Le 16 septembre, à Nairobi, la Banque centrale du Kenya a réuni responsables monétaires et financiers autour de l’intelligence artificielle, de la politique monétaire, de l’analyse des données et de la stabilité financière.

Le gouverneur de la BCC y a présenté les ambitions congolaises en matière de prévision macroéconomique, de supervision bancaire, de surveillance des systèmes de paiement et d’aide à la décision. La BCC défend elle-même une intégration progressive et prudente de l’intelligence artificielle dans ses missions. Pris séparément, chacun de ces déplacements se défend. Mis bout à bout, ils commencent à révéler une conception discutable de la modernisation. Le gouverneur parcourt les lieux où le futur financier est exposé, décrit, vendu et mis en scène. Une semaine, l’intelligence artificielle. Une autre, les paiements numériques. Puis l’automatisation, la cybersécurité, les monnaies numériques, l’inclusion financière. Le vocabulaire monte en gamme à mesure que les kilomètres s’accumulent. Pendant ce temps, une question plus primitive demeure au sol congolais. Avant d’aller admirer la boîte à outils du voisin, il faudrait déjà ouvrir la nôtre.

André Wameso a surtout pris l’habitude d’aller raconter ailleurs ce que la BCC prétend vouloir devenir, presque comme si la priorité consistait à impressionner Nairobi, Dakar, Istanbul ou Washington plutôt qu’à convaincre les Congolais. Une Banque centrale peut devenir plus numérique, plus automatisée, plus équipée et rester presque inutile à l’économie vécue. Une modernisation qui ne finance pas davantage la production, ne réduit pas les frictions, n’élargit pas l’accès au capital et ne rapproche pas le système financier des populations existantes n’est pas encore du progrès.

Faire d’abord l’audit de notre arrière-cour

Une banque centrale qui veut se moderniser devrait commencer par un audit brutal de son propre arrière-cour intellectuelle et technologique. Pas un atelier protocolaire avec badges, discours et photographie de famille. Un inventaire réel de ce que la RDC possède déjà en compétences, en idées, en outils et en capacités.

La sophistication importée ne devrait venir qu’après. Une institution mature définit d’abord ce qu’elle veut construire, identifie ce qu’elle possède déjà, puis établit clairement ce qui manque. Sans cet inventaire, tout ce qui brille à l’étranger finit par paraître indispensable.Le risque est simple. Celui qui ignore le contenu de sa propre boîte à outils finit par acheter ce qu’il possède déjà, importer ce qu’il ne sait pas utiliser et chercher des solutions à des problèmes qu’il n’a jamais vraiment définis.

Un gouverneur de banque centrale n’est pas un ambassadeur monétaire

Une banque centrale ne gagne rien à multiplier les apparitions à Nairobi, Istanbul ou Washington pendant que son architecture intérieure reste à construire. La visibilité internationale ne fait pas partie de ses finalités. La BCC affirme vouloir renforcer la confiance dans le franc congolais, réduire la dépendance aux devises, digitaliser les paiements et faire de la politique monétaire un levier de développement. Une telle ambition réclame moins de mise en scène et beaucoup plus de concentration sur l’exécution.

Wameso n’a aucune obligation de devenir expert universel en intelligence artificielle, en science des données, en paiements numériques ou dans chaque innovation que l’industrie financière saura présenter demain. Son rôle consiste à bâtir une institution dans laquelle ceux qui maîtrisent ces technologies peuvent travailler, contredire, tester, mesurer et conseiller, puis parcourir eux-mêmes le monde pour espionner ce qui mérite réellement d’être rapporté au pays. Le gouverneur organise l’intelligence. Il ne devrait pas se transformer en éclaireur solitaire chargé de deviner, au fil des salons, ce qui manque à la RDC.

Dans les forums technologiques, presque tout ressemble à l’avenir. Chaque algorithme promet de prévoir, chaque plateforme d’intégrer, chaque infrastructure d’accélérer. Les consultants arrivent avec leurs graphiques, les organisateurs avec leurs slogans, les panels avec leurs lumières. Une conférence demeure une scène conçue pour produire de l’éclat. À lire certains communiqués de la BCC, Wameso semble déjà trop facilement prendre ce qui brille pour ce qui manque, ce qui impressionne pour ce qui fonctionne et la lumière du spectacle pour celle du progrès.

Là où les slogans perdent leur éclat

Une innovation monétaire ou technologique ne mérite pas d’être admirée pour son langage. Elle doit démontrer ce qu’elle change dans l’accès au crédit, la production, les coûts, l’épargne, l’investissement et la capacité des ménages à sortir durablement de la précarité.

Un constat devrait depuis longtemps s’imposer, surtout dans les médias congolais. Le gouverneur de notre Banque centrale évite, esquive même, de soumettre toute cette sophistication proclamée à une véritable épreuve du feu devant les Congolais, confrontés chaque jour à ce que signifie vivre, souvent simplement survivre, dans un pays ravagé par la pauvreté extrême.

Les « ambitions » et la feuille de route de grandeur que la BCC dessine, Wameso ne devait ni chercher ni se contenter des bravos récoltés à l’étranger. Il devait plutôt organiser ici le cadre où elles peuvent affronter le verdict de ceux qui, parmi les Congolais que la Banque prétend servir, sont capables d’en produire la contre-expertise, d’en éprouver la cohérence, d’en démonter les faiblesses et d’en mesurer la pertinence. C’est à ce tribunal-là que la modernisation de la BCC doit comparaître.

Organiser les cerveaux déjà sous le drapeau

Que Wameso organise à Kinshasa un forum permanent où la BCC expose ses problèmes au lieu de faire le paon derrière les épaisses vitrines et garde-fous qui le séparent de nous, les citoyens qui finançons pourtant cette institution et qu’elle est censée servir. Que banques, universités, fintechs, télécoms, ingénieurs, statisticiens, économistes et chercheurs démontent la machine congolaise pièce par pièce. Que l’on cartographie les capacités existantes, les échecs, les besoins techniques, puis que des équipes travaillent sur des solutions mesurables, testées et publiées. Les lacunes restantes pourront alors être comblées ailleurs, en espionnant, copiant, achetant, adaptant ou arrachant ce qui manque, comme le font depuis toujours les nations qui prennent au sérieux leur propre rattrapage.

Je lui ai déjà recommandé cette voie à plusieurs reprises, avec la relance d’une véritable revue scientifique de la Banque centrale et l’organisation régulière de forums de recherche. Une banque centrale digne de ce nom a besoin de ses propres lieux de production intellectuelle, de contradiction, de publication et d’accumulation du savoir. Une revue sérieuse oblige à écrire, documenter, critiquer, archiver et transmettre. Un forum sérieux oblige les idées à affronter les réalités et les experts à affronter les résultats.

La RDC peut apprendre des autres sans se comporter comme un récipiendaire passif de modernité. Au lieu d’envoyer continuellement son gouverneur écouter ce que les autres expérimentent, la BCC peut inviter à Kinshasa les banques centrales africaines, les spécialistes kényans de l’intelligence artificielle, les experts des paiements et les chercheurs étrangers autour de problèmes que nous aurions déjà étudiés nous-mêmes. Ils ne viendraient plus nous montrer leur tableau. Ils viendraient travailler devant le nôtre, avec des Congolais qui en comprennent déjà la langue et une architecture nationale dont le plan aurait été dessiné ici.

La différence entre importer la sophistication et fabriquer de la capacité tient là. L’une produit rapidement des communiqués, des panels et des photographies. L’autre construit lentement une institution capable de penser par elle-même. Le pigeon voyageur peut faire le tour de toutes les banques centrales du monde et revenir avec une valise pleine de concepts dernier cri. Aucune accumulation de miles ne remplacera l’organisation méthodique de l’intelligence disponible au pays.

Il faut pousser Wameso à commencer par regarder ce qui pousse déjà dans son propre jardin avant d’aller saliver devant les plantes exotiques à chaque escale. Une fois notre boîte à outils ouverte, classée et testée, nous saurons exactement ce qui manque et qui doit aller le chercher. Sans cela, le gouverneur et son entourage ne prospectent pas encore le futur. Ils vadrouillent de capitale en capitale au milieu de leurs mirages, à nos frais. 2+2=4

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

By amedee

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