Jo SekimonyoJo Sekimonyo

Présent ici, absent là-bas. Trop visible à l’intérieur, trop silencieux à l’extérieur. Certains Congolais vont même jusqu’à me reprocher de faire du « Rambo » en la RDC, comme si mes croisades surgissaient de nulle part, comme s’ils étaient seulement locaux. La réalité est plus simple, mais aussi plus dérangeante. Ce qui est perçu comme une absence est souvent une question de langue. La RDC pense en français. Mais le monde où se fabriquent les idées, les normes et les politiques parle majoritairement anglais. Et c’est dans cet espace-là que je navigue, que j’interviens, que je confronte. En vérité, je me retrouve, sans l’avoir vraiment voulu, au four et au moulin, non par choix, mais par incapacité à laisser passer ce qui est faux lorsqu’il est présenté comme juste. C’est là tout le défi d’exister entre les langues et les systèmes.

Je suis invité dans ces espaces où se conçoivent et se façonnent les orientations des théories et des politiques qui influencent le cours du monde, non seulement comme humain, mais comme Africain. Je ne parle pas ici de forums ou d’expositions où chacun joue au singe savant. Et j’accepte ce rôle, non pour cocher une case, mais pour poser la RDC sur la table, à travers l’Université Lumumba, dans des discussions où elle est trop souvent absente ou réduite à un objet d’analyse. Récemment, lors d’une session organisée par Rethinking Economics, un réseau international basé au Royaume-Uni, sur la domination du dollar, la tension est apparue très vite. Non pas sur des détails, mais sur des fondements. Là où certains prennent des hypothèses pour des évidences, mon rôle n’est pas de m’y adapter. Il est de les questionner, de les déplacer, parfois de les contredire. Non par posture, mais par exigence de réalité.

C’est précisément là que le malaise commence. Trop souvent, ceux d’entre nous qui accèdent à ces espaces choisissent d’assimiler, de disparaître dans le consensus, de ne pas déranger. Intégrer devrait pourtant signifier autre chose. Cela devrait vouloir dire introduire de nouveaux points de vue, créer de la friction, exposer les limites des cadres existants. Dans ce cas précis, le désaccord n’a pas pu être résolu. Non pas faute d’arguments, mais parce que l’espace n’était pas prêt à accueillir les contradictions qu’il prétend pourtant vouloir explorer. On m’a alors demandé d’écrire. Le texte qui en résulte sera publié. Et puisque ce débat nous concerne aussi, j’expose ici une version en français, pour le plaisir ou l’inconfort des esprits francophones.

Domination du dollar et le problème de la traduction

Une chose m’a frappé lors de cette session : les conversations sur la domination du dollar semblent souvent voyager plus vite que les réalités qu’elles sont censées décrire. Il existe aujourd’hui une énergie croissante autour de la remise en question du système monétaire international, mais cette énergie ne se déploie pas de la même manière selon les contextes. Dans certains cas, des discussions qui visent à remettre en cause les hiérarchies existantes finissent, paradoxalement, par les reproduire, notamment lorsqu’elles parlent du Sud global de manière générale, sans s’ancrer dans les réalités institutionnelles et politiques spécifiques.

En République démocratique du Congo, ces dynamiques ne sont pas abstraites. Elles structurent la vie quotidienne. Les loyers sont souvent négociés en dollars, même lorsque les revenus sont perçus en monnaie locale. Les prix évoluent non seulement en fonction des conditions d’offre et de demande, mais aussi en fonction de taux de change qui circulent de manière informelle. Ceux qui en ont la possibilité épargnent en dollars, non par préférence, mais comme stratégie de protection face à l’incertitude. Plus encore, cette logique dépasse les ménages et les marchés. L’État lui-même opère souvent dans un cadre de facto dollarisé. Des frais administratifs, comme les permis de conduire, ainsi que des services liés à des entités publiques ou para-publiques, comme l’eau et l’électricité, sont fréquemment fixés ou référencés en dollars. De la même manière, des services sociaux essentiels, tels que les frais scolaires et hospitaliers, sont couramment libellés en dollars. Dans ce contexte, le dollar n’est pas seulement une monnaie globale. Il devient un instrument quotidien de stabilité dans un environnement marqué par la fragilité, y compris au sein des structures censées soutenir la monnaie nationale.

Cette spécificité territoriale apparaît encore plus clairement lorsqu’on traverse le fleuve vers la République du Congo. Là, l’environnement monétaire change radicalement. Le franc CFA structure les transactions, les attentes et les perceptions de stabilité. Historiquement lié au franc français et aujourd’hui arrimé à l’euro, il incarne une autre forme de dépendance monétaire externe. Pour beaucoup, le franc CFA est perçu comme un prolongement des logiques coloniales, un mécanisme à travers lequel la France, ancienne puissance coloniale, conserve une influence sur la gouvernance économique et monétaire. Cette perception a retrouvé une force politique ces dernières années. À la suite de coups d’État dans certaines régions du Sahel, notamment au Niger, au Burkina Faso et au Mali, les nouvelles autorités ont, parmi leurs premières orientations, envisagé une prise de distance avec le système CFA, comme affirmation de souveraineté, même si ces dynamiques peuvent aussi relever de registres populistes. Dans ce contexte, la question n’est plus celle de la dé-dollarisation, mais plutôt celle d’une forme de « dés-euroïsation », si l’on peut dire. Les termes changent, mais le problème de fond demeure : dans quelle mesure la crédibilité monétaire est-elle ancrée à l’extérieur, et comment peut-elle être réinternalisée ?

Parallèlement, un décalage apparaît entre l’évolution des débats académiques et celle des discussions politiques. Alors que des idées autour de la souveraineté monétaire et des arrangements alternatifs gagnent en visibilité dans certains cercles occidentaux, de nombreux décideurs dans les économies en développement continuent d’opérer dans des cadres plus prudents. Cela ne relève pas simplement d’un conservatisme. Cela reflète des trajectoires marquées par l’inflation, les crises et les pressions extérieures, qui façonnent la manière dont le risque est perçu.

Ce décalage renvoie également à une dimension plus profonde. La formation intellectuelle de nombreuses élites dans le Sud global s’est construite à partir de cadres élaborés dans le Nord global, où la stabilité associée à la dollarisation est souvent présentée, implicitement ou explicitement, comme une référence. Dans ce contexte, le dollar n’est pas seulement une monnaie. Il devient un étalon de crédibilité. Progressivement, cela peut ancrer l’idée qu’un système dollarisé, ou quasi dollarisé, est intrinsèquement plus stable ou plus désirable.

Une partie des réticences vis-à-vis de la souveraineté monétaire tient ainsi à une compréhension limitée du fonctionnement réel des systèmes monétaires modernes, en particulier du principe de création monétaire endogène. Lorsque ces mécanismes sont mal appréhendés, les politiques monétaires domestiques apparaissent comme fragiles par nature, tandis que des ancrages externes comme le dollar sont perçus comme plus sûrs. Dans les périodes d’incertitude, les décideurs comme les agents économiques peuvent alors rechercher une forme de garantie extérieure, une sorte de bouée de sauvetage, plutôt que d’investir dans la construction progressive d’une crédibilité monétaire interne.

C’est ici que la question de la dé-dollarisation se complexifie. Elle est souvent présentée comme une question de volonté politique ou de réforme institutionnelle. En réalité, elle dépend aussi d’un facteur plus diffus et plus difficile à construire : la confiance. Confiance dans la monnaie nationale. Confiance dans les institutions. Confiance dans la capacité à maintenir la stabilité dans le temps.

Dans les économies fortement dollarisées, cette dynamique se reproduit en permanence de l’intérieur. Ce qui apparaît, au niveau macroéconomique, comme une domination du dollar, correspond, au niveau microéconomique, à un système décentralisé de gestion du risque, mis en œuvre par les ménages, les entreprises et les institutions. L’usage du dollar n’est pas seulement imposé par les structures financières globales. Il est maintenu parce qu’il fonctionne, à court terme, comme réponse à l’instabilité.

S’il fallait retenir une chose, c’est que la question n’est pas seulement de savoir comment sortir de la domination du dollar, mais comment le faire en prenant au sérieux les réalités, les contraintes et les expériences vécues des économies en dehors du Nord global. Trop souvent, le débat avance en considérant certaines hypothèses comme universelles, alors qu’elles sont en réalité le produit d’histoires institutionnelles très spécifiques.

Aidez-les à nous aider… pour mieux nous aider

On parle souvent d’idées imposées. De concepts venus d’ailleurs. De dialogues et d’initiatives qui ne correspondraient pas à nos réalités. Et il y a du vrai dans cette critique. Mais elle reste incomplète. Dans les faits, ce qui apparaît comme une imposition extérieure est souvent le reflet d’une absence interne. Une absence de contre-expertise structurée, capable de répondre, de contester, de reformuler. Autrement dit, le problème n’est pas seulement ce qui vient de l’extérieur. Il est aussi dans la faiblesse de notre capacité à y répondre autrement que par l’adhésion ou le rejet.

Nos systèmes de production intellectuelle, nos universités, nos espaces de formation ne sont pas encore pleinement orientés vers cette fonction. Ils produisent des diplômés, parfois des experts, mais rarement des contre-experts, et trop souvent, sans même le savoir, de simples commentateurs, des producteurs de bruit. Des individus capables d’entrer dans les cadres globaux, de les comprendre de l’intérieur, puis de les déconstruire avec rigueur restent l’exception. Prenons l’exemple des politiques économiques portées par certaines institutions internationales. Elles sont souvent contestées après coup, lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous. Mais combien de contre-propositions solides, construites en amont, sont réellement formulées dans ces mêmes espaces de décision ? Combien de cadres congolais sont présents non seulement pour exécuter, mais pour contester techniquement, chiffres, modèles et hypothèses à l’appui ?

Aider suppose une relation. Mais une relation ne tient que si les deux parties sont capables d’agir. Si nous voulons être aidés autrement, il faut être en mesure de participer autrement. Cela implique de repenser nos “usines neuronales”, nos lieux de production du savoir, pour qu’ils ne soient pas seulement des espaces de reproduction, mais des espaces de création, de confrontation et de production de contre-expertise. Aidez-les à nous aider, oui. Mais surtout, construisons les conditions pour nous aider nous-mêmes. Sans cela, même les meilleures intentions venues de l’extérieur continueront à produire des résultats qui ne nous ressemblent pas.

Et si nous devenions nos propres héros

Il faut parfois attendre que ceux qui ont longtemps fixé les règles du jeu reconnaissent, à demi-mot, que le jeu était mal posé. World Bank vient de le faire, depuis son siège à Washington, contrairement à sa représentation locale en RDC, qui demeure inscrite dans des logiques de pensée périphériques qu’elle continue de reproduire tout en chuchotant mes prescriptions. Sans fracas, presque avec élégance, l’institution admet que ses mises en garde contre les politiques industrielles appartiennent désormais à une autre époque. Une disquette, en somme. L’image est parlante. Mais elle dérange. Combien de trajectoires économiques ont été ralenties, détournées, ou empêchées au nom de certitudes aujourd’hui obsolètes. Et surtout, que faisons-nous de cet aveu tardif. Le célébrer, ou y voir la preuve que l’expertise dominante n’est ni neutre, ni infaillible.

Le rapport finit même par admettre une évidence que nos pensées articulent depuis longtemps. Le capital humain se construit là où la vie se joue, dans les familles, dans les quartiers, dans les lieux de travail. C’est là que se fabriquent la santé, les compétences, les connaissances, l’expérience. C’est là que se décide, en pratique, la trajectoire d’une économie. Pourtant, cette dynamique ralentit, parfois recule, et cela se voit. Moins d’opportunités, moins de mobilité, moins de capacité à transformer les ressources en richesse. Comprendre cela est une chose, agir en conséquence en est une autre. Le rapport aurait bien pu le formuler autrement. Un ratio du contrat social, ou, pour être plus précis, un paradoxe de la réciprocité fiscale. Mais bon, voyons voir ce que l’année prochaine révélera.

Toutefois, c’est ici que la responsabilité nous revient pleinement. Orienter les contributions extérieures ne signifie pas les rejeter, mais les canaliser. Les inscrire dans une dynamique de création de richesse endogène, au bénéfice de toutes les couches sociales. Cela exige un changement de posture. Que celui qui parle sache, à un moment donné, se taire. Observer. Écouter. Non pour céder la place aux experts autoproclamés, mais pour faire émerger des intellectuels capables d’exposer les sociétés à des savoirs fondés sur des preuves, des démonstrations, des méthodes. Être nos propres héros ne signifie pas agir seuls. Cela signifie construire les conditions pour ne plus dépendre des erreurs des autres pour apprendre à avancer.

Mais encore faut-il regarder une réalité en face. Les systèmes et les critères de sélection que nous avons présentement ne produisent pas ceux qui sont capables de construire ces conditions. Ils écartent souvent les profils les plus à même de penser et de transformer, pour mettre en avant ceux qui savent surtout s’adapter, reproduire, ou maintenir l’existant. À la tête des structures politiques, économiques et monétaires, on retrouve ainsi des acteurs qui ne sont ni préparés, ni incités à opérer les ruptures nécessaires. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que les mêmes dynamiques se répètent, que les mêmes erreurs se perpétuent.

Si nous, Congolais, voulons des résultats différents, il ne suffira pas de changer les discours, ni de simplement mettre de côté cette classe d’entrepreneurs politico-tribaux, regroupés sous des étiquettes de partis politiques qui ne sont, au fond, rien d’autre que des syndicats de prédation du trésor public. Il faudra repenser en profondeur les systèmes et les critères de sélection eux-mêmes. Qui entre. Pourquoi. Selon quelles exigences. Et avec quelle aptitude réelle à comprendre, contester et transformer. C’est à ce niveau que se jouent les vrais enjeux, non seulement du cycle électoral de 2028, mais de notre capacité à changer enfin de trajectoire.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba, Économiste politique hétérodoxe

 

By amedee

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