Depuis des années, les Congolais n’ont cessé d’alerter, de marteler, parfois de hausser le ton sur l’état du système éducatif congolais. Ils ont critiqué, dénoncé, insisté, non par posture, mais par refus de l’indifférence. Pourtant, la plupart de ces colères collectives cherchent des solutions rapides, des remèdes instantanés, comme s’il existait une pilule magique capable de réparer un effondrement structurel. On veut corriger les résultats sans examiner les mécanismes, réformer la surface sans disséquer les causes profondes. En sautant les étapes essentielles de l’analyse, on condamne toute réforme à l’échec, car un système que l’on ne comprend pas en profondeur est un système que l’on ne peut ni réparer ni transformer durablement.
Malgré l’intensité des critiques adressées à la mauvaise orientation politique, le blocage fondamental se situe d’abord à l’intérieur même du système éducatif, de l’école primaire jusqu’au niveau universitaire. Avant toute question de direction, il y a celle de la capacité de l’école, à tous les niveaux, à donner accès au savoir moderne et à en permettre l’absorption réelle. L’éducation ne se réduit pas à la transmission de contenus, mais à la formation progressive de structures cognitives capables de comprendre, d’analyser et d’intégrer des connaissances de plus en plus complexes. Lorsque cette continuité est rompue, du primaire à l’université, le système produit une pensée fragmentée, insuffisamment outillée pour soutenir une gouvernance éclairée ou une transformation durable.
Cette défaillance éducative est indissociable de l’insécurité économique et sociale généralisée. Les enseignants, de l’école de base à l’université, à l’image des parents, évoluent dans un environnement marqué par le chômage massif, le sous-emploi chronique, l’instabilité des revenus et l’absence de protection sociale. Même lorsqu’ils sont en fonction, beaucoup demeurent contraints à des stratégies de survie qui compromettent la formation continue, l’innovation pédagogique et l’appropriation des technologies éducatives contemporaines. Dans ces conditions, l’institution éducative ne transmet plus un savoir en évolution, mais reproduit un capital cognitif appauvri et déconnecté des exigences du monde moderne.
Au niveau des familles, cette insécurité économique détruit les conditions matérielles de l’apprentissage sur toute la trajectoire scolaire. Des revenus faibles et irréguliers empêchent les parents de garantir une alimentation adéquate, un environnement stable et l’accès aux outils nécessaires à l’éducation, y compris au secondaire et à l’université. Un élève ou un étudiant confronté à la faim, à la précarité ou à l’angoisse financière ne peut ni se concentrer ni absorber durablement les connaissances. La malnutrition prolongée affecte le développement neurologique, ralentit la maturation cognitive et réduit la vitesse de traitement de l’information. Il ne s’agit pas d’un déficit intellectuel, mais d’un ralentissement imposé par des contraintes biologiques et sociales structurelles.
Il en résulte des générations au potentiel intact mais systématiquement entravé, depuis l’enfance jusqu’à l’enseignement supérieur. Les individus ne sont ni incapables ni déficients, mais contraints de fonctionner dans un environnement qui prive la cognition de stabilité, d’énergie et de continuité. On attend des enseignants qu’ils produisent de l’excellence académique sans sécurité professionnelle, et des apprenants qu’ils réussissent sans sécurité alimentaire ni horizon économique stable. Toute stratégie de redressement doit donc dépasser les réformes éducatives isolées et s’attaquer aux fondements économiques de la production du savoir. Élever la qualité de vie, réduire le chômage et le sous-emploi, et garantir une sécurité économique et sociale minimale constituent des conditions indispensables à l’émergence d’une intelligence collective capable de penser, d’innover et de gouverner durablement.
Au fond, il faut se demander ce que l’on peut réellement attendre d’une nation enfermée dans une pauvreté extrême et prolongée. Le système éducatif n’est ni une anomalie ni une exception. Il est un révélateur fidèle de l’état de l’économie et de la solidité du contrat social. Lorsqu’une société ne garantit ni sécurité économique, ni emploi décent, ni conditions minimales de vie à la majorité de ses citoyens, l’école ne peut qu’en porter les traces. La médiocrité qui s’y installe n’est pas accidentelle, elle est produite et entretenue par un contrat social défaillant qui normalise la précarité et empêche toute accumulation durable de savoir. *À défaut d’une reconstruction de ce socle économique et social*, l’éducation restera condamnée à refléter, plutôt qu’à dépasser, l’état réel de la société qui la soutient.
Jo M. Sekimonyo
