Par Lucas Alouma
Il y a plusieurs mois déjà, j’avais plaidé en faveur d’un dialogue national de réconciliation, à un moment où cette perspective paraissait presque irréaliste aux yeux de nombreux observateurs. Ma conviction n’était pas dictée par un calcul politique, mais par une analyse de la crise congolaise. J’estimais que notre pays ne pouvait retrouver une vie politique apaisée sans recréer un minimum de confiance entre les principales forces nationales.
La situation actuelle semble confirmer que cette voie mérite d’être sérieusement explorée.
Ayant soutenu l’alternance politique de 2019 avec sincérité, j’avais nourri l’espoir qu’elle inaugurerait une nouvelle manière de gouverner, fondée davantage sur l’intérêt du peuple que sur les logiques de conservation du pouvoir. À titre personnel, j’avais mobilisé d’importants moyens matériels et humains durant la campagne électorale en 2023, convaincu que notre pays pouvait entrer dans une nouvelle étape de son histoire après avoir connu une cohabitation difficile dans la gouvernance FCC-CASH. Presqu’ une confrontation sanglante mais sans utilisation d’armes de guerre qui eux, vont intervenir à la suite logique d’échecs de ladite cohabitation. En principe, s’il y a confrontation, c’est entre une logique de pouvoir et une logique de développement, comme j’ai eu à l’expliquer de long en large dans mes précédentes tribunes. Mais ici, je me suis rendu compte qu’au sein même d’une logique de pouvoir, il existait plutôt une confrontation de deux influences ethnico coteriques et l’une a forcément mater l’autre pour rester le seul maître à bord dans la conquête du pouvoir.
En effet, autour du Chef de l’État gravitent des personnalités aux motivations très diverses. Une faible minorité servirait l’État avec loyauté et compétence, mais beaucoup en revanche, semblent davantage guidées par la recherche d’avantages personnels que par le service de la nation.
Deux profils apparaissent fréquemment.
Le premier est constitué d’acteurs politiques qui considèrent la politique comme une profession permanente, davantage orientée vers la conservation des positions acquises que vers la transformation du pays.
Le second regroupe ceux qui prospèrent grâce aux réseaux de proximité, aux logiques clientélistes, aux appartenances communautaires ou aux flatteries adressées aux détenteurs du pouvoir. Leur loyauté est souvent moins institutionnelle que circonstancielle : elle dépend des bénéfices qu’ils retirent de leur proximité avec les centres de décision.
Je me réjouis du dialogue dont les conclusions risqueraient de déboucher à une intégration des opposants qui vont contribuer à diminuer davantage les postes politiques à pourvoir aux vautours du pouvoir. Dieu seul sait comment ils vont réagir, garderont ils la même loyauté ou ce sera une énième occasion à leur metarmorphose maladive qui pourrait être exploitée pour une énième rébellion armée ?
Le problème du congolais est qu’il ne peut vivre autrement qu’en politique. Ce problème n’est pas une superficialité mais il procède de l’âme même d’un peuple égarée et enchaînée par l’histoire de servitude devenue plus forte que de se ranger sur la logique de développement.
À côté de ces catégories existe heureusement une minorité de femmes et d’hommes animés par une véritable logique de développement. Ils ont cru que l’alternance pouvait constituer le point de départ d’une réforme profonde de l’État. Je me reconnais dans cette démarche.
Je me réjouis donc de constater que l’idée d’un dialogue national, longtemps considérée comme marginale, s’impose progressivement dans le débat public. Si le Chef de l’État engage effectivement cette démarche, il reconnaîtra implicitement que la crise congolaise ne peut être résolue par la seule logique du rapport de force ou par les mécanismes ordinaires de la compétition politique.
Le dialogue ne doit pas être compris comme un signe de faiblesse.
Il constitue au contraire un acte de responsabilité lorsqu’une nation a besoin de reconstruire les bases de sa cohésion.
Toutefois, il serait naïf de croire que son organisation suffira à résoudre toutes les difficultés.
J’attire l’attention sur un phénomène qui pourrait apparaître dès l’ouverture du processus.
Les résistances ne viendront pas uniquement de l’opposition traditionnelle. Elles pourraient également surgir au sein même de la majorité et des cercles proches du pouvoir.
Pourquoi ?
Parce que tout dialogue véritable implique généralement une redistribution des responsabilités, une recomposition des équilibres politiques et l’ouverture de nouvelles perspectives à d’autres sensibilités nationales. Ceux qui bénéficient aujourd’hui des avantages du système peuvent alors percevoir cette évolution comme une menace pour leurs intérêts.
Il est donc possible que certains anciens soutiens deviennent, demain, les plus virulents critiques du dialogue, non par désaccord avec son principe, mais parce qu’ils craindront de perdre les positions acquises.
Cette éventualité ne doit surprendre personne.
Elle relève d’une dynamique classique des transitions politiques.
La réussite du dialogue dépendra donc moins de son annonce que de la capacité de ses acteurs à placer l’intérêt supérieur de la nation au-dessus des intérêts particuliers.
Si cette exigence prévaut, le dialogue pourra ouvrir une nouvelle étape de notre histoire politique.
Dans le cas contraire, il risque de n’être qu’une parenthèse supplémentaire dans une longue succession de rendez-vous manqués.
L’heure est venue de démontrer que la politique congolaise peut enfin passer de la logique du pouvoir à celle du développement, où le compromis n’est pas une faiblesse, mais un instrument au service de la paix, de la stabilité et de la prospérité nationale.
loucasalouma@yahoo.fr
