Quinze mois après son départ de l’Inspection générale des finances (IGF), Jules Alingete (photo) a choisi de sortir de son silence dans une longue interview accordée à notre confrère Achille Kadima du journal Africa News. Il s’y présente comme la victime d’une campagne orchestrée par des « bandits financiers », réaffirme sa loyauté envers le Président de la République et défend le bilan de son passage à la tête de l’IGF.

Le récit est construit. Mais il laisse une impression persistante : beaucoup de communication, pas de réponses du tout sur le fond des éléments aujourd’hui évoqués dans les procédures et dans le débat public.

Le retour du récit de la victimisation

L’interview repose sur une idée centrale : ceux qui le critiquent chercheraient à faire croire que « nous sommes tous pareils ».

Cette formule mérite d’être examinée. Car personne n’a besoin de démontrer que « tout le monde est pareil ». Ce n’est d’ailleurs pas la mission de la justice.La seule question est de savoir si, lorsqu’une enquête est ouverte ou lorsqu’une procédure est engagée, les mêmes règles s’appliquent à tous.

L’égalité devant la loi ne signifie pas que tous les citoyens se valent moralement. Elle signifie simplement que personne ne bénéficie d’une immunité de fait. Face à des accusations, deux attitudes sont possibles. La première consiste à occuper l’espace médiatique, dénoncer des complots, désigner des ennemis et solliciter le tribunal de l’opinion. La seconde consiste à demander à être entendu par la justice, à produire les pièces, à répondre point par point et à accepter le contradictoire.

L’histoire récente de la RDC a montré qu’un haut responsable de l’État avait choisi cette seconde voie. Il s’était même présenté spontanément devant le parquet, avec une telle détermination pour produire les faits et répondre aux accusations qu’il aurait, dit-on, surpris jusqu’aux magistrats eux-mêmes. Plus tard, son audition publique devant le tribunal, toujours disponible en ligne, est devenue une véritable leçon de démonstration juridique et technique. Ce jour-là, ce ne sont ni la rumeur, ni les indignations, ni les armées numériques qui ont parlé. Le droit a eu raison de la communication. Voilà ce qu’est une défense lorsqu’on estime que la vérité est de son côté.

Une interview qui parle de tout… sauf du cœur du dossier

Au lieu de répondre méthodiquement aux éléments matériels évoqués dans les procédures et dans le débat public, l’essentiel de l’argumentation de l’ex-IGF-Chef de service porte sur son bilan, sa loyauté présumée envers le Chef de l’État, les intentions supposées de ses adversaires et les campagnes dont il se dit victime. Le récit occupe une place centrale ; la réfutation détaillée des faits allégués demeure inexistante. Tout bien considéré, l’interview de Jules Alingete révèle un paradoxe. Pendant des années, pour l’opinion, il a incarné une lutte implacable contre la corruption, multipliant les conférences de presse, les dénonciations publiques et les interventions médiatiques.

Aujourd’hui, confronté à des procédures qui le concernent – une enquête judiciaire pour fraude fiscale et douanière, trafic d’influence, faux en écritures, entrave à l’action de l’État et complicité au profit des sociétés du groupe Rawji –, il recourt au même instrument : la communication, et refuse de s’expliquer sur ces graves accusations qui pèsent sur lui avec des pièces désormais certifiées authentiques comme preuves à l’appui. L’audit n’est pas un spectacle Pourtant, ni l’audit ni la justice ne se construisent dans les médias. Le métier d’auditeur répond à une méthodologie universelle. Tout contrôle sérieux suit un cheminement précis : des indices ouvrent une investigation ; l’investigation permet de réunir les preuves ; des conclusions provisoires sont ensuite communiquées aux personnes concernées ; celles-ci disposent d’un droit de réponse dans le cadre du contradictoire ; enfin seulement viennent les conclusions définitives.

Lynchage médiatique organisé en lieu et place d’un audit

Cet enchaînement n’est pas une formalité. Il constitue la garantie fondamentale de l’impartialité. Sans contradictoire, une enquête demeure inachevée ; sans preuves consolidées, une accusation ne devient jamais une démonstration. C’est précisément sur ce terrain que le style Alingete a suscité de nombreuses critiques. L’homme a plutôt privilégié la médiatisation précoce de certains dossiers, souvent avant que toutes les étapes du processus de contrôle ne soient achevées. La communication – le lynchage médiatique organisé – semblait souvent précéder le contradictoire, donnant le sentiment que le verdict de l’opinion importait davantage que la solidité technique du dossier. Cette méthode s’est révélée politiquement efficace.

Dans une société profondément marquée par l’impunité, elle répondait à une attente populaire. Chaque conférence de presse alimentait l’indignation, chaque dénonciation renforçait l’image d’un homme seul contre les prédateurs de la République présumés. Tout cela, alors que parfois les rapports n’existaient même pas sur les dossiers annoncés au public. À titre d’exemples, deux dossiers ont particulièrement marqué l’opinion publique : celui des « Lampadaires » et celui des « Forages ». Dans le premier cas, l’Inspection générale n’a, à aucun moment, produit de rapport formel. La démarche s’est essentiellement limitée au lancement d’une campagne médiatique, à travers la transmission aux journalistes de certains éléments présentés dans une lecture manifestement orientée sur le plan politique.

Dans le second dossier, la procédure a également débuté par une campagne médiatique. Ce n’est qu’au stade de l’instruction préjuridictionnelle que l’Inspection générale des Finances a commencé à produire des éléments de rapport, présentés en plusieurs pièces, tout en reconnaissant ne pas avoir élaboré, au préalable, un véritable rapport complet et consolidé.

Mais une institution de contrôle n’a pas vocation à rechercher l’adhésion populaire. Sa légitimité repose sur la qualité de ses investigations, la rigueur de son contradictoire et la solidité de ses conclusions. La communication peut accompagner un audit ; elle ne peut jamais s’y substituer. L’interview accordée par Jules Alingete donne pourtant le sentiment que cette logique demeure inchangée.

De nouvelles pièces révèleraient que le cœur de la mafia a été touché

De récentes captures d’écran communiquées à notre rédaction révèlent des messages d’une rare agressivité, attribuées à Jules Alingete et à son épouse, messages adressés à Dominic Freundorfer, ancien directeur de Prodimpex, une entreprise du groupe Rawji. Dans ces messages, les attaques personnelles se mêlent à des accusations particulièrement violentes : « malhonnête », « escroc », « fils de diable incarné », voire des injures obscènes. Mais au-delà des insultes, un passage retient particulièrement l’attention. L’auteur évoque nommément PRODIMPEX, José Nsele, alors directeur général des impôts puis ministre des Finances, ainsi qu’une exonération qu’il affirme avoir lui-même fait annuler après son arrivée à l’IGF.Et surtout, il termine par cette injonction : « Vas régler tes affaires avec les RAWJI en dehors de notre vie. »

La phrase est lourde de sens.Non parce qu’elle démontrerait, à elle seule, l’existence d’un quelconque arrangement, mais parce qu’elle fait apparaître, au milieu d’une querelle personnelle d’une extrême violence, des noms, des entreprises, des intérêts économiques et des décisions administratives bien réels.

Lorsque celui qui fut à la tête de l’Inspection générale des finances mêle ainsi, dans un échange privé qui lui est attribué, invectives personnelles, opérateurs économiques et dossiers fiscaux dont il affirme avoir eu à connaître dans l’exercice de ses fonctions, la question dépasse nécessairement la simple dispute entre individus.

Les captures attribuées à son épouse sont tout aussi révélatrices du climat. On y lit notamment « escroc voleur », « occultiste », « sorcier », mais également l’annonce que le destinataire ferait de la prison s’il revenait au Congo.

Plus grave encore sur le plan humain, le message fait référence à la maladie supposée du destinataire pour lui souhaiter une issue funeste.Pris isolément, ces propos pourraient être rangés dans la catégorie peu glorieuse des règlements de comptes privés.

Pris ensemble, et replacés dans le contexte des dossiers et des intérêts économiques évoqués, ils prennent une autre dimension.Ils donnent surtout l’impression d’une nervosité extrême, comme si certaines révélations ou certains conflits avaient atteint une zone particulièrement sensible.

Les Rawji : une référence qui n’apparaît pas aujourd’hui par hasard

La référence explicite aux Rawji devient d’autant plus intéressante qu’elle fait écho à d’autres éléments rendus publics dès juillet 2025 et qui, à notre connaissance, n’ont jamais fait l’objet d’un démenti public circonstancié.Des captures d’écran présentées à l’époque comme provenant d’échanges WhatsApp laissent croire que Mustafa Rawji était en pleine tentative de subornation du témoin Dominic Freundorfer. Il lui propose un texte de déclaration sur l’honneur dans lequel ce dernier renoncerait à ses accusations. Le projet qui lui aurait été adressé avait donc un objectif apparent particulièrement clair : lui faire revenir sur ses déclarations, présenter celles-ci comme résultant de l’instigation de tiers et disculper explicitement les personnes qu’il avait précédemment mises en cause.

A l’époque, des sources affirmaient que les Rawji proposaient la somme de 5 millions de dollars à Dominic Freundorfer en échange de sa rétractation. Selon les mêmes éléments, Dominic Freundorfer n’aurait finalement pas donné suite à cette démarche.

D’un côté, des éléments publiés dès juillet 2025 visant à disculper simultanément la famille Rawji et Jules Alingete, de l’autre, de nouvelles captures attribuées à Jules Alingete qui écrit lui-même : « Vas régler tes affaires avec les RAWJI en dehors de notre vie. » Ce rapprochement constitue un faisceau d’indices qui mérite investigation.

Et c’est précisément ici qu’il faut appliquer à Jules Alingete la méthode qu’un inspecteur des finances aurait dû lui-même défendre avec la plus grande rigueur : indices, investigation, conclusions préliminaires, contradictoire, puis conclusions définitives.Pas de condamnation avant l’enquête. Mais pas davantage d’enterrement des indices avant qu’ils aient été examinés. Autant d’éléments que la justice ne manquera probablement pas d’exploiter.

Cela ne permet pas encore de prononcer une sentence. Mais cela permet désormais de poser des questions. Et elles sont nombreuses.

Qui protège qui ? Qui agit pour qui ? Quels intérêts communs peuvent expliquer cette convergence ? Pourquoi une telle fébrilité lorsque certains dossiers sont évoqués ? Aurait-on simplement touché quelques susceptibilités, ou aurait-on commencé à toucher le cœur du système ? C’est peut-être là que se trouve la véritable signification de ces nouvelles pièces.

Pendant des années, Jules Alingete a privilégié la communication spectaculaire, les accusations publiques et les condamnations médiatiques, parfois avant même que le contradictoire n’ait permis aux personnes mises en cause de répondre.Il serait donc particulièrement ironique de lui appliquer aujourd’hui cette même méthode. Nous ne le ferons pas.

Nous appliquerons précisément celle qu’il aurait dû respecter : les faits d’abord, l’enquête ensuite, le contradictoire impérativement, et la conclusion seulement à la fin.

Le parallèle frappant

Dans ces échanges whatsapp comme dans l’interview, la stratégie paraît moins consister à répondre au fond qu’à discréditer les contradicteurs, en les présentant sans retenue ni réserve – qualités fondamentales exigées à tout haut fonctionnaire –, comme des « bandits financiers ». Hier, la communication servait à mettre les autres en accusation devant l’opinion publique.

Aujourd’hui, elle semble devenir le principal instrument de sa propre défense. Pourtant, la justice n’obéit pas aux mêmes règles que la communication politique. Elle ne tranche ni les réputations ni les récits. Elle apprécie des faits, des pièces, des expertises et des arguments soumis au contradictoire. C’est peut-être la principale leçon de cette affaire. Le populisme peut façonner une image. Il ne remplace jamais la rigueur d’un audit, pas plus qu’il ne remplace l’exigence d’une démonstration devant un tribunal. L’une des faiblesses de l’ère Alingete, et plus généralement du régime Tshisekedi, est d’avoir libéré la parole populiste, avec tous les effets destructeurs que cela peut entrainer.

Rhodes MASSAMBA, journaliste d’investigation

By amedee

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