit pas dignement sa population ne peut prétendre à une souveraineté économique réelle. L’agriculture ne doit plus être pensée comme un secteur archaïque ou secondaire, mais comme la première base d’une stratégie de redressement national. Réorganiser le monde rural, soutenir les territoires, financer la production locale, relier les bassins agricoles aux marchés urbains : voilà le premier chantier du développement.
Le deuxième chantier est celui de l’éducation. Il ne suffit pas d’ouvrir le pays aux capitaux ; encore faut-il disposer de citoyens capables d’en maîtriser les effets. Sans techniciens, sans ingénieurs, sans juristes, sans gestionnaires, sans main-d’œuvre qualifiée, les investissements étrangers resteront des structures extérieures opérant sur notre sol sans réellement élever nos capacités nationales. La réforme du système éducatif n’est pas un luxe. Elle est le socle de toute ambition industrielle.
Le troisième chantier est l’industrialisation. Depuis trop longtemps, nous nous résignons à exporter les ressources brutes et à importer les produits finis. Cette logique appauvrit les nations, même lorsqu’elles sont richement dotées par la nature. La richesse n’est pas dans la possession des matières premières ; elle est dans la capacité de les transformer, de les intégrer dans une chaîne productive, de les convertir en emplois, en savoir-faire, en technologies, en marques, en puissance commerciale. Un grand pays comme le nôtre ne peut se satisfaire d’être une simple zone d’extraction au service de l’extérieur.
Enfin, il faut viser l’intégration verticale : aller progressivement de la conception à la transformation, puis de la transformation à la commercialisation de produits réellement “Made in Congo”. C’est à ce niveau que se mesure la maturité d’une économie. Le développement n’est pas une accumulation désordonnée d’initiatives. C’est une marche méthodique. C’est une stratégie par étapes. C’est la capacité d’un État à hiérarchiser les urgences sans se disperser.
Voilà pourquoi la question n’est pas de savoir s’il faut être pour ou contre les investissements étrangers. Ce débat, posé ainsi, est trop pauvre. La vraie question est ailleurs : quels investissements voulons-nous ? Dans quels secteurs ? À quelles conditions ? Avec quelles obligations de transfert de compétences, de contenu local, de transformation sur place, de fiscalité, d’emploi et de partenariat avec les acteurs nationaux ? Tant que ces questions ne seront pas au cœur de la politique économique, nous continuerons à confondre mouvement économique et développement réel.
L’argent traverse les frontières, mais il ne perd jamais entièrement sa logique d’origine. Le capital a des intérêts, des attaches, des priorités. Il serait naïf de croire qu’il viendra spontanément bâtir ce que nous-mêmes refusons d’organiser. Aucun peuple ne se développe durablement en déléguant sa vocation historique à des forces extérieures. Les investissements étrangers peuvent être utiles, mais seulement comme instruments d’une vision nationale, jamais comme substitut à celle-ci.
La RDC a tout pour réussir : la terre, la jeunesse, les ressources, la position géographique, la profondeur humaine et culturelle. Ce qui lui manque le plus n’est pas d’abord l’argent des autres. Ce qui lui manque, c’est la discipline stratégique de se penser elle-même comme une puissance en construction. Le développement ne commence pas par l’attente. Il commence par la décision. Il ne vient pas d’abord de l’extérieur. Il naît d’une volonté politique, d’une intelligence économique et d’un effort collectif tournés vers la transformation du pays par ses propres forces.
Il est temps, pour le Congo, de cesser de courir derrière les investisseurs comme si eux seuls détenaient la clé de notre avenir. La vraie clé est en nous : dans notre capacité à organiser, former, produire, transformer et protéger ce que nous avons. Alors, et alors seulement, les investissements étrangers pourront devenir des alliés. Sans cela, ils resteront, au mieux, des visiteurs intéressés ; au pire, les gestionnaires extérieurs de notre impuissance.
Luc Alouma
loucasalouma@yahoo.fr
