Jo Sekimonyo et André WamesoJo Sekimonyo et André Wameso

Le tableau présenté par Wameso donne une impression de maîtrise, presque d’aisance technique, en mobilisant des éléments issus des marchés mondiaux. Il s’exprimait le vendredi 3 avril 2026 en qualité d’invité à la 85e réunion du Conseil des ministres. Les références aux tensions géopolitiques, aux prix du pétrole et aux coûts du transport donnent au discours une apparence de rigueur et de hauteur analytique. Pourtant, derrière cette accumulation de facteurs, la réalité reste simple pour un pays comme la Democratic Republic of the Congo. Lorsque ces variables s’agitent à l’échelle internationale, cela signifie d’abord une chose très concrète, le coût de la vie augmente. La sophistication du propos crée une distance avec cette réalité, comme si la complexité du langage finissait par masquer ce que chacun ressent déjà au quotidien.

Ce décalage apparaît encore plus clairement lorsque l’on examine les solutions avancées par Wameso.  La diversification des sources d’approvisionnement énergétique du pays peut apparaître comme une réponse stratégique, mais elle repose en grande partie sur une illusion de contrôle. En réalité, le pétrole consommé dans la Democratic Republic of the Congo ne provient pas directement du Moyen-Orient et transite déjà par des circuits régionaux comme la Zambia, la Tanzania ou encore l’Angola. Cet approvisionnement est en grande partie assuré par des opérateurs privés tels que TotalEnergies, Engen ou Cobil, qui eux-mêmes s’approvisionnent aux prix internationaux. Autrement dit, ils n’achètent pas un pétrole congolais, ils achètent un prix mondial. La diversification existe donc déjà dans les faits, mais elle n’altère ni la formation du prix ni la nature du choc. Quel que soit le fournisseur ou le trajet, la contrainte reste la même. Dans ce contexte, présenter la diversification comme un levier revient à suggérer une marge d’action sur les prix qui n’existe pas réellement. On peut ajuster les itinéraires ou les intermédiaires, mais on ne change pas la règle du jeu.

Le renforcement du suivi des prix et des coûts logistiques s’inscrit dans la même logique. Il améliore la visibilité, affine les données, permet de commenter avec plus de précision. Mais il ne donne aucune prise sur la formation même de ces prix, déterminés ailleurs. C’est un outil d’observation, non un levier d’action. On comprend mieux ce qui se passe sans pouvoir en modifier le cours. C’est comme être chargé de surveiller un thermomètre, noter si la température monte ou descend, sans avoir les moyens d’intervenir pour la faire baisser, ou encore suivre l’évolution d’une fièvre avec un thermomètre de plus en plus précis sans disposer du traitement nécessaire. L’État se retrouve ainsi à constater et à expliquer une dynamique qu’il subit bien plus qu’il ne la dirige.

Dans ce cadre, la mesure consistant à imposer le paiement des impôts en franc congolais afin de stimuler la demande de franc congolais est déconnectée du problème posé. Elle concerne l’organisation monétaire interne, alors que les tensions décrites sont externes. Surtout, dans une économie où les dépenses publiques et les importations stratégiques restent largement libellées en dollars, le circuit final ne change pas fondamentalement. Que les impôts soient payés en dollars directement ou convertis en francs congolais avant d’être versés, les devises finissent par se retrouver au même endroit, à la banque centrale, pour financer les engagements extérieurs et les importations. La mesure donne ainsi l’impression d’agir sur le problème, sans en modifier réellement les mécanismes.

Tout cela interroge sur ce qui n’est pas dit. Wameso évite-t-il de me donner le crédit en mettant sur la table la recommandation que je ne cesse de défendre et d’écrire, y compris dans une lettre ouverte, à savoir la dédollarisation du secteur public, c’est-à-dire la perception des impôts, taxes et redevances exclusivement en monnaie nationale afin de renforcer la crédibilité du franc congolais et de poser les fondations d’une création monétaire endogène capable de soutenir un essor économique interne ? Si tel est le cas, cela relève d’une certaine puérilité. S’il avait sollicité mon avis, j’aurais pu contribuer à structurer cette approche et à la relier aux défis évoqués, notamment en mobilisant la création monétaire endogène pour stimuler une industrie verte locale et réduire notre dépendance aux importations de pétrole qui représentent, selon certaines estimations d’analystes et de discussions de politique publique, environ 25 à 30 % des importations totales, sur un volume global d’environ 17 à 25 milliards de dollars par an, soit une part considérable de notre demande en devises. En contournant ce chantier central, le discours semble préférer multiplier les ajustements périphériques plutôt que d’assumer la transformation structurelle nécessaire.

Wameso a donné l’impression de maîtriser les mécanismes, les mots sont justes, le ton est assuré. Mais lorsqu’on suit le raisonnement jusqu’au bout, le lien entre les défis et les solutions se dissout, et ce qui paraissait structuré devient difficile à justifier, elle se révèle creuse, presque du charabia.

Le discours convainc à l’écoute, mais résiste mal à l’examen. Cela en vient à susciter plus de doute sur sa capacité à diriger la BCC ou à conseiller le gouvernement en matière monétaire et économique.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

By amedee

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