Guillaume Manjolo et Christian Lusakueno sur le plateau de Top Congo FmGuillaume Manjolo et Christian Lusakueno sur le plateau de Top Congo Fm

Par Jo Sekimonyo

Il y a une vidéo de Manjolo, une interview sur Top Congo, que l’on ne cesse de m’envoyer. Face à cette insistance, et à ce qui s’y exprime, je me vois contraint de le recadrer, ou disons plus élégamment, de l’accompagner vers une forme de maturité en matière de politique économique.

Il faut reconnaître à cette position une certaine élégance technocratique. Mais précisément, c’est là que commence le problème. La TVA n’est pas une stratégie de développement. C’est un instrument fiscal. Une mécanique de captation, pas un moteur de création. Aucun pays ne s’est développé parce qu’il a instauré la TVA. Les pays l’ont adoptée une fois l’économie déjà structurée, industrialisée, formalisée. La TVA fonctionne quand il y a déjà quelque chose à taxer. La présenter comme point de départ relève moins de l’économie que d’un certain romantisme administratif.

L’argument du « un ou deux dollars par jour sur des millions d’actifs » a, il faut l’admettre, un charme arithmétique. Sur le papier, les milliards apparaissent presque mécaniquement. Mais l’économie réelle ne fonctionne pas sur Excel. Elle repose sur des revenus effectifs, sur des circuits formels, sur une capacité de collecte crédible. Dans un contexte où près de 85 pour cent de la population vit avec moins de 3 dollars par jour, ce raisonnement devient encore plus fragile. On additionne des contributions qui, dans la réalité, amputent des budgets déjà contraints et ne seront ni collectées de manière efficace ni soutenables dans la durée.

Plus fondamentalement, le raisonnement inverse la causalité. On nous explique que la population doit d’abord payer pour ensuite bénéficier de routes, de soins et de protection. C’est oublier un détail essentiel. Dans les trajectoires de développement, c’est l’augmentation des revenus, la structuration de l’économie et la montée de la confiance qui permettent ensuite l’élargissement de la base fiscale. Taxer une économie fragile en espérant qu’elle devienne robuste relève d’une logique ambitieuse, pour rester mesuré.

La TVA a une qualité indéniable, elle rassure. Elle est lisible, mesurable, compatible avec les standards des institutions comme le International Monetary Fund ou la World Bank. Elle donne le sentiment que quelque chose est en place. Mais la conformité technique n’est pas le développement. On peut parfaitement cocher toutes les cases fiscales et rester une économie peu productive, peu industrialisée, peu créatrice d’emplois. La TVA donne une impression d’ordre. Elle ne crée pas la substance.

Quant à la figure de la maman vendeuse, convoquée avec une certaine poésie sociale, elle mérite mieux que ce rôle symbolique. Dans la réalité, elle opère dans l’informel, avec des marges faibles et des contraintes fortes. Lui expliquer que sa protection passe par sa contribution à la TVA suppose que l’État est en mesure de transformer immédiatement cette contribution en services visibles et crédibles. Or c’est précisément cette chaîne qui est fragile. Sans retour tangible, la taxe devient contrainte, et la contrainte nourrit l’évitement.

Au fond, ce discours remplace une question complexe par une réponse simple. Comment produire plus, mieux, de manière soutenable, comment structurer l’économie, comment créer des revenus. À ces questions, on substitue une solution fiscale unique, presque magique. La TVA devient un raccourci conceptuel. Mais le développement n’aime pas les raccourcis. Il exige des transformations lentes, souvent ingrates, rarement spectaculaires.

En réalité, la TVA est un outil d’accompagnement, pas un levier fondateur. Elle n’est pas une nécessité universelle. Des économies développées comme les United States fonctionnent sans TVA et reposent sur d’autres formes de taxation. Cela ne les empêche ni de produire, ni d’innover, ni de financer des infrastructures. La TVA consolide ce qui existe déjà. Elle ne crée ni industrie, ni emploi, ni capital productif. La présenter comme la clé revient à confondre le thermomètre avec la guérison.

C’est, au fond, mettre une grosse charrue devant un bœuf maigre et affamé, en exigeant qu’il laboure plus vite et finance lui-même le champ. La charrue peut être moderne, validée par les experts, parfaitement calibrée. Elle ne produira rien si la force de traction n’existe pas. Et lorsque le résultat ne suit pas, on accuse la mise en œuvre, rarement le raisonnement initial.

Même après avoir vécu en France, il donne l’impression d’être resté spectateur, comme si l’essentiel lui avait échappé. La TVA n’y a pas été le point de départ, mais un instrument venu consolider une économie déjà en croissance. Et pour être franc, on peine à voir une réelle maîtrise des débats contemporains, notamment autour de la Modern Monetary Theory et du rôle des impôts. Depuis les années 1970 et la fin du lien entre la monnaie et l’or avec le Nixon Shock, un État souverain dispose, en théorie, de la capacité de financer ses infrastructures autrement que par une pression fiscale immédiate. Encore faut-il comprendre les mécanismes, les limites et surtout les conditions d’une telle politique. C’est précisément là que le débat devrait se situer.

Le plus révélateur n’est pas tant la défense de la TVA que la manière dont Manjolo se met lui-même en scène avec l’ancien ministre des Finances, en hommes du fisc, architectes de la collecte, presque virtuoses de l’extraction. Tout est dit, ou presque, dans un français impeccable. Le prisme est celui du percepteur, jamais celui de l’architecte. Aucune lecture des forces productives, aucune compréhension des mécanismes de création de richesse, aucune attention aux conditions concrètes de la croissance. Seulement cette idée persistante que l’État doit capter davantage, plus tôt, plus fort. Une vision qui confond administration et transformation, technique et développement. Sa position reflète une illusion technocratique. Une vision familière, qui se reproduit avec constance, hier comme aujourd’hui, sous différents visages. Avec des noms qui changent, Wameso, Fwamba, mais une même tentation intacte, celle de gérer la pauvreté plutôt que d’organiser la création de richesse.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

By amedee

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