0. INTRODUCTION
Au fil des siècles, les puissances se sont distinguées tour à tour par leurs forces militaires, leurs richesses économiques ou encore l’influence politique. Aujourd’hui, une nouvelle ère s’impose : celle de l’innovation technologique. Dans un monde en mutation rapide, ce ne sont plus les plus forts ni les plus riches qui dominent, mais les plus innovants. Le progrès technologique est devenu le véritable champ de bataille des nations et des entreprises. Il n’a rien de nouveau : depuis l’Antiquité, les sociétés humaines n’ont cessé d’innover et de transformer leurs modes de vie.
Ce qui est plus récent, en revanche, c’est cette forme de croissance économique tirée par l’innovation, qui s’est imposée au cours des deux derniers siècles dans les pays avancés. C’est grâce à elle que ces économies ont pu maintenir, sur une longue période, des rythmes de croissance remarquablement élevés.
La Banque de Suède (Sveriges Riksbank), qui décerne chaque année le prix de sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, a attribué, le 13 octobre 2025, cette distinction à Joel Mokyr, Philippe Aghion et Peter Howitt pour leurs travaux consacrés à la croissance économique tirée par l’innovation. Ce prix, souvent associé aux prix Nobel traditionnels décernés dans les domaines de la physique, de la chimie, de la médecine, de la littérature et de la paix, récompense des chercheurs dont les contributions ont profondément enrichi la compréhension du développement économique moderne. La moitié du prix a été attribuée à Mokyr pour avoir identifié les prérequis pour une croissance soutenue par le progrès technologique et l’autre moitié, équitablement partagée entre Aghion et Howitt pour leur théorie conjointe de la croissance soutenue à travers le processus de destruction créatrice.
Voici l’essentiel à retenir de leurs travaux respectifs et leurs implications en termes de politique :
1. Joel Mokyr : Les prérequis d’une croissance soutenue par l’innovation Mokyr a fait un travail historique très important. En retraçant l’histoire des inventions et des innovations ayant transformé les sociétés depuis la Chine, la Grèce et la Rome antiques, il a montré que la technologie, dans le passé, n’avait pas réellement engendré de croissance durable. La raison en est qu’on comprenait encore peu les mécanismes de fonctionnement et les principes expliquant l’efficacité des techniques employées. C’était, selon ses mots, « un monde d’ingénierie sans mécanique, de production du fer sans métallurgie, d’agriculture sans science des sols, d’exploitation minière sans géologie, etc. ».
Pour expliquer pourquoi les technologies n’avaient historiquement pas conduit à une croissance durable, Joel Mokyr (1990) distingue deux types d’innovations : les macro-inventions, qui sont des ruptures majeures issues de nouvelles connaissances ou de combinaisons d’idées auparavant séparées, et les micro-inventions, qui sont des améliorations progressives répondant aux incitations économiques.
Avant la Révolution industrielle, bien que des macro-inventions importantes aient vu le jour, comme le moulin à vent, l’imprimerie ou l’horloge mécanique, elles ne s’accompagnaient pas d’un flux continu de micro-inventions permettant leur perfectionnement.
De même, les micro-inventions isolées finissaient par atteindre des rendements décroissants faute d’idées abstraites nouvelles élargissant le champ technologique. En l’absence de compréhension scientifique du fonctionnement des techniques, les innovations, même radicales, ne trouvaient pas d’applications productives, et les ressources économiques n’étaient pas orientées vers leur amélioration. Ce manque de synergie entre les deux types d’inventions expliquait pourquoi les périodes d’effervescence technologique restaient éphémères, sans enclencher une dynamique cumulative de croissance soutenue, contrairement à ce qui s’est produit après la Révolution industrielle.
Fort de ce constat, Mokyr a identifié principalement trois conditions préalables essentielles à la pérennité de la croissance économique.
Une évolution conjointe de la science et de la technologie : Selon Joel Mokyr, la croissance économique soutenue est née de l’évolution conjointe de la science et de la technologie, amorcée à l’époque des Lumières. Cette période a favorisé l’expansion du « savoir utile », c’est-à-dire la combinaison entre la connaissance des lois naturelles (propositional knowledge) et la maîtrise pratique des techniques (prescriptive knowledge). L’interaction entre ces deux formes de savoir a créé un cercle vertueux : les découvertes scientifiques ont inspiré de nouvelles applications techniques, tandis que les innovations pratiques ont nourri la recherche et enrichi la connaissance théorique.
Compétence mécanique : La mise en œuvre économique des nouvelles idées dépend de l’existence d’individus capables de relier la connaissance abstraite à la pratique technique. Ces « bricoleurs » ou praticiens qualifiés, dotés d’un haut niveau de capital humain, jouent un rôle essentiel dans la transformation du savoir en innovation productive. Plus que le niveau général d’instruction, c’est la présence de ces agents techniquement compétents, capables de comprendre les plans, d’adapter les modèles et d’appliquer les découvertes scientifiques, qui permet de convertir la science en progrès économique concret et durable.
Une société ouverte au changement : Une croissance économique soutenue par l’innovation ne peut émerger que dans une société ouverte au changement. Cela signifie un environnement où les nouvelles idées sont accueillies sans blocage, où les institutions permettent aux innovateurs de surmonter les résistances des groupes établis, et où la culture valorise le progrès plutôt que la préservation du statu quo. Sans cette ouverture, même les meilleures inventions risquent de rester lettre morte.
En s’appuyant sur le cas de la Grande-Bretagne, Mokyr a montré que la combinaison d’un environnement intellectuel favorable, de compétences techniques élevées et d’une société réceptive au changement constituait les conditions essentielles à l’émergence d’une croissance soutenue par l’innovation. Les comparaisons macroéconomiques et les questions fondamentales posées par Mokyr ont ainsi influencé plusieurs domaines de l’économie, tels que l’économie du développement, la théorie de la croissance et la macroéconomie, qui ont tiré profit de l’intégration d’arguments de grande envergure (« Big Think ») dans leurs études.
2. Aghion et Howitt : La dynamique de la croissance par destruction créatrice
Dans une lancée similaire, mais non identique à celle de Mokyr, qui s’est intéressé au décollage de la croissance durant la Révolution industrielle et à l’absence de croissance soutenue avant cet événement, Aghion et Howitt ont été motivés par la stabilité remarquable de la croissance agrégée observée dans les économies avancées après la seconde guerre mondiale. Ils ont également souligné que le changement technologique est un processus profondément perturbateur, au cours duquel les innovateurs réussissent en entrant sur de nouveaux marchés ou en étendant leur production, mais au prix de rendre obsolètes les produits existants et de « détourner » partiellement l’activité des entreprises en place. Ainsi, leur analyse visait à rendre compte de la manière dont l’innovation se produit réellement, en proposant un cadre théorique pour étudier ce processus.
Aghion et Howitt (1992) ont concilié les observations microéconomiques et macroéconomiques et montré comment leur théorie pouvait éclairer les politiques économiques. Leur travail a marqué un tournant dans la littérature sur la croissance en mettant en évidence le rôle central de l’interaction entre concurrence et innovation, établissant un lien décisif entre la théorie de la croissance et l’économie industrielle.
Au cœur de la théorie développée par Aghion et Howitt se situe le processus de destruction créatrice. En effet, les économies avancées sont caractérisées par un fort dynamisme, c’est-à- dire que dans ces pays, la croissance va de pair avec un processus continu d’entrée, de sortie et de réallocation des facteurs de production entre les unités productives. Leur théorie établit un lien entre ce processus perturbateur (destruction créatrice) et le taux de croissance agrégé du changement technologique.
La destruction créatrice désigne le processus par lequel l’innovation bouleverse l’ordre économique établi. Lorsqu’une entreprise introduit une nouvelle technologie ou un produit supérieur, elle capte des parts de marché au détriment de ses concurrents, dont les méthodes deviennent obsolètes.
Ce phénomène, appelé « business stealing », reflète une dynamique où certaines firmes gagnent en innovant, tandis que d’autres perdent leur position. À l’échelle macroéconomique, cette compétition permanente entre les entreprises génère une croissance soutenue, car elle pousse sans cesse à l’amélioration des produits, des processus et des idées.
Le modèle théorique développé par Aghion et Howitt formalise cette idée en montrant que la croissance économique repose sur le renouvellement constant des technologies. Contrairement aux approches antérieures qui voyaient l’innovation comme complémentaire aux activités existantes, leur théorie considère les nouvelles technologies comme des substituts directs aux anciennes. Ce cadre permet d’analyser les effets des politiques publiques, comme les brevets, les subventions à la Recherche & Développement ou les règles de concurrence, sur le rythme de l’innovation et la croissance. En mettant l’accent sur les décisions des entrepreneurs et les conflits d’intérêts à l’échelle microéconomique, Aghion et Howitt offrent une lecture fine et empirique du moteur de la croissance moderne.
3. Quelles leçons les pays en développement peuvent-ils tirer de ce prix ?
Le Prix Nobel d’économie 2025 rappelle que l’innovation n’est pas seulement une source de croissance, mais aussi un puissant levier de convergence entre pays et régions. Comme le montrent Aghion et Howitt, l’innovation crée de la destruction créatrice qui favorise la réallocation du capital et des talents vers les secteurs les plus productifs. Cette logique trouve un écho dans les résultats récents de Lai, Peng, Riezman et Wang (2025), qui montrent que les transformations structurelles observées dans l’économie mondiale ne dépendent pas uniquement du progrès technologique, fait important, mais surtout de la capacité des pays à mobiliser efficacement leurs facteurs de production, capital physique, travail qualifié et savoir-faire technologique.
Pour les pays en développement, la question n’est donc pas seulement de mesurer les écarts de productivité, mais de comprendre comment stimuler les incitations à innover, attirer les talents et canaliser les investissements vers les activités à fort contenu technologique. Autrement dit, la clé du rattrapage réside dans la qualité du capital humain et la capacité institutionnelle à faire circuler les ressources vers les secteurs où l’innovation peut transformer durablement la structure productive.
Pour les pays en développement, la conclusion de Lai, Peng, Riezman et Wang (2025) est porteuse d’espoir, car elle montre que la transformation structurelle ne dépend pas uniquement d’un “miracle technologique”, mais aussi de la capacité à mobiliser et orienter les ressources productives. Il faut maintenant se mettre au travail en s’orientant dans le sens qu’il convient de prendre.
Congo Challenge. N°102
