J’ai suivi avec attention les analyses du Professeur Jo Sekimonyo et d’autres intervenants sur la nécessité pour la Banque Centrale du Congo (BCC) de renforcer ses réserves en or monétaire afin d’accroître la souveraineté financière du pays, de stabiliser le franc congolais et de renforcer la résilience face aux chocs extérieurs.
Je ne peux que me réjouir de voir cette piste désormais évoquée dans les cercles institutionnels, d’autant plus que j’avais été parmi les premiers à la proposer. Qu’il s’agisse d’une convergence de pensée ou d’une inspiration indirecte importe peu. Ce qui importe, en revanche, c’est la compréhension profonde des fondements stratégiques de cette proposition. Et c’est précisément là que se situe ma préoccupation.
1. L’erreur d’orientation : confondre extraction et production stratégique
Le Gouverneur de la BCC semble avoir identifié une brèche dans l’architecture monétaire nationale : l’absence d’un adossement tangible du franc congolais à des actifs stratégiques. Toutefois, il me paraît évident que l’approche envisagée demeure enfermée dans le paradigme extractiviste qui, depuis des décennies, maintient notre économie dans une dépendance structurelle.
Lorsque nous évoquions la production comme base de soutien monétaire, il ne s’agissait nullement d’amplifier le secteur extractif. L’extraction minière, telle qu’elle fonctionne actuellement, n’est ni orientée vers la consommation nationale, ni intégrée dans un schéma de transformation industrielle locale. Elle alimente principalement les chaînes de valeur étrangères.
Renforcer la souveraineté monétaire par une simple accumulation d’or issu du même système extractif déséquilibré revient à consolider un modèle qui nous a historiquement affaiblis.
La véritable stratégie devait s’inscrire dans :
• la substitution aux importations,
• le développement d’une base productive nationale,
• l’industrialisation locale,
• et l’intégration des chaînes de valeur internes.
C’est cette production-là – enracinée dans l’économie nationale – qui peut durablement soutenir une monnaie souveraine.
2. Le paradoxe minier congolais : abondance sans puissance
Notre secteur minier est structurellement biaisé par une gouvernance inefficace. Malgré la multiplicité des services techniques et organes spécialisés relevant du Ministère des Mines, l’efficacité institutionnelle reste faible. Beaucoup de structures se sont transformées en régies financières déguisées : elles imposent, taxent, sanctionnent, mais contribuent peu à l’amélioration technique du secteur.
Pendant que l’appareil administratif entretient une illusion de gouvernance, des milliers de tonnes de minerais quittent quotidiennement le territoire national.
Ces ressources servent :
• à approvisionner les industries occidentales et orientales,
• à constituer des réserves stratégiques dans les pays importateurs,
• à renforcer leurs monnaies et leur puissance industrielle.
En contrepartie, nous recevons des dollars américains que notre économie productive ne sait pas absorber utilement. Cet argent retourne vers les économies dont nous dépendons, tandis que nous restons dépossédés de nos ressources naturelles.
Notre problème n’est pas d’abord technique. Il est stratégique.
Il ne s’agit pas de produire davantage. L’intelligence minière devrait, au contraire, nous pousser à :
• rationaliser la production,
• optimiser les volumes,
• encourager la transformation locale,
• limiter les dégâts environnementaux,
• organiser une fiscalité réellement structurante.
Un pays intelligent ne se contente pas d’extraire : il décide pourquoi il extrait, combien il extrait et dans quel but stratégique.
3. L’or artisanal : une fausse solution aux réserves monétaires
Même si la BCC se limitait à l’achat d’or artisanal pour constituer ses réserves, l’idée, en apparence séduisante, reste problématique dans le contexte actuel.
L’exploitation artisanale est marquée par :
• le travail des enfants,
• des risques humains majeurs (éboulements, insécurité),
• une économie de survie génératrice de pauvreté structurelle,
• des circuits opaques parfois liés à l’économie informelle et aux groupes armés.
Sans structuration préalable, sans formalisation, sans modernisation du secteur, un programme de rachat d’or artisanal par la Banque centrale risquerait de cautionner indirectement ce que l’on pourrait qualifier d’« or du sang ».
L’État et la BCC devraient d’abord contribuer à :
• organiser,
• encadrer,
• sécuriser,
• formaliser ce segment avant d’en devenir acquéreurs institutionnels.
Sinon, cela reviendrait à transformer la misère rurale en instrument de politique monétaire. L’expérience menée au Katanga à travers une filiale de la Gécamines pour racheter les minerais des creuseurs artisanaux illustre bien les limites d’une approche mal structurée.
4. Ma proposition
Ma proposition n’était pas d’encourager davantage l’extraction artisanale ni de renforcer le paradigme extractiviste.
Je me réserve, pour l’instant, de dévoiler l’intégralité de cette proposition, qui fera l’objet d’un ouvrage que je m’apprête à publier dans les prochains jours. Je vous invite cependant à vous y préparer.
Ce livre académique de plus de 200 pages, à la rigueur analytique comparable à celle d’une thèse doctorale, proposera pour la première fois aux chercheurs en économie du développement, aux banques centrales africaines, aux institutions internationales (FMI, Banque mondiale), aux décideurs publics ainsi qu’aux universités africaines et européennes, une contribution scientifique originale.
Il introduira une nouvelle théorie économique intitulée « l’ancrage réel de la monnaie », conçue comme :
• une formalisation macroéconomique adaptée aux économies structurellement dollarisées,
• un cadre analytique intégrant ressources stratégiques et stabilité monétaire,
• et une doctrine économique africaine endogène fondée sur la souveraineté productive.
Cet ouvrage ambitionne ainsi d’ouvrir un nouveau champ de réflexion dans le débat international sur la transformation des économies riches en ressources naturelles.
5. La question centrale : gouvernance et vision
Le véritable défi n’est pas la quantité d’or détenue par la Banque centrale. Il est dans la vision stratégique de l’usage des ressources naturelles.
Sans réforme de la gouvernance minière, toute initiative de la BCC risque d’être absorbée par le même système qui a déjà affaibli le pays.
Nous devons sortir du paradigme suivant :
Extraire plus → exporter plus → accumuler des devises → dépendre davantage.
Pour entrer dans un nouveau schéma :
Rationaliser → transformer → internaliser la valeur → soutenir la monnaie nationale →renforcer la souveraineté.
Conclusion dialectique
Oui, renforcer les réserves en or est une bonne idée. Non, elle ne peut réussir si elle reste enfermée dans le modèle extractif actuel. La souveraineté monétaire ne se décrète pas par l’accumulation d’un métal précieux ; elle se construit par la maîtrise stratégique de la production nationale et par l’organisation rationnelle de la gouvernance.
Le problème congolais n’est pas dans la technique minière. Il est institutionnel, stratégique et civilisationnel. Et tant que cette compréhension ne sera pas partagée au sommet de l’État, toute réforme monétaire restera une illusion adossée à une richesse qui ne nous appartient déjà plus véritablement.
Luc Alouma
loucasalouma@yahoo.fr
Le 03.03.2026

