TRIBUNE VI (suite et fin)
Par José Bakima
De la chute d’un homme à la reconstruction d’un État
Mobutu quitte le pouvoir en 1997.
Mais la question fondamentale demeure :
la République congolaise a-t-elle réellement dépassé le système qu’il avait construit ?
Changer de président ne suffit pas à changer une architecture politique.
Changer de nom ne suffit pas à transformer un État.
Changer de constitution ne suffit pas à produire une souveraineté effective.
Et surtout, condamner un homme ne suffit pas à comprendre les mécanismes qui lui ont permis de gouverner pendant trente-deux ans.
C’est ici que la mémoire de Mobutu devient utile.
Non pour le réhabiliter.
Non pour le diaboliser.
Mais pour comprendre.
Le Congo doit apprendre à distinguer quatre choses :
l’État ;
le régime ;
le pouvoir ;
la République.
L’État est l’architecture institutionnelle permanente.
Le régime est la configuration politique particulière qui le gouverne.
Le pouvoir est la capacité effective de décider et d’agir.
La République est le principe selon lequel cette capacité appartient à la communauté politique et doit être exercée pour elle, sous des règles qui la dépassent.
Mobutu a montré qu’un régime peut absorber l’État.
Il nous appartient de construire une République qui empêche l’inverse.
La leçon la plus importante n’est donc pas :
« Ne devenons plus jamais Mobutu. »
Elle est plus exigeante :
« Construisons des institutions qui ne permettent à aucun homme de devenir indispensable à l’État. »
Car une République mature ne repose pas sur la vertu exceptionnelle de son dirigeant.
Elle repose sur des institutions capables de survivre à ses faiblesses.
Elle doit pouvoir dire non au président.
Elle doit pouvoir corriger le gouvernement.
Elle doit pouvoir entendre les territoires.
Elle doit pouvoir protéger les ressources nationales.
Elle doit pouvoir transmettre l’information sans que celle-ci soit filtrée par la peur.
Elle doit pouvoir changer de dirigeants sans changer de République.
C’est ici que Lumumba et Mobutu se rejoignent finalement dans une même leçon, mais par deux chemins opposés.
Lumumba pose la question de la souveraineté comme dignité et capacité de devenir sujet de son histoire.
Mobutu montre ce qui peut arriver lorsque la capacité de l’État devient progressivement la propriété politique d’un pouvoir personnel.
L’un nous oblige à penser la souveraineté.
L’autre nous oblige à penser ses dérives.
L’un pose le problème du témoignage.
L’autre révèle ce qui arrive lorsque le témoignage ne peut plus corriger le pouvoir.
L’un nous rappelle que l’indépendance doit produire un État.
L’autre nous enseigne qu’un État peut exister sans que la République soit pleinement instituée.
C’est pourquoi la question congolaise n’est finalement ni :
Lumumba ou Mobutu ?
Ni :
réhabiliter l’un et condamner l’autre.
La vraie question est :
Quel État devons-nous construire pour que la souveraineté congolaise ne dépende plus jamais d’un homme providentiel, d’une puissance étrangère ou d’un appareil politique fermé sur lui-même ?
C’est précisément ici que commence la refondation.
La République enracinée que nous cherchons à penser doit être capable de faire ce que le système mobutiste n’a pas su faire durablement :
recevoir le témoignage du réel, exercer un jugement souverain, transformer ce jugement en action et accepter d’être corrigée par les conséquences de son action.
Autrement dit :
Kimbangi → Kimfumu → Kinyadi → nouveau Kimbangi.
La boucle doit rester ouverte.
Car lorsque la boucle se ferme, le pouvoir cesse d’apprendre.
Et lorsqu’un pouvoir cesse d’apprendre, il peut encore durer.
Mais il ne gouverne déjà plus l’avenir.
CONCLUSION DU DIPTYQUE
Lumumba et Mobutu ne constituent donc pas deux épisodes isolés de l’histoire congolaise.
Ils forment un diptyque de la souveraineté.
Lumumba pose la question :
Comment un peuple devient-il sujet de son histoire ?
Mobutu pose la question inverse :
Que devient l’État lorsque le pouvoir prétend devenir le sujet de l’histoire à la place du peuple ?
Entre les deux se trouve toute la tragédie congolaise.
Et peut-être aussi toute sa possibilité de renaissance.
Car la République n’a pas à choisir entre l’homme providentiel et l’homme fort.
Elle doit construire quelque chose de plus difficile :
un État suffisamment fort pour ne pas avoir besoin d’un homme fort, et suffisamment démocratique pour que sa force demeure au service du peuple.
C’est cela, au fond, produire la souveraineté.
La souveraineté ne se proclame pas.
Elle se produit.

