Doudou Fwamba, ministre des FinancesDoudou Fwamba, ministre des Finances

La République Démocratique du Congo fait face à un séisme financier sans précédent. Selon un banquier proche des cercles du pouvoir, l’État frôle la banqueroute, une alerte qui remonte désormais jusqu’au sommet de la hiérarchie nationale. Les chiffres sont alarmants : entre 2024 et 2025, les dépenses liées aux salaires ont explosé de 30 % tandis que les revenus n’ont progressé que de 10 %. Avec le déficit abyssal qui s’ensuit, les observateurs prédisent un véritable «Ponzi Risque de déstabilisation systémique».

Un héritage contrasté : De la fragilisation à l’embellie passagère

La gestion de la trésorerie nationale traverse une zone de fortes turbulences, marquant un recul de l’efficacité par rapport au début du mandat de Félix Tshisekedi. Sous l’ère de la coalition FCC-CACH, le ministre Sele Yalaguli affichait en 2019 un ratio de 49,5 %. Cependant, l’exercice 2020 a révélé une fragilisation : malgré une légère baisse des recettes de 1 %, l’explosion des dépenses de personnel a fait bondir ce ratio à 69,8 %, signalant une dégradation brutale des équilibres financiers.

Sous l’impulsion de Nicolas Kazadi, les finances publiques ont connu une phase de forte expansion dès 2021. Grâce à une envolée spectaculaire des recettes courantes (+67 %), le poids de la masse salariale a été ramené à 47,6 %. Cette dynamique vertueuse s’est confirmée en 2022, année record où le ratio a chuté à 38,9 % suite à une nouvelle progression des recettes de 59 %. En 2023, malgré une croissance plus modérée des revenus (+8 %), la tenue des élections générales (qui a coûté plus d’un milliard de dollars US), l’organisation des jeux de la Francophonie (300 millions de dollars) ainsi que la mécanisation de plus de 75.000 agents publics, l’État a maintenu un ratio de 45,2 %.

Mieux : la part des investissements dans les recettes courantes s’était sensiblement améliorée. En 2019, elle était à 7,3%, avant de chuter à 3,1% en 2020. Avec l’arrivée du gouvernement Sama Lukonde, elle passe à 9,3% en 2021, puis culmine à 14,2% en 2022, avant de se maintenir à 10% en 2023, année électorale. Après le départ du gouvernement Sama Lukonde, elle se maintient à 12,2% en 2024, avant de culbuter à 8,6% en 2025.

L’ère Doudou Fwamba : Le retour des déficits structurels importants

Le passage de Doudou Fwamba au ministère des Finances marque un essoufflement brutal de la dynamique budgétaire. En 2024, la progression des recettes n’a été que de 27 %, avant de chuter à 10 % en 2025, provoquant une remontée inquiétante du ratio de la masse salariale à 49,8 %.

Mais c’est le bilan de 2025 qui révèle l’ampleur du désastre : alors que les recettes plafonnent à 27 814 milliards de FC (soit 98,1 % des objectifs), les dépenses sur ressources propres ont dérapé pour atteindre 33 593 milliards de FC (102,9 % d’exécution). Le résultat est une première historique pour le pays : un déficit abyssal de 5 298 milliards de francs, soit 2,4 milliards de dollars.

Face à un tel gouffre financier, le gouvernement a dû faire des choix radicaux pour éviter de faire tourner la planche à billets. La solution ? Un coup de rabot brutal sur les projets de développement. Alors que 4 016 milliards de francs congolais d’investissements sur ressources propres  étaient prévus pour les investissements, à peine 72,3 % (soit 2 905 milliards) ont été réellement injectés dans l’économie. Ce sacrifice des infrastructures au profit du train de vie de l’État n’a pas échappé aux bailleurs de fonds.

Bien qu’il soit légitime, voire impératif, que le gouvernement privilégie l’effort de guerre et la sécurisation du territoire dans un contexte de crise, l’opacité entourant certaines lignes budgétaires soulève des doutes. C’est le cas de la rubrique « dépenses exceptionnelles », dont le montant colossal — atteignant les 8 500 milliards de francs — interpelle par son ampleur. Pour les partenaires du FMI, cet intitulé générique ne peut plus servir de « chèque en blanc ». Inquiets de voir des fonds potentiellement détournés de leur mission première, ils ont formellement exigé un audit rigoureux. L’objectif est clair : vérifier que chaque franc engagé sous ce label est bel et bien injecté dans la défense nationale et non dans des circuits parallèles, loin de l’urgence sécuritaire proclamée.

La dérive vers un cycle d’endettement par cavalerie budgétaire

Le constat est terrifiant : les emprunts de l’État (obligations et bons du Trésor) ne servent plus à bâtir le futur du pays, mais uniquement à éponger les dettes du passé. Entre 2023 et 2025, l’encours des titres publics a été multiplié par 3,6, passant ainsi de 1.430 milliards cdf pour atteindre 5.153 milliards, soit 2,4 milliards USD. Un cadre du ministère des Finances n’hésite plus à comparer cette dérive à une « pyramide de Ponzi » étatique : l’État emprunte aux nouveaux souscripteurs pour rembourser les anciens. Si une seule échéance n’est pas honorée, c’est tout l’édifice financier national qui s’effondre, prédit-il.

2026 : Un début d’année sous haute tension

Dès le premier mois de l’année 2026, les voyants virent au rouge pour les finances publiques. Au 30 janvier, le déficit de l’État s’est déjà creusé pour atteindre 1 037,5 milliards de CDF, pulvérisant le plafond mensuel qui était fixé à 688,2 milliards. Les salaires du mois de janvier ont glissé jusqu’au-delà du 20 février.

Les recettes de février ayant permis de payer les charges de janvier, les rémunérations du mois de février ne sauront être versées avant le 16 mars, ainsi de suite, jusqu’à fin avril 2026.

Risque de douche froide en avril

Cependant, bien qu’avril soit un mois d’échéance fiscale, il sera affecté par les avances fiscales à fin-décembre 2025 car le ministère des Finances a préconsommé les recettes. Ensuite, le taux de change va s’en mêler : alors que les avances fiscales du dernier trimestre 2025 ont été effectuées au taux de change du marché de l’époque, le remboursement se feront au taux artificiellement mis en place par la Banque centrale suite à l’ajustement du taux de la réserve obligatoire sur les dépôts en devises. Ce qui fait que l’Etat va enregistrer une grande perte dans la mobilisation des recettes.

En outre, il nous revient que, depuis cinq mois, les cotisations dues à la CNSSAP n’ont pas été versées. Il s’agit pourtant de l’un des acquis sociaux majeurs de l’ère Tshisekedi, à savoir la réhabilitation des retraites, qui risque un début d’effondrement.

Pour les observateurs, cette dérive précoce confirme que le Trésor public est sous une pression financière extrême dès l’entame de l’exercice budgétaire.

L’effet de ciseaux : Des charges qui galopent, des recettes qui stagnent

Les perspectives pour février 2026 confirment un effet de ciseaux délétère pour les finances publiques. Bien que le gouvernement table sur une mobilisation de 1 953,4 milliards de CDF, les dépenses programmées bondissent à 2 718 milliards, créant un déficit mensuel de 764,6 milliards. Cette tendance démontre que l’augmentation des recettes est systématiquement neutralisée par une progression plus rapide des charges de l’État, réduisant ainsi ses marges de manœuvre à néant.

«Le retard de versement des salaires n’est pas seulement imputable à l’appréciation monétaire. En janvier 2026, le Gouvernement a dépensé 2.670 milliards de francs, soit le double de l’enveloppe salariale et frais de fonctionnement contraignants inclus dans l’état liquidatif. La vraie question est : qu’est-ce qu’on a réellement payé ? Seul le ministère des Finances pourra nous répondre, pas la BCC», s’interroge un député membre de la Commission économique et financière de l’Assemblée nationale.

Qui brandit des chiffres dont le constat est sans appel. «Entre 2022 et 2026, l’on remarque que le déficit de trésorerie au mois de janvier a commencé à se creuser dangereusement à partir de 2025. Entre 2022 et 2024, l’on note une maîtrise de la gestion de la trésorerie. En janvier 2022, le solde de trésorerie a même été excédentaire», poursuit-il.

Défaut de paiement : Les conséquences d’un saut dans l’inconnu

La RDC se trouve au bord du gouffre : le spectre d’une cessation des paiements, ou « défaut souverain », plane sur le pays. Déjà, l’émission de la semaine dernière pour un montant de près de 70 millions USD n’a pas pu trouver un échos favorable sur le marché bancaire local. Les souscriptions ont donc été largement en deçà de la somme voulue par le Gouvernement.

Dans ce scénario noir, l’État se retrouverait incapable d’honorer ses rendez-vous financiers faute de liquidités en caisse. Les conséquences seraient immédiates et dévastatrices : l’impossibilité de rembourser la dette, mais aussi l’arrêt du paiement des salaires des fonctionnaires, des retraites et des fournisseurs de l’État.

Un engrenage infernal s’enclencherait alors, marqué par un effondrement de la confiance des marchés, une explosion des taux d’intérêt et une fuite massive des capitaux vers l’étranger. La population serait la première victime de cette crise, subissant de plein fouet une inflation incontrôlable et des pénuries de biens essentiels (médicaments, énergie) par manque de devises. Pour espérer une aide internationale, notamment du FMI, l’État serait contraint d’imposer une austérité brute : hausses d’impôts, gels salariaux et coupes drastiques dans les services publics.

L’urgence d’un sursaut de rigueur

Si le pire n’est pas encore advenu, l’économie congolaise navigue en eaux troubles. Les clignotants sont au rouge, avec en première ligne la détresse des fonctionnaires dont les salaires impayés s’accumulent dangereusement. Pour l’heure, l’horizon demeure bouché : rien ne laisse présager un retour à l’équilibre ou une bouffée d’oxygène pour la trésorerie publique dans un avenir proche.

En somme, la République Démocratique du Congo se trouve à la croisée des chemins, oscillant entre une gouvernance financière à bout de souffle et le spectre d’un effondrement financier total. Sans un sursaut de rigueur immédiat et une restructuration profonde de la dépense publique, la « chronique d’une explosion annoncée » risque de devenir, bien plus vite que prévu, une amère réalité pour des millions de Congolais.

Rhodes MASSAMBA, journaliste indépendant

By amedee

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