La gouvernance actuelle de la RDC apparaît comme un naufrage organisé, incapable de produire des résultats tangibles qui amélioreraient la vie des Congolais ou poseraient les bases d’une véritable émergence économique. Le pays est figé dans un statu quo nourri par l’immobilisme, où trop de bruit, de tournées et de campagnes médiatiques servent d’écran de fumée pour masquer l’absence de réformes réelles, tandis que chaque ministre lance des initiatives irréconciliables qui dispersent les énergies et engloutissent les ressources publiques, mal investies sinon purement gaspillées. Tout le monde sait que ce système ne fonctionne pas, mais le cap reste obstinément inchangé, et cette inertie perdurera tant que la classe dirigeante n’aura pas le courage d’opérer une rupture radicale dans sa manière de gouverner.
Opérer une véritable rupture signifie se recentrer sur les défis essentiels qui détermineront l’avenir de la RDC. Deux priorités sont incontournables. D’abord, réinventer l’État en reconstruisant ses trois fondations essentielles, Armée, Justice et Administration, afin de rétablir la confiance publique, garantir la sécurité et rendre aux citoyens la protection qu’ils attendent. La seconde est la redynamisation de l’économie nationale pour créer les bases d’une émergence réelle et durable. Sans un État fort, aucune politique ne peut prospérer. Sans institutions solides et crédibles, aucune politique ne peut tenir debout. Depuis trente ans, la RDC vit sous la loi des groupes armés, où un individu muni d’une kalachnikov et entouré de quelques marginaux peut piller, violer, tuer et même contrôler une partie du territoire sans rencontrer de résistance.
Le cœur d’une économie repose sur la qualité de son capital humain. La pauvreté congolaise ne découle pas seulement du chômage de masse mais aussi d’un sous-emploi chronique et d’une économie dominée par l’informel, qui empêchent des millions de citoyens de contribuer à la richesse nationale et de construire leur propre richesse individuelle. Tous les pays qui ont émergé ces trente dernières années l’ont fait en misant sur leurs talents et leurs compétences. En RDC, au contraire, des millions de jeunes forment une génération sacrifiée, privée d’opportunités parce qu’aucun gouvernement n’a su construire un écosystème inclusif.
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L’absence d’infrastructures, d’emplois décents et d’accès aux technologies ne relève pas d’un simple retard, elle fonctionne comme une économie volontairement bridée qui sabote son propre potentiel. Le capital humain, qui devrait être l’arme la plus puissante du pays, est laissé à l’abandon et transformé en danger social plutôt qu’en richesse. Cette énergie, au lieu d’ouvrir l’avenir, est confisquée par l’inaction et la prédation, condamnant la nation à survivre là où elle devrait prospérer.
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Dans le temps qu’il lui reste à la tête du pays, le président Félix Tshisekedi détient encore l’opportunité d’ancrer son nom dans l’histoire comme celui qui aura amorcé une véritable transformation de la RDC. Certes, croire que les choses évolueront sans un changement profond serait illusoire, mais la possibilité d’un virage décisif est bien réelle. En choisissant d’engager une nouvelle dynamique et de lancer dix projets concrets capables de produire des résultats visibles, Fatshi pourrait présenter en 2028 un bilan solide et porteur d’espoir pour les générations futures. Certains de ces chantiers ne nécessitent guère de moyens supplémentaires, si ce n’est une volonté politique claire de gouverner autrement. D’autres exigent un courage politique certain, celui de réorienter les ressources publiques aujourd’hui dilapidées dans des dépenses de fonctionnement vers des investissements structurants, seuls capables de déclencher une révolution économique durable.
- Construction de 1 million de logements sociaux
La République démocratique du Congo ne peut plus se contenter de rattraper un retard accumulé depuis des décennies dans le domaine du logement. Le déficit de plus de quatre millions d’unités n’est pas seulement un chiffre, c’est l’expression d’un vide stratégique qui fragilise la cohésion sociale et accentue la vulnérabilité des familles. Un logement décent n’est pas uniquement un abri, il est le socle de la dignité, de la sécurité et de la stabilité.
Il ne s’agit pas seulement de construire des maisons, mais de repenser l’urbanisation congolaise en créant de véritables quartiers modernes, intégrés et durables. Ces nouveaux espaces devraient inclure des routes praticables, un accès fiable à l’eau et à l’électricité, des espaces verts, des écoles et des centres de santé de proximité. Ils doivent être conçus avec une vision à long terme qui valorise le savoir-faire congolais, stimule l’économie locale et offre aux populations un cadre de vie digne du XXIe siècle.
Un tel projet aurait un double impact. Sur le plan social, il permettrait aux familles modestes et aux fonctionnaires d’accéder à un logement abordable, réduisant ainsi la part écrasante du logement dans leur budget et améliorant leur pouvoir d’achat. Sur le plan économique, il créerait des centaines de milliers d’emplois dans la construction et les services, renforcerait les compétences locales et injecterait des capitaux directement dans le tissu économique congolais grâce à la mobilisation de promoteurs et d’entreprises nationales.
Un tel chantier ne relève pas de l’utopie mais d’un choix politique. En 2020, le fonctionnement des institutions coûtait environ 500 millions de dollars au Trésor public, alors qu’en 2025 ce montant dépasse déjà 1,5 milliard de dollars. Réorienter un milliard par an du train de vie de l’État vers la construction de logements sociaux permettrait d’atteindre l’objectif d’ici la fin du quinquennat. Le logement est une clé de dignité, de prospérité et de stabilité. Plutôt que d’alimenter un système budgétivore, investir dans des briques, du béton et le savoir-faire local offrirait à la RDC non seulement des toits pour ses citoyens, mais aussi une économie plus robuste et plus inclusive.
- Enrôler 1 million des jeunes dans le Service National
La pauvreté persistante en RDC ne s’explique pas par un manque de potentiel, mais par le fait que des millions de Congolais restent exclus de la création de richesses. Depuis des décennies, le pays est prisonnier d’un chômage de masse qui laisse en friche une jeunesse pourtant riche en énergie et en talents. Or, cette jeunesse représente le plus grand vivier de forces productives. Lui offrir des opportunités réelles dans l’agriculture, l’élevage, la pêche, mais aussi dans les métiers du XXIᵉ siècle comme les NTIC et l’intelligence artificielle, serait le levier le plus puissant pour libérer la croissance et réduire la dépendance extérieure.
Aujourd’hui, le Service national encadre à peine cinq mille jeunes, un chiffre dérisoire face à l’ampleur des besoins. Pendant ce temps, la RDC dépense chaque année plus de 3,5 milliards de dollars pour importer des produits de consommation courante qui pourraient être produits localement. Étendre ce programme à un million de jeunes changerait la donne. Ce serait non seulement un formidable accélérateur de production locale, notamment alimentaire, mais aussi un outil de stabilisation sociale en offrant des perspectives aux jeunes désœuvrés qui alimentent l’insécurité urbaine. Un Service national de cette ampleur serait une révolution dans la gestion de l’emploi et dans la valorisation du capital humain.
Un tel projet n’est pas hors de portée financière. La RDC détient plus de 7,7 milliards de dollars de réserves internationales. En mobilisant seulement deux milliards pour lancer ce programme, le gouvernement poserait les bases d’un cercle vertueux. Les retombées économiques et sociales se feraient sentir dès la première année : baisse des importations, hausse de la production nationale, création de valeur ajoutée et réduction de l’insécurité. Plutôt que de considérer le chômage comme une fatalité, il s’agit de le transformer en opportunité, en faisant de la jeunesse congolaise non pas une charge, mais le moteur de la prospérité nationale.
- Commencer à poser les bases devant faire de l’armée l’institution la plus attrayante en RDC
Après trente années d’humiliations infligées au peuple congolais, entre guerres subies et pillages des ressources, il est temps d’affirmer une exigence fondamentale. La RDC a besoin d’une armée crédible, moderne, dissuasive, intelligente, capable de protéger chaque Congolais et l’intégralité des 2 345 410 km² du territoire. Mais la mission ne doit pas se limiter à la protection. Les forces armées doivent aussi bâtir. Elles doivent devenir des acteurs de reconstruction, de résilience et de développement local, déployées pour sécuriser les zones sensibles tout en participant à la construction d’infrastructures, de ponts, de routes rurales et de systèmes d’irrigation qui font défaut au pays.
Pour que cette ambition soit réelle, il faut transformer les camps militaires en véritables campus polyvalents. Chaque caserne doit offrir des logements décents, des hôpitaux performants et des centres d’apprentissage où se forment des métiers techniques et des compétences high tech. Ces pôles doivent inclure des écoles d’ingénierie, des laboratoires numériques, des formations en cybersécurité, en maintenance d’équipements et en énergie renouvelable, afin que les militaires et les jeunes volontaires sortent formés pour la défense et immédiatement mobilisables pour la production économique et la transformation technologique du pays.
La conception d’un service militaire modernisé exige des règles claires de gestion du capital humain. Les engagements doivent être limités dans le temps et contractuels, offrant des parcours professionnels structurés et la possibilité de reconversion. La motivation à s’engager passera par des perspectives concrètes à la fin du service. Mettre en place des aides financières non remboursables pour faciliter la réinsertion des militaires après leur service, telles que des bourses universitaires et des subventions au logement, transformera l’engagement en opportunité sociale et professionnelle. À la sortie, des dispositifs d’appui à la création d’entreprise, des crédits préférentiels et des passerelles vers l’enseignement supérieur permettront de convertir l’expérience militaire en capital humain précieux pour l’économie nationale.
Pour éviter les dérives et assurer l’efficacité sociale et économique de ce modèle, il est impératif d’instaurer une transparence budgétaire totale, un contrôle civil renforcé et des partenariats publics-privés responsables. En professionnalisant les forces et en les intégrant à un projet de développement national, la RDC ne se contentera plus de défendre son territoire, elle le relèvera, elle formera ses talents et elle mettra en mouvement un levier durable de croissance et de cohésion sociale.
- Digitalisation complète des services de l’Administration publique
L’administration publique congolaise fonctionne aujourd’hui en décalage avec les exigences d’un État du XXIᵉ siècle. Dans les sociétés modernes, le secteur public ne se contente pas d’appliquer des décisions, il est la plateforme qui coordonne les services, garantit la continuité de l’État et facilite l’activité économique. Il doit donc devenir l’infrastructure pivot de la nation, capable de porter la mise en œuvre des politiques, d’assurer l’accès aux services essentiels et de créer un environnement réglementaire stable pour les citoyens et les entreprises.
La bonne nouvelle est qu’une telle transformation ne nécessite pas forcément des financements mirobolants. La technologie, les compétences locales et des modèles Gov-Tech éprouvés existent déjà. En mobilisant l’expertise nationale, administrations, start-ups, universités et secteur privé, et en privilégiant des solutions modulaires et interopérables plutôt que des mégaprojets coûteux, il est possible d’accélérer la modernisation à moindres coûts. La volonté politique, une feuille de route claire et des partenariats public-privé responsables constituent l’essentiel du levier nécessaire.
La digitalisation, comprise comme construction d’infrastructures publiques numériques, d’identités numériques sécurisées, de guichets uniques en ligne et de plateformes de paiements électroniques, sera le catalyseur de l’efficience. Elle réduit les intermédiaires, renforce la traçabilité des opérations et limite les opportunités de fraude. Elle améliore la qualité des services administratifs, état civil, fiscalité, permis, autorisations, et ouvre l’accès pour les populations des zones reculées grâce à l’e-gouvernement et aux guichets numériques.
Les retombées vont bien au-delà de la simple efficacité administrative. Une administration digitalisée attire les investisseurs, car les procédures deviennent prévisibles et rapides. Elle permet des économies budgétaires durables en réduisant les coûts de gestion et les pertes liées à la corruption. Pour que cela tienne, il faudra une gouvernance des données forte, des normes d’interopérabilité, une stratégie de cybersécurité et des programmes massifs de formation pour mise à niveau des expertises et compétences des agents publics. Mesurer la performance par des indicateurs clairs et publier les données budgétaires en open data rendra le système redevable et transparent.
La modernisation de l’administration publique n’est pas remplacer des bureaux par des écrans, c’est bâtir une plateforme publique numérique, pilotée par une vision politique, alimentée par le talent congolais et gouvernée par des règles claires. C’est transformer l’État en facilitateur de prospérité et en garant de justice sociale, tout en tirant des gains économiques tangibles pour le pays.
- Formaliser les salaires via virement bancaire et porte-monnaie mobile
Rendre obligatoire le versement de tous les salaires, qu’ils soient formels ou informels, par virement bancaire ou via les porte-monnaie électroniques est une mesure simple, immédiate et à très faible coût public. Un acte réglementaire clair suffit pour poser le principe et engager le changement. Du jour au lendemain, des millions de Congolais seraient intégrés au circuit formel des paiements, disposeraient d’un historique de revenus numérique et pourraient accéder plus facilement à des services financiers élémentaires. La sécurité des transactions s’en trouverait renforcée et la manipulation d’espèces, source de risques et de coûts, serait considérablement réduite.
Les retombées économiques et institutionnelles seraient multiples et profondes. La généralisation des paiements électroniques améliore la traçabilité, réduit les opportunités de fraude et facilite l’élargissement de l’assiette fiscale sans pression sur les taux. Elle crée des conditions favorables au crédit et à l’épargne en mettant à la disposition des banques et des fintechs des données fiables sur les flux de revenus. Sur le plan macroéconomique, une masse salariale formalisée accélère l’émergence d’une économie numérique résiliente, optimise la distribution des transferts sociaux et permet une meilleure évaluation et pilotage des politiques publiques grâce à des données en temps réel.
Pour réussir, la réforme doit être mise en œuvre de façon pragmatique et inclusive. Il faut un cadre juridique, l’interopérabilité entre banques et opérateurs de mobile money, des protections contre les frais abusifs et des systèmes d’identification robustes. Des mesures d’accompagnement garantiront l’adhésion : gratuité temporaire des frais pour les comptes à faibles revenus, outils de paie numériques simples pour les petites entreprises et réseau d’agents physiques pour les zones rurales. S’appuyer sur l’expertise et l’infrastructure du secteur privé, tout en fixant des normes et un calendrier de déploiement. Il s’agit de transformer une simple décision administrative en levier puissant d’inclusion financière, de transparence et de croissance économique certaine.
- Généraliser les moyens de paiement électroniques pour formaliser l’économie
Rendre obligatoire la capacité d’accepter plusieurs moyens de paiement pour tout commerçant n’est pas qu’une mesure technique, c’est une décision politique qui redessine les rapports de pouvoir économiques. En obligeant les acteurs marchands à disposer de terminaux bancaires, de solutions de mobile money ou de dispositifs QR interopérables, l’État inscrit la transaction économique dans un registre formel où la traçabilité réduit l’opacité des revenus et limite les marges de manœuvre des rentes extractives. Cette formalisation élargit l’assiette fiscale, améliore la gouvernance des flux monétaires et crée des données essentielles pour la conception de politiques publiques ciblées, tout en offrant aux consommateurs davantage de sécurité et d’options pour payer le parking pour sa voiture, régler un trajet en taxi, une facture d’électricité ou les frais scolaires.
La mise en œuvre de cette obligation doit être pensée comme un projet de transformation institutionnelle et non comme une simple contrainte administrative. Il faudra une séquence claire avec des phases pilotes, un soutien massif aux micros, petites et moyennes entreprises pour réduire les coûts d’équipement, des incitations temporaires pour accepter les paiements électroniques et des garanties contre les commissions abusives. Sans mécanismes d’accompagnement, la mesure risque soit d’être contournée, soit d’accroître les vulnérabilités des plus petites unités économiques. Il convient également d’anticiper les risques de capture réglementaire par des opérateurs dominants et de prévoir des garde-fous pour préserver la concurrence, la confidentialité des données et l’accès pour les populations rurales.
Sur le plan macroéconomique, la généralisation des moyens de paiement digitaux transforme la structure de l’économie en favorisant l’intermédiation financière et l’accès au crédit grâce aux historiques de revenus, tout en réduisant les coûts de transaction et les fuites. Mais ces gains ne seront durables que si la politique est intégrée à une stratégie plus large d’inclusion financière, d’interopérabilité des systèmes et de renforcement de la gouvernance publique. L’État doit piloter la réforme, fixer des normes techniques, accompagner la montée en compétences des commerçants et des consommateurs, et mesurer les impacts au moyen d’indicateurs clairs. Bien conduite, cette réforme devient un levier puissant de modernisation économique et de justice sociale, transformant chaque paiement en une opportunité de formalisation et de création de valeur pour l’ensemble de la société.
- Financer les Plans locaux d’électrification des 145 territoires de l’ANSER
L’électrification des territoires ruraux ne peut être réduite à un simple projet technique, elle doit être pensée comme une politique de transformation territoriale. L’Agence nationale des services énergétiques pour les zones rurales (ANSER) dispose d’un atout rare, l’atlas des énergies renouvelables, qui recense plus de 780 sites propices aux micro-barrages, aux fermes solaires et aux micro-parcs éoliens. Cette cartographie offre une opportunité de déployer une production énergétique distribuée, adaptée aux spécificités locales, et de substituer à la vulnérabilité d’un réseau centralisé une résilience multiple et ancrée sur le terrain.
Financer ces plans locaux d’électrification revient à investir directement dans l’économie de proximité. L’accès à une énergie fiable transforme les logiques de production, rend possible la transformation agroalimentaire locale, catalyse l’essor d’artisanats à plus forte valeur ajoutée et permet de structurer des pôles d’enseignement et de santé connectés aux besoins réels des populations. Plus encore, l’énergie décentralisée crée des opportunités d’emploi et favorise l’émergence d’écosystèmes économiques autonomes qui réduisent la dépendance aux centres urbains.
La mobilisation des financements doit reposer sur des montages intelligents et inclusifs qui privilégient le développement des capacités nationales. Blended finance (financement mixte), obligations vertes, prêts concessionnels et partenariats publics-privés peuvent être combinés de manière à minimiser le recours au budget central tout en maximisant l’effet de levier. Les contrats et modèles économiques seront conçus pour favoriser les entreprises congolaises, la maintenance locale et la participation communautaire, avec des mécanismes pay-as-you-go (paiement à l’utilisation) et des interfaces de paiement numérique qui garantissent viabilité et accessibilité. Enfin, la réussite exige une gouvernance irréprochable, des critères de sélection rigoureux pour les sites, des programmes de montée en compétences pour les techniciens locaux et la publication des données de suivi en open data, afin que l’électrification devienne un bien public visible et réparable par la société.
- Feuille de route pour la revitalisation du Kivu et de l’Ituri
Penser la paix dans l’Est comme un simple cessez-le-feu serait une erreur. Alors que des accords signés entre la RDC, le Rwanda et certaines coalitions armées ouvrent une fenêtre d’espoir, la paix restera fragile tant qu’elle ne sera pas portée par des opportunités économiques tangibles. La formule est simple et implacable : la paix sans pain demeure une paix factice. Bâtir une paix durable au Kivu et dans l’ensemble de la région orientale exige donc non seulement la sécurité mais aussi le déploiement d’une véritable armada économique dédiée à la reconstruction et à la création d’alternatives crédibles pour la jeunesse.
Il faut déjà un schéma national de reconstruction inclusive qui combine infrastructures de base, routes, établissements de santé, écoles et réseaux d’énergie décentralisés avec un soutien massif aux micros, petites et moyennes entreprises. Ce plan doit être pensé pour produire des emplois locaux rapides et durables en priorisant les chaînes de valeur territoriales la transformation agroalimentaire, la construction locale, les services et les technologies adaptées au contexte. L’objectif est clair : empêcher tout nouveau vivier de recrutement pour les groupes armés en offrant aux jeunes des perspectives économiques réelles et attractives.
Le financement et la gouvernance de ce chantier doivent refléter l’ambition. Au-delà des décaissements publics, l’État doit mobiliser des instruments de financement mixte obligataires verts, contributions des grandes entreprises nationales, fonds de reconstruction portés par les collectivités et appuis ciblés des partenaires internationaux. Les contrats doivent favoriser les entreprises congolaises, prévoir des clauses d’emploi local et des programmes de formation, et être assortis de mécanismes stricts de transparence et de suivi citoyen. En faisant de la reconstruction une affaire nationale portée par l’État, le secteur privé et les communautés, la RDC transformera l’espoir de paix en une dynamique de développement inclusif et pérenne.
- Faire du fleuve Congo un corridor sûr grâce au dragage et au balisage permanents
Le fleuve Congo et son réseau d’affluents sont l’axe naturel de la logistique nationale. Doter la Régie des Voies Fluviales de capacités opérationnelles modernes pour le dragage permanent et le balisage continu revient à transformer un atout géographique en véritable infrastructure stratégique. Cela implique des campagnes hydrographiques régulières, des moyens de dragage performants, un balisage lumineux et électronique (AIS, cartes numériques) et des équipes de navigation professionnelles capables d’assurer une desserte fiable toute l’année, y compris en saison sèche ou après des événements climatiques.
L’impact économique est direct et massif. Une navigation intérieure sécurisée réduit le coût du transport des vivres et des intrants agricoles, fluidifie les chaînes de valeur territoriales et dégage des marges pour la transformation locale. Elle diminue la pression sur des routes souvent impraticables, augmente la résilience des marchés régionaux et dynamise la mobilité des personnes. À l’échelle sociale, c’est aussi un levier pour l’accès aux soins, à l’éducation et au commerce pour des millions de Congolais vivant le long des rives.
Pour que l’effort soit durable, la modernisation doit s’accompagner d’une refondation de la gouvernance. La Régie doit gagner en autonomie opérationnelle et financière, adopter des modes de financement mixtes (partenariats public-privé, obligations vertes, péages modulés) et imposer des clauses de contenu local dans tous les contrats. Il faut lancer des chantiers navals régionaux, former des pilotes et des techniciens hydrographiques, et instituer des mécanismes transparents de maintenance. Enfin, les travaux doivent être conçus dans une perspective écologique, gestion sédimentaire, corridors de biodiversité et participation communautaire, afin que le fleuve Congo et nos lacs soient à la fois plus sûrs, plus productifs et préservés pour les générations futures.
- Rendre praticable la RN1 de Moanda à Kasumbalesa
La route nationale numéro 1 traverse une dizaine de provinces et relie l’Atlantique au cœur du pays en passant par Kinshasa, le Kongo Central, le Kwango, le Kwilu, le Kasaï, le Kasaï Central, le Haut-Lomami, la Lomami, le Lualaba et le Haut-Katanga. Cette artère a un caractère national et une importance géostratégique évidente puisqu’elle connecte le sud-est au nord-ouest et ouvre le pays sur le commerce maritime. Là où elle est praticable, elle soutient déjà des échanges vitaux, mais de nombreux tronçons restent dégradés ou n’ont jamais été asphaltés, empêchant une circulation fluide et fiable sur l’ensemble du parcours.
Moderniser la RN1 sur tout son linéaire revient à accomplir une œuvre d’État majeure, une réalisation qu’aucun exécutif n’a su mener à bien depuis 1960. Au-delà de l’asphaltage, il s’agit de penser la route comme une chaîne de valeur : plateformes logistiques, aires de repos sécurisées, franchissements résistants aux crues, systèmes de drainage durables et entretien périodique. Une RN1 restaurée réduit le coût du transport des marchandises, facilite l’acheminement des productions agricoles vers les marchés, dynamise les zones industrielles et crée des emplois locaux dès la phase de chantier.
Le financement et la gouvernance doivent être conçus pour durer. Des montages hybrides mêlant financement public, prêts concessionnels, obligations d’infrastructure et partenariats public-privé permettront de répartir les risques et d’accélérer les travaux. Il est impératif d’intégrer des clauses de contenu local, des programmes de formation pour les entreprises congolaises et des mécanismes transparents de maintenance qui garantissent la pérennité de l’infrastructure. Traiter la RN1 comme un projet national prioritaire, avec des étapes claires et des indicateurs de suivi publiés, peut transformer durablement la mobilité, l’économie territoriale et l’intégration nationale.
De la résignation à l’ambition nationale
Ces dix chantiers forment un tout cohérent et immédiatement opérationnel. Ils ne sont pas des vœux pieux mais une feuille de route pragmatique qui, combinée à une volonté politique réelle, peut produire des effets visibles à court terme et transformer la trajectoire du pays à moyen terme. Certains leviers demandent avant tout du courage et une réallocation des priorités budgétaires, d’autres mobilisent des financements innovants et des partenariats intelligents. Ensemble, ils remettent la souveraineté, la dignité et la prospérité au centre de l’action publique.
Avec ces dix projets clés, le bénéfice est multiple et cumulatif. Renforcer la sécurité et professionnaliser les forces armées ouvre l’espace politique et économique nécessaire à la reprise. Moderniser la justice et l’administration crée la confiance indispensable aux investissements. Réparer les infrastructures et électrifier les territoires libère la production et réduit les coûts. Loger la population, mobiliser la jeunesse et formaliser l’économie transforment la demande intérieure et rendent l’État plus efficace et plus juste. La reconstruction de l’Est, la modernisation des voies fluviales et la RN1 relient enfin les talents et les ressources du pays au marché national et international.
Il ne s’agit pas d’un appel à des réformes abstraites mais d’une invitation à sceller un pacte d’ambition nationale. En lançant ces dix projets avec transparence, indicateurs de performance et contrôle citoyen, le président Félix Tshisekedi offrirait au pays une véritable chance de rompre avec le cycle de la résignation. Dans le temps qu’il lui reste, il peut engager la rupture nécessaire et laisser un héritage qui surpasserait les calculs politiciens à court terme.

