Dans cette nouvelle Tribune, l’Economiste Luc Alouma réagit à l’article  « STABILISER, SOULAGER, TRANSFORMER : POUR UNE ECONOMIE COHÉRENTE » écrit par Nzuka Mapengo. Rappelons que ce dernier réagissait en principe à une autre Tribune de Luc Alouma publiée sur le site de Finances & Entreprises sous le titre « Luc Alouma remet en question la gouvernance économique de Mukoko Samba« . En somme, il s’agit ici d’un échange entre expert en Economie sur les questions d’actualité concernant l’économie  et la monnaie congolaise. 
Introduction
 Ayant lu avec attention et profond respect l’intervention de mon aîné, Big Master Nzuka Mapengo, éminent mandataire public et ancien dirigeant de la douane congolaise, je tiens d’emblée à lui témoigner toute ma considération. Rien ne l’obligeait à s’engager dans ce débat intellectuel de haute portée, mais en vrai patriote et scientifique, il a choisi de le faire, avec une clarté d’esprit admirable, parfois même avec une critique rigoureuse à mon égard – que je salue pour sa finesse et son élégance intellectuelle.
Cher aîné, je partage avec vous l’amour de la rigueur des principes et le respect de la vérité des faits. Toutefois, permettez-moi de souligner, sans offense, que vous qui nous dirigez – et je vous y associe sans détour – adoptez parfois une posture institutionnelle qui, malheureusement, restreint l’émergence d’une vérité collective. Trop souvent, cette posture vous enferme dans une forme de confort psychologique, nourrie par une haute opinion de soi, parfois déconnectée de la réalité concrète. Pourtant, la science véritable est humble ; elle se nourrit autant de l’évidence observée sur le terrain que des raisonnements brillants issus des cénacles académiques.
 Je suis fier, à titre personnel, d’avoir été le premier à initier ce débat, non par prétention, mais par devoir citoyen et scientifique. En tant que chercheur en politiques publiques de développement, mon engagement est animé par une volonté sincère de contribuer, en toute neutralité, à l’éveil des consciences sur les enjeux de gouvernance économique dans notre pays.
Je relaie ici avec insistance les propos pertinents d’un autre aîné, M. William Malengo, que vous avez justement cité, et qui a rappelé avec justesse :  « Le pays ne saurait se résoudre à devenir un laboratoire où toutes les expérimentations hasardeuses seraient menées à grande échelle. Il y a un coût social, à tout le moins, à prendre en compte. »
Ces mots résument bien l’enjeu : au-delà des modèles théoriques ou des instruments techniques, il y a des vies humaines, une économie réelle et une société vulnérable qui subissent les conséquences des choix opérés. Cela exige de nous tous, en responsabilité ou non, une vigilance constante, un dialogue ouvert et une redevabilité partagée.
1. Sur l’indépendance de la BCC
L’indépendance de la Banque Centrale ne saurait être interprétée comme une infaillibilité doctrinale, ni comme un bouclier contre la critique constructive. Elle signifie que l’institution est autonome dans la mise en œuvre de la politique monétaire, à l’abri des interférences partisanes ou conjoncturelles. Mais cette autonomie n’abolit en rien le devoir de redevabilité.
Dans un État démocratique, toute politique publique – y compris monétaire – doit pouvoir être analysée, questionnée et débattue. La critique, lorsqu’elle est argumentée, rigoureuse et respectueuse, ne constitue pas une attaque, mais un instrument d’évaluation et d’amélioration pour corriger les biais, adapter les instruments et renforcer la crédibilité des institutions.
L’indépendance, loin de mettre la BCC sur un piédestal, renforce ses obligations de transparence, d’évaluation continue et de cohérence avec l’intérêt général. Elle impose une rigueur de chaque instant, une humilité face à la complexité économique et une ouverture à la contradiction, comme garde-fous contre les erreurs systémiques.
Ainsi donc critiquer la BCC, ce n’est pas remettre en cause son autorité, mais exercer un droit légitime et salutaire dans toute société qui aspire à une gouvernance éclairée, responsable et orientée vers le bien commun.
 2. Taux de change et prix : quel équilibre pour quelle finalité ?
Un taux de change en appréciation qui n’entraîne qu’un « effet partiel, différé ou marginal » sur les prix des biens et services soulève une question cruciale : à quoi sert-il réellement sur le plan socio-économique, surtout lorsqu’on constate que les choses ne sont pas entrain de se passer comme prévues ?
Les statistiques officielles sur les indices de prix souffrent d’un déficit de fiabilité, non pas nécessairement par faute méthodologique, mais parce qu’elles peinent à capturer la réalité complexe, hétérogène et massivement informelle du marché congolais. L’économie nationale est encadrée par des logiques fragmentées, souvent désintégrées, échappant aux cadres normatifs classiques de suivi macroéconomique.
Dans un tel contexte, vouloir piloter une économie à une seule pédale monétaire, sans action coordonnée sur l’autre pédale – celle des réformes structurelles et de la production réelle – revient à déséquilibrer la trajectoire de progression.
Le cycliste métaphorique, pour avancer avec constance, doit activer ses deux pédales à un rythme juste : ni précipité, au risque de la chute ; ni trop lent, au risque de l’immobilisme. De même, le pilotage économique exige équilibre, prudence et coordination entre les instruments monétaires et les réalités structurelles. Car le véritable enjeu n’est pas « d’avancer vite à tout prix », mais d’aller loin avec sûreté, en construisant une stabilité durable, inclusive et résiliente – plutôt que des performances momentanées, aux fondations fragiles.
 3. Produits pétroliers : entre ajustements conjoncturels et refondation structurelle
Les initiatives en cours visant à réajuster les prix des produits pétroliers, à compenser les manques à gagner et à stimuler la consommation peuvent, à première vue, sembler pragmatiques et opportunes. Elles traduisent une volonté de réaction rapide face aux déséquilibres du marché et aux pressions budgétaires.
Cependant, ces mesures s’apparentent davantage à « des palliatifs conjoncturels », un cocktail de sauvetages de court terme, qui agissent sur « les effets visibles » de la crise sans en attaquer les causes profondes. Elles maintiennent le pays dans une logique de gestion réactive plutôt que de transformation structurelle.
Pour amorcer un véritable redressement, il devient impératif de tourner le dos au modèle actuel de gouvernance pétrolière, et d’envisager des paradigmes alternatifs. Des exemples de pays aux profils comparables montrent qu’il est possible d’élaborer des politiques pétrolières nationales cohérentes, fondées sur :
– La transparence dans la chaîne d’approvisionnement et de tarification ;
– La maîtrise de la production locale et du raffinage ;
– L’intégration des politiques énergétiques aux objectifs de développement industriel ;
– Une régulation plus équitable des subventions pour protéger les plus vulnérables sans creuser les déséquilibres budgétaires.
Ce changement de cap nécessite non seulement « du courage politique », mais aussi « une vision stratégique claire », fondée sur les capacités productives internes et l’intérêt général. Car il ne s’agit plus de colmater les brèches, mais de reconstruire un cadre durable et souverain pour la gestion énergétique nationale.
 4. Sécurité alimentaire en maïs : une urgence mal orientée dans un pays aux ressources agricoles inégalées
Recourir à l’importation massive de maïs pour faire face à l’urgence alimentaire peut sembler pragmatique dans l’immédiat. Mais dans le contexte de la RDC — pays au potentiel agricole exceptionnel, disposant de terres arables, de ressources hydriques abondantes et d’un climat favorable — cette approche relève moins d’une gestion de crise que d’un aveu d’échec structurel.
La logique qui consiste à importer d’abord et penser à produire plus tard trahit l’absence d’une véritable politique agricole. Ce choix conjoncturel, dicté par des urgences mal anticipées, pénalise lourdement l’économie locale, affaiblit les incitations à la production nationale et perpétue la dépendance extérieure.
En réalité, la RDC n’a pas besoin de dépendre des importations agricole pour assurer sa sécurité alimentaire. Elle possède tous les atouts pour développer un modèle agricole endogène, résilient, créateur d’emplois et garant de souveraineté alimentaire. Ce qu’il manque, ce n’est pas la terre, ni la capacité de produire, mais une volonté politique structurée et une stratégie cohérente d’investissement dans l’agriculture.
 5. Trajectoire cohérente ?
La tendance d’une stabilisation monétaire, suivie respectivement du ralentissement de l’inflation, de l’assainissement des finances publiques et de la relance de production, est une construction purement théorique, voire dangereuse car elle soutient la réduction des agrégats dans le contexte actuel par une appréciation de FC en recherchant un point d’équilibre antérieur. À ce sujet, je vous partage ma réponse donnée à son Excellence le gouverneur de la BCC, mon très cher aîné scientifique.
S’agissant du taux de change, il pourrait certes nous diviser dans l’analyse, mais il ne devrait jamais nous éloigner de notre passion commune : celle de voir prospérer notre pays. Historiquement, la RDC a connu différentes phases de stabilité monétaire, avec des taux de change relativement stables. Ces périodes ont été perçues comme des phases d’ »équilibre », mais, en réalité, elles n’étaient que des équilibres relatifs, marqués par des situations de sous-emploi généralisé, et non des équilibres de plein-emploi tels que définis en science économique. C’est pourquoi je reste réservé quant à l’utilisation du terme « taux de change d’équilibre » dans le contexte actuel. En effet, l’économie congolaise n’a pas encore atteint un cadre macroéconomique suffisamment cohérent et intégré pour que l’on puisse parler d’un véritable équilibre global.
La dualité du système monétaire, la faible intermédiation financière, la dollarisation persistante et les rigidités structurelles sont autant d’indicateurs que le point d’équilibre réel de notre économie reste à construire, plutôt qu’à retrouver.
Ainsi, induire une appréciation du franc congolais par la correction des réserves obligatoires, en l’absence d’un ajustement parallèle dans l’économie réelle (offre productive, fiscalité, cohérence budgétaire, compétitivité), comporte un risque certain de déséquilibre supplémentaire, notamment par le biais de distorsions sur les prix, les marges des entreprises et la stabilité du tissu productif.
Je ne suis pas opposé à l’appréciation monétaire lorsqu’elle est le fruit d’une dynamique économique globale vertueuse. Mais une appréciation « hors-sol », détachée des fondamentaux réels, et non adossée à un renforcement structurel de la confiance et de la production intérieure, peut compromettre la viabilité de l’équilibre monétaire retrouvée.
 Autrement dit, l’économie n’évolue pas en vase clos : ses repères d’hier ne peuvent être simplement restaurés aujourd’hui, car chaque cycle inflationniste inscrit de nouveaux seuils d’équilibre. C’est pourquoi toute politique d’appréciation monétaire qui prétend retrouver les niveaux d’un passé jugé « stable » risque de nier l’évolution naturelle des structures économiques et de produire des effets de désajustement nocifs, notamment sur les entreprises, l’emploi, et la compétitivité locale.
L’objectif des autorités monétaires ne devrait donc pas être de « revenir en arrière », mais plutôt de construire une stabilité monétaire réaliste, cohérente avec les nouvelles conditions économiques structurelles du pays.
 L’inflation est un phénomène presque inhérent à toute économie dynamique. Elle accompagne généralement l’évolution des cycles économiques, déplaçant progressivement les points d’équilibre des fondamentaux macroéconomiques. Ainsi, après chaque phase inflationniste, l’économie tend à rechercher un nouvel équilibre, souvent à un niveau de prix plus élevé, autour duquel peut se stabiliser l’activité économique.
Dans cette logique, si les ajustements monétaires pouvaient, à eux seuls, rétablir les anciens équilibres, il aurait été concevable — du moins théoriquement — de viser un retour au taux de change de 1 600 FC/USD, ou même en dessous. Mais une telle ambition s’oppose à la réalité économique actuelle.
En effet, l’inflation structurelle que connaît notre économie est cumulative, et ses effets sont intégrés durablement dans les prix, les salaires, les coûts de production et les comportements des agents économiques. Les marchés — qu’ils soient monétaires ou de biens et services — s’ajustent continuellement à cette inflation, rendant caduc tout retour aux anciens niveaux d’équilibre.
Luc Alouma M.

By amedee

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *