Jo Sekimonyo et André WamesoJo Sekimonyo et André Wameso

Il y a quelque chose d’étrangement familier dans le médecin qui sort de la chambre d’un patient, sourire aux lèvres, pour annoncer à la famille une excellente nouvelle : « Nous avons arrêté sa diarrhée. » Formidable. Seulement, le patient souffre également d’un cancer du pancréas métastatique, d’une septicémie et d’une insuffisance cardiaque sévère. Techniquement, le médecin ne ment pas. La diarrhée s’est effectivement arrêtée. Son problème est beaucoup plus embarrassant : il semble avoir confondu la disparition d’un symptôme avec l’amélioration de l’état du malade.

Un petit détail rendrait pourtant son triomphe encore plus cocasse. Notre patient ne mange presque plus. Son estomac est vide. Il n’est donc pas particulièrement surprenant que certaines manifestations digestives se soient calmées. On peut toujours obtenir d’excellentes statistiques sur ce qui sort d’un organisme lorsque presque plus rien n’y entre. Il serait simplement imprudent d’appeler cela une guérison. Une économie peut, elle aussi, afficher certains indicateurs monétaires flatteurs lorsque l’activité, le crédit, la demande ou les capacités productives qui devraient donner vie à la monnaie demeurent comprimés. Le chiffre s’améliore. Le malade, beaucoup moins.

Et puis, la diarrhée elle-même n’est pas toujours l’ennemi absolu que notre médecin imagine. Elle peut constituer une réaction de défense par laquelle l’organisme cherche à expulser un agent pathogène ou une substance nocive. La supprimer sans comprendre ce qui la provoque peut donc calmer le symptôme tout en laissant prospérer sa cause. Voilà l’erreur intellectuelle la plus dangereuse lorsqu’on aborde la monnaie congolaise : traiter chaque mouvement du taux de change comme une pathologie, puis considérer son immobilité comme une preuve de santé. En médecine comme en économie politique, la stabilité apparente d’un indicateur ne dispense jamais du diagnostic de l’organisme qui le produit.

Maintenant que cette petite consultation médicale nous a donné une idée du problème, élevons le niveau de la dissection.

L’obsession de la stabilité monétaire déstabilise l’économie

La première confusion à dissiper consiste à traiter la stabilité monétaire et la stabilité économique comme deux formulations d’une même réussite. Elles ne le sont pas. La stabilité monétaire renvoie à la maîtrise relative de l’inflation, du taux de change et des conditions monétaires. La stabilité économique est d’une autre épaisseur. Elle suppose une économie capable de produire, d’investir, d’employer, de financer son appareil productif, d’absorber les chocs et d’améliorer durablement les conditions matérielles de sa population. Il est même possible de fabriquer une apparence de stabilité monétaire en comprimant la demande, le crédit ou la liquidité au point d’affaiblir l’économie que la monnaie était censée servir. Voilà pourquoi la distinction est fondamentale. La stabilité monétaire peut se manufacturer. La stabilité économique doit se vivre.

L’Argentine en offre une illustration historique presque clinique. La convertibilité instaurée en 1991 arrima le peso au dollar et réussit d’abord là où presque tout avait échoué. Elle brisa l’hyperinflation, restaura la prévisibilité nominale et donna au pays une monnaie spectaculairement stable. Mais cette stabilité devint progressivement une camisole pour l’économie qui devait la soutenir. Surévaluation, perte de compétitivité, endettement, chômage et récession s’accumulèrent derrière la belle façade de la parité. Lorsque l’architecture céda en 2001-2002, ce qui s’effondra ne fut pas simplement un régime de change. Ce fut l’illusion qu’en stabilisant suffisamment la monnaie, on avait nécessairement stabilisé l’économie. L’Argentine avait réussi à discipliner le thermomètre pendant que le patient continuait à dépérir.

Et nous voici en RDC. Pendant qu’André Wameso tient tellement à ce que l’on lui fasse l’éloge, présentant le comportement récent du franc comme un acquis majeur, la nation porte une distinction infiniment moins enviable. Elle concentre la plus importante population vivant dans l’extrême pauvreté au monde. Voilà une juxtaposition qui devrait rendre toute célébration monétaire intellectuellement inconfortable. La stabilité monétaire ainsi concoctée ne procède pas d’un élargissement des capacités économiques, mais demeure le produit d’une compression de l’économie réelle. Ce paradoxe révèle alors quelque chose de beaucoup plus embarrassant. Si l’on se félicite d’une monnaie stable au sein d’une économie qui demeure l’un des épicentres mondiaux de l’extrême pauvreté, cette stabilité monétaire ne peut raisonnablement servir de raccourci pour proclamer la bonne santé de l’économie.

Une monnaie peut cesser de trembler pendant que l’économie continue de convulser.

Une réalité dont nous semblons n’avoir aucune idée

André Wameso, comme nombre de Congolais, reste prisonnier d’une équation aussi séduisante qu’économiquement fragile. Une monnaie forte serait le signe d’une économie forte, tandis qu’une monnaie qui se déprécie révélerait nécessairement une économie en mauvaise santé. L’histoire économique refuse pourtant obstinément cette simplicité. La valeur externe d’une monnaie n’est ni un classement de la puissance économique des nations ni un certificat de bonne conduite macroéconomique. Elle résulte d’une architecture complexe faite de productivité, de structure commerciale, de mouvements de capitaux, de politique monétaire, d’anticipations et de choix institutionnels. Une économie peut donc tolérer une monnaie faible, voire organiser certaines conditions de sa faiblesse, tout en développant ses capacités productives.

La Chine et l’Italie devraient suffire à troubler cette fascination pour la force nominale de la monnaie. Pendant une partie décisive de son ascension industrielle, la Chine n’a pas cherché à transformer le renminbi en trophée de puissance nationale ni à en faire une monnaie forte. Elle l’a si résolument maintenu faible au service de sa stratégie productive que les États-Unis ont fini par l’accuser d’affaiblir délibérément sa monnaie afin de préserver son avantage commercial. Elle a longtemps administré son taux de change dans une configuration favorable à ses exportations, à l’accumulation industrielle et à la construction de capacités productives domestiques. L’Italie d’avant l’euro offre une autre leçon. La lire connut des dévaluations répétées et des périodes d’instabilité monétaire alors même que l’Italie consolidait l’une des bases manufacturières les plus importantes d’Europe. Ni Pékin ni Rome n’avaient besoin que leur monnaie paraisse héroïque chaque matin pour que leurs usines produisent. La monnaie était mise au service d’une stratégie économique. Elle n’était pas confondue avec cette stratégie.

La Turquie contemporaine rend la démonstration encore plus inconfortable. La livre turque subi une dépréciation spectaculaire et le pays connait une inflation suffisamment élevée pour rendre absurde toute tentative d’en faire un modèle de stabilité monétaire. Pourtant, cette instabilité n’a pas fait disparaître l’appareil productif turc. Le pays continue de fabriquer, d’exporter, de construire, d’attirer des investissements et de disposer d’une base industrielle diversifiée, tout en enregistrant de la croissance réelle sur de nombreuses années. Il ne s’agit évidemment pas de recommander l’inflation turque à la RDC. Il s’agit de comprendre ce que ces expériences rendent impossible à nier. La stabilité d’une économie dépend d’abord de la profondeur de ses capacités productives et institutionnelles, non de la beauté quotidienne de la cotation de sa monnaie.

Le dollar n’est pas puissant parce qu’il serait une monnaie immuablement stable. Il inspire confiance parce qu’il repose sur une économie stable, des institutions solides et des structures financières modernes qui ne cessent de se moderniser, auxquelles les Américains d’abord, puis le reste du monde, continuent de faire confiance.

L’économie comportementale

Une banque centrale réglemente dans le champ que la loi lui attribue. Elle ne légifère pas à la place du législateur. Et lorsqu’une injonction ne dispose pas d’un pouvoir effectif de sanction, elle est une suggestion formulée avec l’autorité du papier à en-tête. Mettons momentanément de côté ce problème juridique. Une monnaie ne circule pas simplement parce qu’une autorité le souhaite, et une autre ne disparaît pas parce qu’un communiqué lui indique la sortie.

Nous entrons ici dans le royaume de l’économie comportementale. La dollarisation est le produit d’une mémoire collective faite de dépréciations, d’inflation, de pertes d’épargne et de ruptures répétées de confiance envers la monnaie nationale. En Argentine, les restrictions successives sur l’accès aux devises n’ont pas supprimé l’appétit pour le dollar. Elles ont contribué à déplacer une partie de cet appétit vers des circuits parallèles, jusqu’à faire du dólar blue une institution informelle de l’économie argentine. La Tanzanie a elle aussi expérimenté les limites de restrictions destinées à contenir l’usage des devises étrangères. Lorsque la préférence monétaire repose sur la confiance et les anticipations, contraindre le comportement sans modifier ses causes transforme souvent le lieu de la transaction beaucoup plus facilement que la préférence elle-même.

Étrangler administrativement les canaux d’utilisation du dollar ne signifie pas nécessairement réduire sa demande. Cela peut en accroître la rareté dans les circuits officiels, renforcer la prime attachée à sa détention et nourrir précisément le marché parallèle que l’on prétend contenir. Deux prix du dollar commencent alors à raconter deux réalités différentes, celui que l’institution peut afficher et celui auquel les agents économiques peuvent effectivement accéder. La quête de stabilité monétaire finit ainsi par fabriquer les conditions de sa propre fragilisation. Plus on comprime artificiellement le canal officiel sans reconstruire la confiance dans le franc, plus on risque de déplacer le dollar vers l’ombre, et plus cette ombre peut revenir troubler la stabilité dont on voulait justement faire un acquis.

Bref, et encore une fois, on ne dédollarise pas une économie en étranglant le dollar. On la dédollarise en donnant au franc les raisons d’être préféré. Je peine à comprendre pourquoi Wameso semble faire la sourde oreille à cette évidence.

Ce que Wameso sabote

Le véritable problème commence là où le discours sur les instruments conventionnels s’arrête. Modifier le taux directeur dans une économie où sa transmission vers le crédit, l’investissement et la production demeure quasi inexistante ne constitue pas une modernisation. C’est manipuler un levier dont la mécanique n’est même pas reliée au moteur. Lorsque nous étions enfants, conduire une voiture imaginaire pouvait être amusant. Pour une banque centrale, tourner un volant qui ne commande rien est un gaspillage institutionnel. Plus dangereux encore serait de ne pas savoir que le volant n’est pas relié aux roues. Il en va de même des réserves de change. Leur augmentation ne constitue une transformation structurelle que lorsqu’elle reflète une capacité productive et exportatrice plus profonde, capable de générer durablement des devises. S’en féliciter en l’absence de cette transformation, c’est célébrer de ne pas être tombé alors qu’on reste suspendu à une branche, au lieu de se tenir debout sur ses propres pieds.

À cela s’ajoute un retard technologique dont la portée monétaire reste largement sous-estimée. Une architecture financière moderne repose sur la circulation sécurisée de la monnaie numérique, l’exploitation intelligente des données financières et une transmission beaucoup plus directe entre l’autorité monétaire et l’économie réelle. En RDC, l’obsolescence et le retard des systèmes de paiement moderne alimentent la faible bancarisation, renchérissent les coûts de transaction et entravent l’interopérabilité, creusant ainsi la distance entre le franc comme monnaie officielle et le franc comme infrastructure effective de l’activité économique quotidienne.

Prétendre moderniser la politique monétaire sans moderniser les structures financières chargées de la transmettre revient à installer un logiciel de dernière génération dans une machine incapable de l’exécuter.

Le vrai problème porte un nom

Un pays qui possède formellement le pouvoir d’émettre sa monnaie mais demeure incapable de la créer ou interdit de le faire pour organiser sa société, structurer son économie et développer ses capacités productives n’est concrètement un État que de nom. En réalité, c’est un territoire, une province, sinon même comme un quartier, inscrit dans l’espace d’un autre État. Même la dernière bavure du ministre du Numérique en offre une illustration presque caricaturale. La taxe imposée aux aspirants entrepreneurs congolais a elle-même été libellée en dollars, comme le sont encore le permis de conduire et quantité d’autres droits, frais et obligations dans le secteur public. L’État demande ainsi aux Congolais de faire confiance au franc tout en continuant lui-même à penser, tarifer et prélever en dollars. L’ironie historique est saisissante puisque même les administrations coloniales organisaient leurs territoires à travers une monnaie distincte de celle de la métropole. Paradoxalement, le Congo belge était plus un état souverain que ne l’est aujourd’hui la République démocratique du Congo.

La question fondamentale est celle de l’architecture monétaire. C’est précisément ce concept que le débat actuel en RDC continue de contourner, pendant que moi, Congolais, j’y consacre une partie de mes travaux scientifiques et le porte dans des conférences sur les scènes internationales. Il ne suffit pas de demander si une monnaie est stable, forte ou faible. Il faut déterminer ce que l’architecture qui la porte permet réellement à une société d’accomplir. Une architecture monétaire est capacitante lorsqu’elle transforme la création monétaire en production, investissement, innovation, technologie et capacités économiques durables. Elle devient structurellement dissipative lorsque l’État émet de la monnaie, parfois abondamment, sans que cette création ne construise les capacités productives domestiques nécessaires à la transformation de l’économie. La monnaie supplémentaire poursuit alors une capacité réelle qui n’augmente pas au même rythme, et cette dissipation finit notamment par se manifester sous forme de pressions inflationnistes. Voilà le véritable chantier.

J’espère que Stanis Bujakera, dans le prolongement de son entretien avec André Wameso, m’ouvrira l’espace d’un dialogue sur cette première année à la tête de la BCC, auquel André Wameso lui-même, ou un responsable de la Banque Centrale, pourrait participer. Non pour instruire un procès, mais pour confronter les idées, éclairer les désaccords et enrichir le débat public autour de la question qui devrait dominer toutes les autres. Quelle architecture monétaire faut-il à la RDC pour que sa monnaie cesse d’être simplement quelque chose que l’on stabilise inutilement et devienne enfin l’instrument avec lequel on construit une économie ?

Sans oublier que 2 + 2 = 4.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

 

By amedee

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