José BakimaJosé Bakima

Ce que nous avons reçu, ce que nous devons transmettre

Par José Bakima

Les nations qui traversent les siècles sont rarement celles qui possèdent le plus de richesses. Elles sont généralement celles qui savent raconter leur propre histoire.

Un peuple qui oublie d’où il vient finit toujours par ne plus savoir où il va.

Or l’une des particularités de la République démocratique du Congo est de vivre depuis longtemps dans une étrange amnésie historique.

Comme si l’histoire nationale commençait le 30 juin 1960.

Comme si tout ce qui avait précédé l’indépendance appartenait à un passé sans rapport avec le présent.

Comme si le Congo n’avait pas d’histoire avant l’État moderne.

Cette amnésie n’est pas seulement une erreur historique.

Elle produit des conséquences politiques profondes.

Car on ne gouverne pas de la même manière un territoire que l’on considère comme une simple création administrative ou un espace que l’on reconnaît comme l’héritier d’une longue continuité humaine.

Le Congo contemporain n’est pas apparu soudainement au XXe siècle.

Bien avant la Conférence de Berlin, bien avant l’État indépendant du Congo, bien avant le Congo belge, des peuples vivaient, échangeaient, commerçaient, cultivaient, gouvernaient et transmettaient sur cet immense espace africain.

Le Royaume Kongo, les royaumes Luba, les confédérations Lunda, les Kuba, les Zande, les Mangbetu et bien d’autres formations politiques avaient développé leurs propres systèmes d’organisation, leurs propres réseaux d’échanges, leurs propres conceptions de l’autorité, de la terre, de la parenté et de la responsabilité.

Ces réalités n’appartiennent pas à la nostalgie.

Elles constituent la première couche de notre mémoire collective.

La deuxième couche est celle de la grande rupture.

La traite négrière orientale et atlantique, les guerres de prédation, les déplacements de populations, les violences qui ont traversé plusieurs régions de l’Afrique centrale ont profondément bouleversé les sociétés précoloniales.

Dans certaines régions de l’Est et du Nord-Est, les noms de Tipo Tip, Rumaliza, Sefu, Ngongo Leteta ou Msiri demeurent associés à cette période de déstabilisation et de souffrance.

La troisième couche est celle de la colonisation.

La Conférence de Berlin de 1884-1885 ne créa pas les peuples de l’Afrique centrale.

Elle traça des frontières au-dessus d’eux.

L’État indépendant du Congo puis le Congo belge constituèrent des cadres politiques nouveaux qui unifièrent administrativement un espace immense, mais qui furent également construits selon des logiques de contrôle, d’extraction et de centralisation.

La quatrième couche est celle de l’indépendance.

Le 30 juin 1960 marque une date fondatrice.

Mais il ne constitue pas le commencement de l’histoire congolaise.

Il représente plutôt le moment où les Congolais héritent officiellement de la responsabilité de gouverner eux-mêmes une histoire beaucoup plus ancienne.

Or c’est précisément ici que réside notre difficulté contemporaine.

Depuis l’indépendance, les débats politiques ont souvent porté sur les hommes, les partis, les constitutions, les élections ou les régimes.

Rarement sur le récit national lui-même.

Rarement sur la question essentielle :

Qu’avons-nous reçu ?

Car une nation qui ignore son héritage devient vulnérable à toutes les manipulations.

Elle peut être divisée contre elle-même.

Elle peut être enfermée dans des identités de circonstance.

Elle peut oublier les continuités profondes qui la relient.

Cette question est particulièrement importante dans les régions frontalières de l’Est et du Nord-Est.

Les frontières héritées de la colonisation traversent parfois des peuples, des langues, des familles et des espaces historiques qui existaient bien avant les États contemporains. Le défi du XXIe siècle n’est pas d’effacer les frontières. Le défi est de comprendre les continuités humaines qu’elles traversent et d’organiser la coopération plutôt que la fragmentation.

Le Congo du XXIe siècle ne peut être pensé uniquement comme un État.

Il doit également être compris comme un bassin civilisationnel.

Un espace où convergent des peuples, des mémoires, des langues, des cultures, des réseaux fluviaux, des savoirs et des trajectoires historiques multiples.

Cette réalité n’affaiblit pas l’unité nationale.

Elle lui donne au contraire une profondeur.

Elle rappelle que l’unité ne se construit pas contre la diversité mais à partir d’elle.

C’est pourquoi le véritable défi n’est pas seulement institutionnel.

Il est civilisationnel.

Il consiste à rétablir la continuité entre les différentes strates de notre histoire :

les héritages précoloniaux ;

les ruptures de la traite ;

la période coloniale ;

l’indépendance ;

et les défis contemporains.

Cette continuité ne vise pas à glorifier le passé.

Elle vise à rendre possible l’avenir.

Car aucune génération ne commence le monde à partir de zéro.

Chaque génération reçoit un héritage.

Chaque génération l’interprète.

Chaque génération le transforme.

Chaque génération le transmet.

Telle est finalement la responsabilité du Congo contemporain.

Non pas simplement administrer un territoire.

Mais recevoir, préserver, enrichir et transmettre une continuité humaine dont il n’est que le dépositaire provisoire.

C’est à cette responsabilité que doit répondre toute vision durable de la République.

C’est à cette responsabilité que doivent répondre les institutions.

Et c’est à cette responsabilité que les générations futures demanderont un jour des comptes.

 

By amedee

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