Luc AloumaLuc Alouma

Par Lucas Alouma
Le rêve et la réalité sont deux notions que nous avons pris l’habitude d’opposer, comme si l’une appartenait nécessairement à l’imaginaire et l’autre au concret. Pourtant, lorsqu’on observe attentivement la trajectoire des individus, des sociétés et des nations, cette séparation apparaît beaucoup moins évidente.

Le rêve et la réalité sont dynamiques.

Un rêve peut devenir une réalité, tout comme une réalité peut progressivement se transformer en rêve. Entre les deux existe un mouvement permanent dont l’orientation dépend largement de l’environnement dans lequel évoluent les individus et les sociétés.

La véritable question devient alors : dans quel monde faisons-nous évoluer nos rêves et nos réalités ?

Est-ce dans un monde dominé par les idées, la connaissance, le travail et la créativité ? Ou dans un monde dominé par le pouvoir, les convoitises, la prédation et la recherche permanente des avantages immédiats ?

Cette distinction est fondamentale.
Le rêve fécondé par la connaissance devient réalité
Lorsqu’un rêve entre dans le monde des idées et de la connaissance, il cesse progressivement d’être une simple imagination.

Il devient une hypothèse.
L’hypothèse devient un projet.
Le projet devient une méthode.
La méthode mobilise des compétences.
Les compétences organisent les ressources.
Et lorsque les ressources sont correctement mobilisées, le rêve peut finalement entrer dans le domaine du réel.

Presque toutes les grandes réalisations humaines ont suivi, d’une manière ou d’une autre, cette trajectoire.

Avant d’être des réalités, l’avion, l’électricité moderne, les télécommunications, l’exploration spatiale, Internet ou l’intelligence artificielle ont d’abord existé dans l’esprit humain. Leur caractère initialement improbable ne les condamnait pas à demeurer des rêves.
La connaissance leur a donné un chemin vers la réalité.

On pourrait donc écrire cette première relation :

Rêve + connaissance + travail + organisation + temps = réalité possible.

Mais le mouvement inverse existe également.

Lorsque le pouvoir capture le rêve

Un rêve placé dans un environnement dominé par les convoitises peut se reproduire indéfiniment sans jamais rencontrer les conditions de sa réalisation.

On promet.
On annonce.
On projette.
On recommence.

Chaque génération reprend pratiquement les aspirations de la génération précédente sans parvenir à les transformer en institutions, en infrastructures, en production ou en amélioration durable des conditions de vie.

Le rêve cesse alors d’être une force de transformation pour devenir une consolation.

C’est probablement l’une des formes les plus dangereuses de pauvreté : une société qui produit continuellement des espérances sans construire les mécanismes permettant de les réaliser.

Le rêve tourne alors en circuit fermé.

Rêve → discours → attente → déception → nouveau rêve.

La société semble avancer parce qu’elle produit continuellement de nouvelles ambitions, alors qu’en réalité elle tourne autour des mêmes problèmes.

*Mais la réalité elle-même peut disparaître*

Le phénomène inverse mérite également notre attention.
Lorsqu’une réalité est construite dans un environnement de connaissance, elle peut être reproduite, améliorée et transmise.

Une école correctement organisée peut en inspirer mille autres.
Une technologie maîtrisée peut engendrer plusieurs générations d’innovations.
Une institution efficace peut survivre à ses fondateurs.
Une entreprise productive peut transmettre son savoir-faire.

La connaissance possède ainsi une propriété extraordinaire : elle rend la réalité reproductible.
Une réalité maîtrisée devient un modèle.

Mais lorsqu’une réalité tombe dans un environnement dominé par la prédation, la convoitise et la lutte pour le pouvoir, elle peut progressivement être détruite.

Une entreprise autrefois productive disparaît.
Une infrastructure fonctionnelle se dégrade.
Une administration efficace devient bureaucratique.
Une institution respectée se personnalise.
Une richesse disponible est consommée sans être renouvelée.

Ce qui était hier une réalité devient alors le souvenir d’une époque révolue.
Et la génération suivante finit par rêver de ce que la génération précédente possédait réellement.

Voilà peut-être l’une des tragédies les plus profondes du sous-développement :

transformer progressivement ses réalités en souvenirs et ses possibilités en rêves.

L’humanité : la capacité de transformer le possible

Cette réflexion permet également d’établir une distinction intéressante entre l’existence instinctive et l’existence consciente.

L’animal évolue principalement à l’intérieur des contraintes immédiates de son environnement et de ses instincts. L’être humain, lui, possède une capacité extraordinaire : il peut imaginer ce qui n’existe pas encore et travailler pour le faire exister.
C’est probablement l’une des expressions les plus remarquables de l’intelligence humaine.

L’homme peut regarder une forêt et imaginer une ville.
Il peut regarder une maladie et rechercher un traitement.
Il peut observer une rivière et concevoir une centrale hydroélectrique.
Il peut contempler un ciel inaccessible et construire un appareil capable de le traverser.

L’humanité ne se définit donc pas seulement par ce qu’elle possède, mais également par sa capacité à transformer le possible en réel.

Mais cette capacité n’est jamais automatique.
Elle exige la connaissance, l’organisation, la discipline, le travail et la transmission.

La pauvreté comme rupture entre le rêve et la réalité

C’est ici que ma réflexion rencontre une expérience beaucoup plus personnelle.

J’ai observé autour de moi des personnes avec lesquelles j’ai grandi. Certaines avaient admirablement commencé leur vie. Elles disposaient parfois de possibilités, d’intelligence, de relations ou de privilèges que d’autres n’avaient pas.

Pourtant, au fil des années, certaines trajectoires se sont progressivement inversées.
Ce qui avait commencé comme une réalité favorable est devenu une succession de souvenirs.
Puis les souvenirs sont devenus des regrets.
Et les regrets ont progressivement remplacé les projets.

Cette observation m’a conduit à comprendre que la pauvreté ne peut pas être réduite à l’absence d’argent. Elle peut également être comprise comme une incapacité progressive à transformer les possibilités en réalités durables et à reproduire les réalités déjà acquises.

Il faut évidemment se garder d’en faire l’unique explication de la pauvreté. Les guerres, les maladies, les injustices, les institutions, les accidents de la vie et les structures économiques jouent également un rôle considérable.

Mais cette dialectique entre rêve et réalité permet d’en comprendre une dimension particulière : la paupérisation peut commencer lorsque l’individu ou la société perd progressivement la capacité de reproduire ce qu’il possède et de réaliser ce qu’il projette.

Et si la RDC devenait progressivement un rêve ?

C’est précisément ici que naît mon inquiétude pour la République démocratique du Congo.
Depuis des générations, nous rêvons pratiquement des mêmes choses.

Nous rêvons de routes.
Nous rêvons d’électricité.
Nous rêvons d’industries.
Nous rêvons d’une agriculture moderne.
Nous rêvons d’écoles performantes.
Nous rêvons d’hôpitaux dignes.
Nous rêvons d’une monnaie stable.
Nous rêvons d’une administration efficace.
Nous rêvons de paix.
Nous rêvons finalement du développement.

Mais combien de générations doivent-elles encore rêver des mêmes choses avant que le rêve ne devienne réalité ?

Le problème n’est pas que nous rêvions trop.
Une nation sans rêve est une nation sans avenir.

Le véritable problème apparaît lorsque le rêve cesse d’être l’antichambre de l’action et devient le substitut de la réalité.

Une nation peut alors développer une véritable économie de l’espérance : chaque génération promet à la suivante ce qu’elle-même n’a pas réussi à construire.
Le développement devient toujours imminent, mais jamais présent.

Demain devient progressivement le refuge de tout ce que nous n’avons pas réussi à accomplir aujourd’hui.

Saluer de loin ce que d’autres vivront ?

Cette inquiétude me rappelle une image biblique particulièrement puissante : celle de ceux qui ont aperçu de loin l’accomplissement d’une promesse sans en connaître personnellement la réalisation.

Cette image m’interpelle profondément.
Notre génération serait-elle condamnée à saluer de loin le développement du Congo ?

Parlerons-nous toute notre vie d’un pays émergent sans connaître l’émergence ?

Célébrerons-nous éternellement les potentialités d’un pays riche sans transformer cette richesse potentielle en bien-être réel ?

Continuerons-nous à expliquer à nos enfants ce que le Congo pourrait devenir plutôt que de leur transmettre ce qu’il est effectivement devenu ?

Voilà la frontière décisive entre le rêve et la réalité.

Un rêve n’est pas mauvais. Au contraire, il constitue souvent le commencement de toute transformation.

Mais un rêve qui ne rencontre ni la connaissance, ni l’organisation, ni le travail, ni des institutions capables de le porter risque de devenir une illusion collective.
Et une réalité qui n’est ni entretenue, ni comprise, ni reproduite finit elle-même par devenir un rêve.

Le véritable développement pourrait finalement être défini d’une manière extrêmement simple : c’est la capacité d’une société à transformer durablement ses rêves en réalités, puis à transformer ses réalités en acquis transmissibles aux générations suivantes.

La grande question qui se pose alors à la République démocratique du Congo n’est peut-être plus seulement de savoir quel avenir nous rêvons.

Elle est beaucoup plus exigeante : que faisons-nous aujourd’hui pour que nos enfants n’aient plus à rêver de ce que nous aurions dû leur laisser comme réalité ?

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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