Le véritable danger ne réside pas tant dans l’ennemi extérieur que dans la pétrification interne du pouvoir. Le risque majeur est de voir les mêmes figures politiques se maintenir depuis plus de trois décennies, ressassant les mêmes discours, promettant les mêmes ruptures, tout en perpétuant les mêmes pratiques en obtenant le même résultat. Lorsque l’ennemi semble triompher, ce n’est pas seulement par la force des armes, mais parce que sa victoire est préparée de l’intérieur, au cœur même des institutions prises en otage par une élite politique qui instrumentalise la guerre comme alibi de longévité politique.
Ces acteurs ont fait du conflit un capital politique : la guerre justifie leur maintien dans les institutions politiques du pays, neutralise toute exigence de reddition des comptes et anesthésie l’opinion publique sous le prétexte de l’urgence sécuritaire permanente. Ainsi, la souveraineté nationale est affaiblie non seulement par l’agression extérieure, mais surtout par la complicité passive ou active de ceux qui devraient en être les gardiens.
Le drame le plus profond tient au fait qu’aucun changement n’est possible pendant que ce sont les mêmes hier comme aujourd’hui. La gouvernance ne parvient pas à incarner une véritable alternative, car sont recyclés les mêmes thuriféraires du pouvoir : des acteurs politiquement flexibles, idéologiquement creux, mus par une avidité insatiable de positionnement et de privilèges. Ces profils, toujours disponibles pour servir n’importe quel régime, deviennent des instruments dociles d’une gouvernance opportuniste, fondée sur des alliances troubles et des mécanismes d’accession au pouvoir parfois moralement et politiquement macabres.
Dans ce contexte, le Rwanda — et d’autres forces extérieures intéressées — ne prospèrent pas seulement grâce à leur propre stratégie, mais aussi grâce à ces deals silencieux, patiemment entretenus par les mêmes élites locales. Ce système de connivence transforme la guerre en rente, la paix en menace pour les carrières politiques, et le peuple en variable d’ajustement.
Ainsi, tant que la rupture ne sera pas à la fois générationnelle, éthique et institutionnelle, le pays restera prisonnier d’un cycle où l’ennemi apparent n’est que le révélateur d’un mal plus profond : la capture de l’État par une minorité qui confond pouvoir et propriété, gouvernance et survie politique. Le vrai combat commence donc à l’intérieur, contre la confiscation des institutions et la banalisation de la trahison sous couvert de réalisme politique.
Conscient de cette réalité, j’avais, en son temps, tiré la sonnette d’alarme. Je suis même allé jusqu’à me porter candidat aux dernières élections, non pas par ambition personnelle, mais pour mener campagne en faveur de l’actuel Président, convaincu de la nécessité d’expliquer au peuple le bien-fondé d’un pouvoir émancipé de la logique militaire. Après que la population a payé le prix élevé d’une transition étalée sur un mandat de cinq ans, le second mandat apparaissait comme une opportunité historique pour replacer le pays sur une trajectoire claire, portée par une vision cohérente et soutenue par les forces idéologiques du progrès.
Le malheur profond de notre pays réside moins dans les hommes que dans la logique de gouvernance qui l’a dominé : tantôt civile, tantôt militaire. La Première République fut essentiellement conduite par une logique civile, avant d’être renversée par la logique militaire qui inaugura la Deuxième République. Celle-ci eut toutefois le mérite d’intégrer, dans un premier temps, une part significative de gouvernance civile, créant une forme de symbiose institutionnelle. Mais cette ambivalence ne résista pas à l’épreuve du temps.
Progressivement, la logique militaire dominante — largement imposée à l’Afrique dans le cadre du néocolonialisme — a refait surface pour s’installer de manière quasi permanente. Cette logique repose sur la contrainte et la force. Les forces de défense et de sécurité, pourtant censées protéger la population et préserver l’intégrité territoriale, se transforment alors en bourreaux, en corps intouchables, parfois même en acteurs économiques opaques, propriétaires de vastes concessions minières et foncières, dictant de facto la politique du pays. Dans un tel système, où les armes sont interdites aux populations et deviennent la propriété exclusive des corps armés — situation en soi normale — la société finit inévitablement par se structurer et se gouverner au gré de la force brute.
C’est précisément cette logique qu’il conviendrait de renverser pour faire émerger un autre paradigme : une gouvernance véritablement démocratique, dans laquelle les meilleurs d’entre nous auraient la possibilité d’accéder au pouvoir afin d’y imprimer une gestion vertueuse et responsable. Hélas, ce paradigme est aujourd’hui mis à mal par la faute de parvenus sans vision, sans projet et sans compréhension de ce que représente un État aux yeux du monde.
Certains soutiennent que seule une logique militaire, à l’image de ce qui se passe dans certains pays du Sahel, serait en mesure d’apporter le changement. Nous pensions — et pensons encore — le contraire. Car, en toute objectivité, une politique imprimée par la force finit toujours par engendrer des bourreaux, par la nature même des choses. Il ne s’agit nullement de nier l’importance de la force publique dans un État. Mais il est essentiel de faire la part des choses : cette force doit être au service de la gouvernance démocratique, et non se substituer à elle.
Or, le second mandat de l’actuel pouvoir politique peine encore à s’émanciper de l’ancienne logique militaire. Les mêmes acteurs gravitent autour du pouvoir depuis plusieurs décennies, les mêmes recettes politiques sont appliquées, et les résultats demeurent identiques. La guerre est devenue, pour certains politiciens, un jeu commode à entretenir de l’intérieur, pendant que des vies humaines sont fauchées. D’autres vont jusqu’à constituer des groupes armés sous couvert d’autodéfense, alors qu’il s’agit en réalité de protéger des intérêts miniers privés.
Dans de telles conditions, même si les troupes rwandaises venaient à se retirer de l’est du pays, le pire serait à craindre : des zones entières du pays seraient investies par des forces parasitaires, dans un contexte où notre État est encore fragile et nos frontières poreuses.
Le monde s’interroge aujourd’hui, à juste titre, sur un paradoxe troublant : comment les démocrates d’hier ont-ils pu devenir hostiles à l’opposition démocratique d’aujourd’hui ? Cette interrogation, souvent formulée de l’extérieur, appelle une réponse lucide et honnête. Elle ne saurait être imputée mécaniquement à l’UDPS, ni à une quelconque formation politique prise isolément. Le problème est plus profond, plus structurel.
Il réside dans la domination persistante de la logique militaire au sein de nos institutions, une logique fondamentalement antinomique avec la cohésion sociale et politique. Lorsqu’un pouvoir civil hérite d’institutions façonnées par la contrainte, la verticalité autoritaire et la culture de l’ennemi intérieur, il finit, souvent malgré ses intentions initiales, par reproduire les mêmes réflexes : suspicion de l’opposition, criminalisation de la dissidence, confusion entre ordre public et répression politique.
Ainsi, des acteurs hier porteurs d’un discours démocratique sincère se retrouvent aujourd’hui prisonniers d’un appareil d’État qui ne fonctionne pas selon les codes de la délibération pluraliste, mais selon ceux de la sécurité permanente et de la loyauté forcée. Ce n’est donc pas une trahison idéologique qui explique cette mue apparente, mais l’absorption progressive du politique par une matrice institutionnelle militarisée, héritée de décennies de gouvernance par la force.
Tant que cette logique continuera à structurer l’État, toute alternance, aussi sincère soit-elle à l’origine, court le risque de se transformer en déception démocratique. La question n’est donc pas de savoir qui gouverne, mais selon quelle logique on gouverne. Et tant que la logique militaire primera sur la logique démocratique, la cohésion sociale, la confiance politique et l’espérance collective resteront fragiles.
Que la paix divine vous accompagne, vous, responsables politiques congolais.
Je ne nourris aucune ambition de vous remplacer ; mon unique intention est de contribuer à vous ouvrir les yeux, afin que vous puissiez voir plus clair, agir avec justesse et offrir à notre pays les conditions d’un bonheur durable et partagé.
Je n’ai fait ici que penser à haute voix, de manière lucide et intelligible, avec l’espoir — peut-être naïf mais profondément sincère — de voir un Congo enfin lucide, debout et maître de son destin.
Luc Alouma M.
loucasalouma@yahoo.fr

