José Bakima
Introduction — La question oubliée des indépendances
Les indépendances africaines ont répondu à une question essentielle :
Qui doit exercer la souveraineté sur le territoire africain ?
La réponse fut claire : les peuples africains.
Mais une autre question, plus profonde, demeura longtemps en suspens :
Au nom de quelle continuité historique cette souveraineté doit-elle être exercée ?
Car un État n’est jamais seulement un ensemble d’institutions.
Il est toujours porté par une représentation de l’homme, du temps, du territoire et de l’avenir.
Derrière toute organisation politique existe une ontologie implicite.
Une certaine manière de dire :
- qui sommes-nous ?
- d’où venons-nous ?
- que devons-nous transmettre ?
C’est précisément cette dimension que le Continuisme appelle la dimension civilisationnelle du politique.
- Le malentendu fondateur : obtenir l’État sans reconstruire la civilisation politique
L’une des grandes réussites des mouvements d’indépendance fut d’obtenir la reconnaissance internationale des nouveaux États.
Mais l’histoire a créé un paradoxe.
Les États africains ont hérité d’une forme institutionnelle moderne sans toujours avoir eu l’occasion de reconstruire le socle philosophique et civilisationnel de cette forme.
L’État était là.
La souveraineté juridique était acquise.
Mais la question du sens demeurait ouverte.
Le problème n’était pas d’avoir reçu l’État moderne.
Toutes les civilisations ont reçu, transformé et réinventé des formes venues d’ailleurs.
Le problème était de ne pas toujours avoir eu le temps historique nécessaire pour répondre à la question :
Quel doit être l’État lorsqu’il devient l’expression d’une civilisation particulière ?
- L’État comme instrument et la civilisation comme finalité
Une confusion fondamentale doit être levée.
L’État n’est pas une civilisation.
Il est un instrument politique.
Une civilisation est une continuité historique.
L’État peut servir une civilisation.
Mais il peut aussi devenir un simple appareil administratif détaché de la mémoire profonde d’une société.
Le Continuisme propose donc une distinction essentielle :
L’État administre le présent.
La civilisation organise la continuité.
Lorsque l’État oublie la civilisation, il risque de devenir gestionnaire de contraintes.
Lorsqu’il retrouve la civilisation, il devient constructeur d’avenir.
III. La blessure coloniale : la confiscation du principe de civilisation
L’un des effets les plus profonds de la colonisation fut moins la domination matérielle que la transformation des catégories de perception.
La colonisation ne disait pas seulement :
« Nous gouvernons vos territoires. »
Elle disait implicitement :
« Nous représentons un stade supérieur d’organisation humaine. »
Ainsi s’est installée une hiérarchie des civilisations.
Le colonisateur était présenté comme porteur de civilisation.
Les sociétés africaines étaient souvent réduites à des traditions, des coutumes ou des survivances.
Cette distinction était fondamentale.
Car reconnaître à un peuple une culture n’est pas la même chose que reconnaître qu’il possède une civilisation.
La culture peut être considérée comme un ensemble de pratiques.
La civilisation suppose une capacité historique autonome.
- Le paradoxe des « évolués »
Le système colonial des « évolués » révèle cette contradiction.
L’objectif n’était pas simplement de former des administrateurs.
Il s’agissait souvent de créer une catégorie intermédiaire de personnes reconnues comme ayant assimilé certains codes de la modernité coloniale.
Mais le message symbolique était puissant :
la dignité semblait conditionnée par l’accès à une forme extérieure de civilisation.
Cette logique a laissé une trace durable.
Elle a parfois produit une fracture intérieure :
entre ce qui était considéré comme moderne et ce qui était considéré comme enraciné ;
entre ce qui venait de l’extérieur et ce qui venait de la mémoire propre.
Le Continuisme considère cette fracture comme l’un des grands défis intellectuels de la période postcoloniale.
- La renaissance commence par un changement de regard
La première étape d’une renaissance n’est pas économique.
Elle est ontologique.
Une société doit d’abord se reconnaître comme sujet historique.
Elle doit passer de :
« Que devons-nous devenir pour ressembler aux autres ? »
à :
« Que devons-nous devenir à partir de ce que nous sommes profondément ? »
Cette question ne conduit pas à l’isolement.
Au contraire.
Les civilisations les plus créatrices sont celles qui savent accueillir l’extérieur sans perdre leur centre.
- Le dirigeant : administrateur ou gardien de continuité ?
Cette réflexion conduit directement à votre question initiale :
Les dirigeants africains pensent-ils leurs pays comme des États ou comme des civilisations ?
La différence est immense.
Un dirigeant qui pense seulement en termes d’État cherche :
- la stabilité politique ;
- la croissance économique ;
- les financements ;
la reconnaissance internationale.
Ces objectifs sont nécessaires.
Mais insuffisants.
Un dirigeant qui pense en termes de civilisation cherche aussi :
- la transmission ;
- la cohésion historique ;
- la souveraineté intellectuelle ;
- la continuité écologique ;
la formation des générations futures.
Il ne gouverne pas seulement un territoire.
Il porte une mémoire vers l’avenir.
VII. Vers l’État civilisationnel africain
L’État civilisationnel n’est pas un retour aux royaumes anciens.
Il n’est pas une négation de la République.
Il est une transformation de la République par l’intégration consciente de sa profondeur historique.
Il repose sur plusieurs principes :
- L’enracinement
L’État doit connaître les matrices historiques de la société qu’il organise.
- La transmission
L’éducation doit transmettre une mémoire capable de construire l’avenir.
- La création
L’héritage n’est pas une prison.
Il est une source de création.
- La responsabilité envers les générations futures
L’État ne gouverne pas seulement les vivants.
Il reçoit un héritage et transmet un monde.
VIII. Le principe continuiste de souveraineté civilisationnelle
Nous pouvons alors formuler un principe majeur :
La souveraineté politique donne à un peuple le droit de se gouverner. La souveraineté civilisationnelle lui donne la capacité de savoir pourquoi et vers quoi il se gouverne.
L’une concerne le pouvoir.
L’autre concerne le sens.
Les deux sont nécessaires.
Conclusion générale du chapitre
L’histoire africaine du XXIᵉ siècle ne sera pas seulement une histoire de développement économique ou de réforme institutionnelle.
Elle sera une histoire de réveil civilisationnel.
La question fondamentale ne sera pas : « L’Afrique peut-elle devenir moderne ? »
Cette question appartient déjà au passé.
La question véritable est : Quelle contribution originale les civilisations africaines peuvent-elles apporter à la construction du monde à venir ?
Le Continuisme répond : une civilisation renaît lorsqu’elle retrouve la continuité qui relie son passé, son présent et son avenir.
Elle ne revient pas en arrière.
Elle reprend possession de son mouvement propre.
Axiome du Dikenga
Un peuple perd son avenir lorsqu’il oublie qu’il est l’héritier d’une histoire. Il le retrouve lorsqu’il transforme cette histoire en source de création.
