PAR JOSE M. BAKIMA
Méditation continuiste
Toutes les civilisations vivent de leur mémoire. Elles y puisent leurs récits fondateurs, leurs institutions, leurs symboles, leurs blessures et leurs espérances. Une civilisation privée de mémoire perd son identité ; une civilisation prisonnière de sa mémoire perd son avenir.
La question décisive n’est donc pas de savoir s’il faut se souvenir ou oublier. Elle est de savoir comment habiter le passé sans devenir son captif.
La modernité tardive a fait émerger deux attitudes opposées, mais également incapables d’assurer la continuité des civilisations.
La première est celle de la glorification absolue. Le passé y est élevé au rang de modèle parfait. Les ancêtres deviennent infaillibles, les traditions immuables et l’histoire un patrimoine qu’il faudrait reproduire à l’identique. Une telle mémoire fige le temps. Elle transforme la transmission en répétition et finit par rendre impossible toute création véritable.
La seconde attitude est celle de la culpabilité permanente. Le passé est réduit à une succession de fautes dont les générations présentes devraient continuellement répondre. Les crimes, les injustices et les dominations deviennent la seule clé de lecture de l’histoire. La mémoire cesse alors d’être une source d’intelligence pour devenir un tribunal sans fin.
Ces deux attitudes, bien qu’opposées, procèdent d’une même erreur : elles interrompent le mouvement de la continuité.
L’une refuse l’avenir au nom du passé.
L’autre refuse le passé au nom du présent.
Le Continuisme propose une troisième voie : la continuité critique.
Toute civilisation est une œuvre inachevée. Elle transmet des héritages contradictoires, des réussites et des échecs, des lumières et des ombres. La fidélité véritable ne consiste ni à tout célébrer ni à tout condamner. Elle consiste à discerner ce qui mérite d’être transmis, ce qui demande à être corrigé et ce qui doit être dépassé.
La mémoire n’est pas un sanctuaire ; elle est un atelier.
Les générations ne reçoivent pas le passé pour l’adorer ou pour l’accuser. Elles le reçoivent afin de poursuivre une œuvre qui les précède et qui les dépasse.
Dans le paradigme du Dikenga, chaque cycle hérite du précédent sans lui être asservi. La naissance ne renie pas les ancêtres ; elle leur donne un avenir. Le crépuscule n’efface pas le jour ; il prépare une nouvelle aurore. La continuité n’est jamais répétition. Elle est métamorphose.
Une civilisation véritablement vivante ne demande donc pas à ses enfants de porter éternellement la culpabilité de leurs prédécesseurs. Elle leur demande d’assumer la responsabilité de ce qu’ils transmettront à leur tour.
Il existe une différence fondamentale entre la culpabilité et la responsabilité.
La culpabilité regarde exclusivement vers ce qui ne peut plus être changé.
La responsabilité regarde vers ce qui peut encore être créé.
Le Continuisme choisit la responsabilité.
Reconnaître les crimes de l’histoire est un devoir de vérité.
En tirer des leçons est un devoir de sagesse.
Transformer cet héritage en fondement d’une continuité plus juste est un devoir de civilisation.
C’est pourquoi la mémoire continuiste refuse à la fois l’amnésie et la repentance perpétuelle.
Elle n’oublie pas.
Elle n’idéalise pas.
Elle ne s’enferme pas dans la culpabilité.
Elle transforme.
Cette transformation constitue l’essence même de la continuité.
Une civilisation qui ne sait plus transformer son passé perd son avenir.
Une civilisation qui transforme lucidement son héritage devient capable de renaître sans se renier.
Ainsi, la mémoire cesse d’être le poids des morts sur les vivants. Elle devient l’énergie silencieuse qui permet aux vivants d’agrandir le cercle de la civilisation.
Telle est la proposition du Continuisme :
Une civilisation ne grandit ni en s’excusant indéfiniment de son passé, ni en le glorifiant aveuglément. Elle grandit en transformant son héritage en continuité créatrice.
