TRIBUNE
En République démocratique du Congo (RDC), le secteur des assurances donne aujourd’hui des signes indéniables de vitalité. Porté par la libéralisation engagée depuis 2015, le secteur affiche une croissance soutenue, avec un volume de primes désormais supérieur à 300 millions de dollars américains et une progression de plus de 400 % en cinq ans.
Le taux de pénétration, encore modeste, avoisine 0,46 % du PIB, en nette hausse par rapport aux niveaux observés avant la réforme. Mais, derrière cette dynamique, une question centrale demeure : la RDC est-elle réellement en train de bâtir un marché assurantiel solide, ou simplement de rattraper un retard historique ?
En RDC, le secteur des assurances repose d’abord sur une rupture institutionnelle majeure : la fin du monopole et l’ouverture à la concurrence. Et en quelques années seulement, le marché est passé d’un acteur unique à plusieurs dizaines de compagnies, sous la supervision de l’Autorité de régulation et de contrôle des assurances (ARCA). Cette mutation a permis une diversification de l’offre, une amélioration des standards et une montée progressive en professionnalisation. Toutefois, cette évolution reste largement confinée à un segment bien précis de l’économie.
A ce jour, l’assurance en RDC demeure essentiellement un marché d’entreprises. Les primes sont majoritairement générées par les grands groupes, notamment dans les secteurs minier, énergétique et des infrastructures. À l’inverse, les ménages restent largement en marge. La faible culture assurantielle, la méfiance vis-à-vis des institutions et un pouvoir d’achat limité freinent l’adoption des produits par le grand public. Ainsi, l’assurance continue d’être perçue comme une contrainte réglementaire plutôt que comme un outil de protection financière.
Le travail doit être fait
Conscientes de ces limites, les autorités ont engagé une nouvelle phase de réformes visant à élargir la base du marché. Le renforcement des assurances obligatoires, le développement de la micro-assurance et la digitalisation via le mobile money figurent parmi les principaux leviers. L’objectif est clair : transformer un secteur élitiste en un marché de masse. Sur le plan théorique, cette stratégie est pertinente. Dans la pratique, elle se heurte à des contraintes structurelles profondes.
Au demeurant, certaines réformes devraient produire des résultats rapides, notamment l’application stricte des assurances obligatoires, qui peut mécaniquement augmenter le volume des primes. En revanche, l’inclusion assurantielle et la diffusion des produits auprès des populations restent des défis autrement plus complexes. Elles impliquent une évolution des comportements, une amélioration du pouvoir d’achat et, surtout, un renforcement de la confiance dans le système.
C’est précisément sur ce point que se joue l’avenir du secteur. Car au-delà des indicateurs de croissance, le véritable enjeu est celui de la crédibilité. Sans confiance dans la capacité des assureurs à indemniser les sinistres de manière transparente et efficace, l’adhésion restera limitée. Or, cette confiance ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée, à travers la régulation, la transparence et l’expérience des assurés.
À l’horizon 2030, plusieurs trajectoires se dessinent. Dans un scénario central, le taux de pénétration pourrait atteindre entre 1,2 % et 1,8 % du PIB, avec un marché approchant les 2 milliards de dollars américains. Une progression significative, mais encore en deçà des standards africains. Un scénario plus optimiste, porté par la digitalisation et l’essor des solutions mobiles, pourrait accélérer cette transformation et favoriser l’émergence d’un véritable marché de masse. À l’inverse, un maintien des blocages actuels pourrait limiter la progression autour de 1 %, traduisant un essoufflement de la dynamique.
En définitive, le secteur des assurances en RDC se trouve à un moment charnière. La phase de libéralisation est réussie, la croissance est enclenchée, mais le décollage réel reste à confirmer. Le défi n’est plus d’ouvrir le marché, mais de l’enraciner dans l’économie et dans les usages. Autrement dit, faire de l’assurance non plus une obligation ou un produit de niche, mais un réflexe économique partagé. C’est à cette condition que la RDC pourra transformer un potentiel évident en véritable moteur de stabilité et de développement économique.
Olivier Kaforo,
Journaliste
