Ma réponse au gouverneur de BCC
Il m’apparaît nécessaire de réagir par rapport à l’orientation que prend notre politique monétaire, d’autant plus que plusieurs voix appellent à un débat sérieux et éclairé sur cette question.
À travers cette analyse, il sera possible d’apprécier avec rigueur si cette orientation relève d’une stratégie pertinente ou si elle s’inscrit dans une série de décisions dont les fondements méritent d’être interrogés.
Il convient, en premier lieu, de clarifier une confusion fréquente : la monnaie ne s’importe pas comme une marchandise. Certes, du point de vue des administrations douanières, les transferts de devises vers la République démocratique du Congo peuvent être assimilés à des flux d’importation, la monnaie étant alors traitée comme un bien circulant. Toutefois, cette lecture reste strictement administrative et ne correspond pas à la réalité économique et financière.
Dans le système bancaire et financier, la monnaie relève d’une logique fondamentalement différente. Elle circule à travers des mécanismes spécifiques tels que le dépôt, le retrait, l’épargne, le crédit et les transferts internationaux. Autrement dit, la disponibilité de devises étrangères dans une économie ne dépend pas d’un acte d’importation au sens commercial, mais de l’ensemble des flux monétaires structurés par la balance des paiements.
C’est précisément à ce niveau que se situe le nœud du problème. Le besoin en devises étrangères, notamment en dollars américains, est déterminé par l’équilibre entre les entrées et les sorties de capitaux : exportations, investissements, transferts, services, importations, etc. Lorsque les importations sont structurellement élevées et que, dans le même temps, les recettes d’exportation — en particulier celles issues du secteur minier — ne sont pas rapatriées à leur juste valeur dans le circuit économique national, un déséquilibre se crée.
Ce déséquilibre exerce une pression continue sur la disponibilité des devises. Il en résulte une tension sur le marché des changes, caractérisée par une rareté relative de la monnaie étrangère et une tendance à la dépréciation de la monnaie nationale.
Dans un tel contexte, si aucune réponse structurelle n’est apportée, le risque est celui d’un blocage progressif des activités économiques. En effet, une économie fortement dépendante des importations, comme c’est le cas de la RDC, ne peut fonctionner normalement sans un accès fluide aux devises étrangères. La raréfaction de ces dernières peut entraîner des difficultés d’approvisionnement, perturber les chaînes de production et, à terme, provoquer une forme d’asphyxie économique.
Dans toutes les économies structurées, la circulation et l’usage des devises étrangères font l’objet d’un encadrement rigoureux par les autorités monétaires. Il s’agit d’un principe élémentaire de souveraineté financière. Pourtant, force est de constater qu’en République démocratique du Congo, cette exigence n’a pas été pleinement assumée par la Banque Centrale du Congo (BCC).
Dans ce contexte, plutôt que de présenter la mesure actuelle comme une avancée majeure, il aurait été plus cohérent, sur le plan institutionnel, que le Gouverneur reconnaisse avec transparence les insuffisances passées dans la régulation du marché des changes et inscrive cette initiative dans une logique de réhabilitation progressive de la fonction monétaire.
Il est essentiel de rappeler que l’offre de devises étrangères dans une économie ne procède pas d’une décision administrative, mais résulte des besoins et des dynamiques de l’économie réelle. Les opérateurs économiques ne peuvent, à cet égard, être tenus pour responsables ni assimilés à un manque de patriotisme : ils agissent en fonction des contraintes structurelles du système économique dans lequel ils évoluent.
Dans de nombreux pays, les banques centrales et les institutions financières organisent activement la collecte des devises à travers un réseau dense de bureaux de change agréés, permettant de capter les flux en devises en les convertissant en monnaie nationale. Les transactions d’envergure, quant à elles, sont généralement sécurisées par des mécanismes scripturaux et numériques, assurant traçabilité et régulation.
Dans cette perspective, la mesure évoquée ne semble pas introduire d’innovation structurelle majeure, si ce n’est l’option spécifique de monopolisation de l’offre en dollars américains par la Banque centrale. Or, cette approche paraît limitée dans sa portée dès lors qu’elle s’inscrit essentiellement dans le secteur formel, alors même que celui-ci ne représente qu’une fraction de la réalité monétaire nationale.
La question centrale réside en effet dans le poids du secteur informel, qui concentre une part significative de la masse monétaire et échappe largement aux mécanismes de contrôle de la BCC. Dans ces conditions, la mise en œuvre d’une interdiction de paiement en dollars américains soulève une interrogation majeure : comment une autorité monétaire peut-elle faire appliquer une telle mesure dans un espace économique qu’elle ne maîtrise pas ?
Le secteur informel, par nature, fonctionne en dehors des cadres institutionnels. Il se caractérise par une forte capacité d’adaptation et de résilience, souvent supérieure à celle du secteur formel pourtant soutenu par l’État. Dépourvu de mécanismes de régulation, il constitue un univers autonome où les règles économiques se construisent de manière endogène. Ignorer cette réalité reviendrait à méconnaître la structure profonde de l’économie congolaise.
Une approche plus pertinente consisterait à envisager, en amont, une politique d’intégration progressive du secteur informel dans le champ institutionnel, afin d’élargir la base de régulation monétaire et d’accroître l’efficacité des mesures envisagées.
Dans un tel contexte, en l’absence d’alternatives crédibles et d’incitations économiques adaptées, toute tentative de restriction ou d’interdiction risque de produire des effets inverses, en renforçant les circuits parallèles de circulation des devises.
Cela pose une question fondamentale : peut-on recourir à la contrainte sans avoir préalablement établi un diagnostic rigoureux des mécanismes qui expliquent la préférence persistante pour le dollar américain ? Cette préférence n’est pas le fruit du hasard ; elle traduit des arbitrages rationnels des agents économiques face à la stabilité relative des monnaies.
Une autre limite de l’approche actuelle réside dans une conception implicite de la monnaie comme une entité autonome, susceptible d’être pilotée indépendamment des réalités économiques. Or, dans les économies fragiles et en transition, la banque centrale ne peut être envisagée comme une institution isolée : elle constitue un instrument au service de la politique économique globale, laquelle doit intégrer les dimensions budgétaires, productives et structurelles.
Certes, le cadre juridique a pu conférer à la BCC un degré élevé d’indépendance, parfois dans des logiques davantage politiques que techniques. Toutefois, une gouvernance économique efficace suppose de dépasser ces rigidités institutionnelles pour privilégier une coordination cohérente entre les autorités monétaires et les instances en charge de la politique macroéconomique.
Dans un régime à caractère semi-présidentiel, où le gouvernement assume la responsabilité de la politique économique, la question de l’articulation entre indépendance monétaire et cohérence stratégique demeure centrale.
Par ailleurs, la mesure actuelle s’inscrit dans un contexte particulier marqué par une appréciation récente du franc congolais face au dollar américain, dont les effets semblent avoir été insuffisamment anticipés. Cette évolution, en partie artificielle, n’a pas produit les résultats escomptés en matière de dédollarisation ni de renforcement de la préférence pour la monnaie nationale.
Dans cette perspective, la mesure annoncée apparaît comme une réaction aux déséquilibres engendrés par cette dynamique antérieure, plutôt que comme l’aboutissement d’une stratégie structurelle cohérente.
Enfin, il convient de rappeler que la monnaie ne se décrète pas. Elle ne se construit pas uniquement par des mesures administratives, mais par la confiance, la stabilité et l’intégration dans les mécanismes réels de l’économie. Elle est, avant tout, le produit des forces économiques qui la soutiennent.
La mesure actuellement envisagée s’inscrit dans le prolongement du partenariat engagé autour de l’achat d’or artisanal. Sur ce point précis, j’avais déjà attiré l’attention sur les risques inhérents à une telle orientation, en soulignant que toutes les précautions nécessaires ne semblaient pas avoir été prises. À défaut d’une approche rigoureusement encadrée, cette initiative risque de passer à côté de son véritable enjeu stratégique.
Il convient de préciser que l’idée d’un recours à l’or comme levier de renforcement du système monétaire n’est pas en soi contestable. Elle s’inscrit même dans une logique pertinente de consolidation de la souveraineté monétaire. J’avais moi-même proposé cette piste dans le cadre de contributions adressées aux autorités monétaires. Toutefois, ce qui pose problème ici n’est pas tant l’orientation que la manière dont elle est mise en œuvre, marquée par une certaine précipitation qui fragilise sa portée.
La création ou l’implication d’une entité commerciale publique pour l’achat de l’or artisanal, avec l’appui financier de la Banque Centrale du Congo, peut constituer un instrument intéressant. Néanmoins, deux limites majeures doivent être prises en considération.
La première tient à la nature même du secteur concerné. L’or artisanal relève largement du secteur informel, ce qui justifie, en principe, une tentative de rapprochement institutionnel. Mais cette réalité implique également une forte incertitude opérationnelle. Le secteur informel se caractérise par un manque de structuration, une faible traçabilité des flux, ainsi qu’une imprévisibilité qui rend difficile toute planification rigoureuse. Dans ces conditions, la gestion des opérations d’achat, de collecte et de valorisation de l’or risque d’être entachée de tâtonnements, voire de dérives.
La seconde limite, plus sensible encore, concerne les conditions d’exploitation de l’or artisanal. De nombreuses études et observations de terrain mettent en évidence des pratiques problématiques telles que le recours au travail des enfants, l’insécurité sur les sites miniers, ou encore l’imbrication avec des réseaux criminels. En s’engageant directement dans l’achat de cet or sans mécanismes stricts de certification, de traçabilité et de conformité, la Banque centrale s’expose à un risque sérieux de dégradation de sa crédibilité institutionnelle, tant sur le plan national qu’international.
Ainsi, si l’idée d’intégrer l’or dans une stratégie de renforcement monétaire apparaît fondée sur le plan théorique, son efficacité dépend étroitement de la qualité de sa mise en œuvre. En l’absence d’un encadrement institutionnel rigoureux, d’une structuration préalable du secteur artisanal et de garanties éthiques solides, une telle initiative risque non seulement de produire des résultats limités, mais aussi d’exposer la Banque centrale à des risques opérationnels et réputationnels importants.
Enfin, à travers ces différentes mesures — qu’il s’agisse de la monopolisation des devises, de la restriction de l’usage du dollar ou encore du recours à l’or artisanal — se dessine une constante : la volonté d’agir sur les symptômes monétaires sans traiter les causes structurelles qui en déterminent l’évolution.
La monnaie ne peut être stabilisée durablement par des mécanismes administratifs isolés, ni par des décisions prises en dehors des réalités profondes de l’économie nationale. Elle est le reflet d’un système économique dans son ensemble, de ses capacités productives, de ses équilibres extérieurs et de la confiance qu’elle inspire aux agents économiques.
Dans le cas de la République démocratique du Congo, la persistance de la dollarisation, la domination du secteur informel et la faible intégration des ressources naturelles dans le circuit économique national constituent autant de facteurs qui limitent l’efficacité des politiques monétaires classiques.
Toute stratégie de dédollarisation ou de stabilisation du franc congolais ne peut donc réussir qu’à condition de s’inscrire dans une approche plus globale, fondée sur la compréhension des mécanismes réels de l’économie. Cela suppose notamment de repenser la gouvernance monétaire, de renforcer l’articulation entre la Banque centrale et la politique économique nationale, et d’engager une transformation progressive des structures économiques, en particulier par l’intégration du secteur informel et la valorisation effective des ressources nationales.
À défaut, les mesures adoptées risquent de demeurer ponctuelles, voire contre-productives, en renforçant les circuits parallèles et en accentuant la défiance envers la monnaie nationale.
La véritable question n’est donc pas de savoir comment contraindre l’usage du dollar, mais plutôt comment construire les conditions économiques, institutionnelles et structurelles qui permettront au franc congolais de s’imposer naturellement comme instrument de confiance, d’échange et de réserve de valeur. Car, en définitive, une monnaie ne s’impose pas : elle s’impose d’elle-même lorsque l’économie qui la porte en crée les fondements.
Luc Alouma

