Une plénière à l'Assemblée nationaleUne plénière à l'Assemblée nationale

Le monde ne nous attendra pas le temps que nous nous mettions d’accord. Les intérêts géopolitiques et commerciaux avancent, eux, de manière structurée et disciplinée. Quand un pays n’a pas de vision négociée en interne, il se voit proposer — puis imposer — des visions clé en main par d’autres. Ces « solutions » importées prennent souvent la forme de contrats léonins, de projets calibrés sur des agendas étrangers ou de concessions qui hypothèquent l’avenir pour financer l’immédiat. Le risque, c’est de laisser autrui définir nos priorités à notre place.

Ce constat n’est pas un procès à charge contre l’extérieur, c’est un appel à notre propre responsabilité. Car personne ne négociera nos priorités à notre place si nous ne les définissons pas nous-mêmes. La force d’un État à la table des négociations tient autant à ses ressources intrinsèques qu’à sa cohésion interne et à la clarté de son mandat. Un pays qui parle d’une seule voix pèse double : par sa taille réelle et par sa vision stratégique affirmée.

L’histoire récente offre des exemples édifiants. En 2008, la RDC a conclu avec des investisseurs chinois le fameux accord « infrastructures contre minerais » (contrat Sicomines) où des entreprises d’État chinoises devaient construire des routes, hôpitaux et autres infrastructures en échange d’une participation majoritaire dans une concession de cuivre et cobalt. Sur le papier, l’investissement promis atteignait 3 milliards USD. Mais faute d’avoir clairement défini et imposé nos conditions, l’exécution est restée très en-deçà des attentes : quinze ans plus tard, à peine 822 millions USD de travaux d’infrastructures avaient été réalisés, tandis que des millions de tonnes de minerais sont parties. Les audits congolais récents estiment qu’il faudrait 17 milliards USD d’investissements additionnels pour que le partenariat reflète équitablement la valeur des ressources cédées. Ce genre de situation n’est pas une fatalité ; c’est le produit de nos désaccords internes qui affaiblissent notre capacité à négocier fermement. Tant que nous présenterons un front dispersé, des intérêts externes en profiteront pour tirer la couverture à eux.

En clair, sur la scène internationale, notre faiblesse vient de nos divisions. Un pays fractionné en messages contradictoires envoie un signal de vulnérabilité, quelle que soit l’ampleur de son sous-sol ou de son marché. À l’inverse, un pays qui sait ce qu’il veut et affiche ses priorités – éducation, santé, infrastructures, etc., avec des projets prêts à être soutenus – peut mieux canaliser les partenariats étrangers vers le bien commun. Il s’agit donc de bâtir une unité de vision : lorsque le gouvernement, l’opposition, les provinces et la société civile défendent ensemble quelques objectifs non négociables, le rapport de force avec les partenaires extérieurs change en notre faveur.

« Nous » : passer du slogan à l’architecture

« Ba ndeko, to za peuple moko » – « Frères et sœurs, nous sommes un seul peuple » – entend-on souvent dans les discours officiels. Mais pour que ce “nous” devienne une réalité opérante, il ne suffit pas de le clamer dans un slogan ou une chanson patriotique. Il faut le construire méthodiquement, comme on bâtit une maison commune. Trois étapes peuvent guider ce travail d’architecture nationale :

  • Clarifier ce qui fait consensus – Nous n’avons pas besoin d’être d’accord sur tout, mais nous avons besoin d’un noyau dur de consensus. Identifions une poignée de priorités non idéologiques, évidentes, qui recueillent l’adhésion de la vaste majorité parce qu’elles touchent à l’intérêt général immédiat. Par exemple : que personne ne conteste l’importance de l’école primaire, de la santé de base, ou des routes pour relier nos provinces. On peut donc écrire noir sur blanc : « Nous, Congolais, convenons que prioriser l’éducation de nos enfants, la santé pour tous et l’unité du territoire par les infrastructures sont des objectifs communs ». De même, la nécessité de diversifier l’économie et d’industrialiser quelques filières, ou de renforcer l’état de droit, peut faire partie de ce socle. Ce noyau de vision devrait tenir sur deux pages lisibles par tous : pas du verbiage, mais des engagements simples (« X % du budget national à l’éducation primaire », « réduire de Y % le coût du transport entre les provinces », etc.). L’élaboration de ce mini-manifeste pourrait se faire via des consultations nationales, des assises du genre « concertations pour la vision » incluant toutes les forces vives, afin que chacun s’y reconnaisse. Une fois établi, ce socle ne devrait plus être remis en cause à chaque alternance politique : il transcende les partis, c’est notre contrat social de base.
  • Définir les rôles de chacun – Dans cette vision commune, tout le monde a un rôle à jouer, et surtout pas seulement l’État central. Clarifions qui doit faire quoi pour éviter de retomber dans le « il n’y a qu’à, il faut que… » flou. L’État central doit évidemment fixer le cap, assurer les fonctions régaliennes (sécurité, justice, diplomatie), investir dans les biens publics structurants (grandes infrastructures, universités, hôpitaux de référence) et créer un environnement incitatif (lois, fiscalité, régulations) pour orienter le secteur privé. Mais il n’a pas à tout exécuter lui-même. Le secteur privé national a vocation à investir et innover dans la transformation agricole, minière, industrielle – appuyons-le via des partenariats public-privé et de la facilitation. Les investisseurs étrangers sont les bienvenus pourvu qu’ils respectent nos règles et s’alignent sur nos priorités (et non l’inverse) : par exemple, qu’ils s’associent à des Congolais, qu’ils transfèrent des compétences, etc. Les provinces et entités locales doivent être responsabilisées pour la mise en œuvre de nombreuses politiques de proximité (écoles primaires, centres de santé, routes provinciales). Le cadre légal de la décentralisation existe, appliquons-le (avec les ressources correspondantes, comme dit plus haut). Enfin, les partenaires extérieurs (bailleurs de fonds, ONG, pays amis) doivent être coordonnés pour qu’ils s’alignent sur NOS priorités publiques plutôt que de financer en silos leurs projets favoris. Cela peut passer par un mécanisme de concertation État-bailleurs où on dit clairement : « Voici notre plan commun, voici les domaines où nous sollicitons un appui ; ailleurs, merci de respecter notre leadership et de ne pas créer des doublons. ». En résumé, une vision partagée, c’est aussi une feuille de route partagée où chacun connaît sa partition dans le grand orchestre national.
  • Mettre en scène la cohérence – Une vision n’existe que si elle apparaît concrètement dans les décisions quotidiennes : lois, budgets, projets, calendrier gouvernemental. Il faut donc un mécanisme pour arrimer la vision aux actions. On pourrait, par exemple, adopter une loi de programmation pluriannuelle (sur 5 ou 10 ans) qui lierait les objectifs à des financements garantis. Cela se fait dans d’autres pays pour l’armée ou la recherche ; pourquoi pas chez nous pour le développement ? Cette loi pourrait dire : “Sur 2025-2030, l’État consacrera un minimum de X milliards USD à l’éducation de base, Y milliards aux infrastructures des corridors, etc., conformément aux objectifs de vision partagée.”. Ainsi, même si les gouvernements changent, la trajectoire financière reste en partie verrouillée sur les priorités. De même, chaque projet entrant dans le Plan National de Développement devrait être évalué à l’aune de la vision : s’il ne contribue à aucune priorité commune, est-il pertinent ? Un comité indépendant de suivi de la vision (incluant société civile, experts, etc.) pourrait publier chaque année un rapport “Cohérence” disant en substance : “Oui, les politiques publiques restent alignées sur la vision (ou non)”. Ça évite les dérives. En somme, passons du slogan à l’architecture en béton armé : une vision qui s’inscrit dans des textes et des budgets, qui lie les mains de tous (un peu) et guide la boussole nationale sur le long terme.

Texte tiré de l’article de Dr John Ulimwengu « Et si les Congolais écrivaient enfin une vision commune de la RDC? »

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By amedee

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