Durant l’année 2025, l’économiste Luc Alouma ( loucasalouma@yahoo.fr ) a publié sur Finances & Entreprises une vingtaine de tribunes principalement sur les questions de développement économique de la RDC. Dans ses réflexions, Luc Alouma soutient que la RDC est loin des rails de développement économique durable et que son économie est en crise structurelle. L’expert est aussi ici interrogé sur les critères devant permettre d’évaluer objectivement une économie au 21e siècle, cas de celle de la République démocratique du Congo. Sur toutes ces questions, Luc Alouma donne des réponses éclairées et profondes. Interview.
Propos recueillis par Amédée Mwarabu
Vous avez affirmé dans une de vos tribunes que la RDC est loin des rails du développement économique durable. Comment vous expliquez cette affirmation ?
Luc Alouma : Lorsque j’affirme que la RDC est loin des rails du développement économique durable, je m’appuie sur plusieurs constats profonds et structurants que j’ai déjà abordés dans mes réflexions. D’abord, le développement économique durable suppose un État fonctionnel, doté d’institutions solides, d’une économie articulée, et d’un système de gouvernance éthique, cohérent et productif. Or, en RDC, la trajectoire étatique est atypique, fragmentée et instable, depuis l’État Indépendant du Congo jusqu’à nos jours. Chaque transition politique a accouché d’un modèle d’État désarticulé, sans cohérence historique ni vision enracinée dans notre propre réalité.
Ensuite, la corruption endémique en RDC est l’expression visible d’un système de prédation plus profond. Ce système n’est pas né avec les individus, mais s’est enraciné dans des pratiques, des mécanismes de gestion, des lois mal conçues, héritées de la colonisation et renforcées par des réformes incohérentes. Sans assainir les fondements institutionnels, aucun modèle de développement ne peut prospérer.
Par ailleurs, la désorganisation économique actuelle est aggravée par des valeurs économiques faussées, imposées ou manipulées. Les termes de l’échange sont défavorables, la production intérieure est marginalisée, les inégalités sont criantes, et les milieux ruraux sont exclus de la dynamique économique. La valeur réelle n’est plus le socle de nos échanges, ce qui compromet la justice économique et l’efficacité du marché.
Enfin, l’absence d’une vision stratégique claire et d’une planification rigoureuse rend toute tentative de développement durable illusoire. Il n’y a pas d’investissement conséquent dans les infrastructures, l’éducation, la santé ou l’innovation. Le peu de progrès réalisés est souvent superficiel, non structurant, et orienté vers la consommation plutôt que vers la production.
Ainsi, la RDC reste en dehors des rails du développement durable tant que l’État ne sera pas refondé, que les mentalités ne seront pas renouvelées, et que la gouvernance ne passera pas d’un système d’exploitation à un modèle de création de valeur et de justice sociale.
Vous soutenez que l’économie de la RDC connait une crise structurelle. Quels sont les facteurs qui démontrent cette crise structurelle de l’économie Congolaise
Luc Alouma : Oui, l’économie de la RDC est bel et bien en « crise structurelle », et cette situation se manifeste à travers plusieurs facteurs que mes réflexions précédentes permettent de cerner clairement. Voici les principaux :
1. Dépendance excessive aux matières premières
L’économie congolaise repose presque exclusivement sur les exportations de produits miniers bruts. Cette dépendance rend le pays vulnérable aux chocs exogènes (fluctuations des prix sur le marché mondial) et empêche une industrialisation interne capable de créer des emplois durables.
2. Faible diversification de l’économie
Il n’existe pas de véritable tissu industriel, ni de transformation locale significative des ressources. Les secteurs agricole, industriel et de services sont sous-développés. Ce qui empêche une croissance inclusive et soutenue.
3. Déconnexion entre croissance et développement humain
Malgré des taux de croissance positifs à certains trimestres, la pauvreté de masse persiste, l’accès aux services sociaux de base est limité, et les inégalités s’aggravent. Cela révèle une croissance non redistributive, qui ne touche pas l’économie réelle.
4. Désorganisation du système de production intérieure
Les milieux ruraux sont marginalisés, les routes agricoles quasi inexistantes, et le lien entre zones de production et de consommation est rompu. La RDC importe massivement des produits de première nécessité, alors qu’elle pourrait les produire.
5. Dérèglement des valeurs économiques
Comme je l’ai souligné, les valeurs économiques sont souvent improvisées ou manipulées, sans cadre normatif clair. Cela entraîne des distorsions sur les marchés et empêche la fixation juste des prix et la confiance dans le système.
6. Faiblesse des institutions économiques
Le ministère de l’Économie, les agences de régulation, les douanes, les régies financières… sont souvent gangrenés par la corruption, mal outillés, ou dépassés par la complexité des enjeux économiques contemporains.
7. Crise de gouvernance économique
L’absence de plan stratégique de développement sérieux, la mauvaise gestion des ressources publiques, et le manque de rigueur dans la mise en œuvre des politiques économiques empêchent toute dynamique structurelle de transformation.
8. Échec des réformes économiques profondes
Les réformes économiques en RDC, souvent imposées par les bailleurs, n’ont pas été adaptées aux réalités locales. Elles ont échoué à réorganiser les fondements économiques du pays, renforçant parfois le désordre institutionnel.
En conclusion, la crise économique en RDC n’est pas conjoncturelle. Elle est structurelle, enracinée dans la nature même de l’État, dans ses institutions, ses choix économiques, ses mentalités et dans la non-structuration du tissu productif. La réponse ne peut être que systémique : refondation de l’État, réforme profonde des institutions économiques, appui à la production intérieure, et redéfinition des valeurs économiques dans un cadre transparent et juste.
Quels sont les critères déterminants pour évaluer l’action d’un Gouvernement ( en économie politique) au 21e siècle ? Cas de la RDC, par exemple.
Luc Alouma : Pour évaluer l’action d’un gouvernement en économie politique au 21e siècle, il faut s’appuyer sur des critères combinant performance économique, justice sociale, gouvernance et durabilité.
Voici les principaux critères, illustrés par le cas de la RDC :
1.Croissance économique inclusive.
– Critère : Taux de croissance du PIB corrélé à une amélioration du bien-être général. En RDC, la croissance est tirée par les mines, mais reste non redistributive, car la pauvreté reste massive.
2. Diversification de l’économie
– Critère : Capacité à développer plusieurs secteurs (industrie, agriculture, services).
– RDC : l’Économie est encore extrêmement dépendante des minerais. Il y a peu de transformation locale.
3. Création d’emplois décents
– Critère : Taux de chômage, sous-emploi, qualité des emplois.
– En RDC, il y a un très haut taux de sous-emploi informel et des faibles opportunités pour les jeunes diplômés.
4. Répartition équitable des richesses
– Critère : Indice de Gini, accès aux services publics, réduction des inégalités.
– En RDC, il y a une forte concentration des revenus dans les mains d’une élite politique et économique.
5. Maîtrise de l’inflation et stabilité monétaire
– Critère : Capacité à maintenir la stabilité des prix et du taux de change.
– En RDC, l’inflation est relativement contenue récemment, mais l’instabilité monétaire reste chronique.
6. Bonne gouvernance économique
– Critère : Lutte contre la corruption, transparence budgétaire, efficacité des institutions.
– En RDC, la corruption reste systémique, il y a une mauvaise exécution budgétaire et une faible redevabilité.
7. Investissements dans les infrastructures et le capital humain
– Critère : Dépenses publiques dans l’éducation, la santé, les routes, l’énergie.
– En RDC, les déficits sont criants dans les infrastructures de base et dans l’éducation publique.
8. Capacité de mobilisation des recettes internes
– Critère : Taux de pression fiscale, efficacité des régies financières.
– En RDC, le taux de pression fiscale est très bas ( moins de 13%), il y a fuite des capitaux et une évasion fiscale massive.
9. Soutien à la production locale
– Critère : Politique industrielle, subventions ciblées, cadre incitatif aux PME.
– En RDC, il y a peu ou pas de soutien structuré à la production nationale.
10. Durabilité environnementale
– Critère : Prise en compte des ressources naturelles dans une logique durable.
– En RDC, il y a une riche biodiversité, mais l’exploitation anarchique des forêts et des minerais y demeure.
En résumé. La gouvernance économique au XXIe siècle doit allier efficacité, équité et durabilité. Dans le cas de la RDC, beaucoup d’indicateurs révèlent une action gouvernementale insuffisante ou mal orientée, dominée par des intérêts privés, sans vision claire de transformation structurelle.
loucasalouma@yahoo.f

