Le « Dialogue inclusif » annoncé a façonné un dénominateur commun des analystes. Ils affirment tous que le pari de cette importante activité devra être la fin de la guerre menée à l’Est de notre pays. Veuillons alors examiner comment, de façon exceptionnelle, une approche de communication peut réussir là où semblent avoir échoué les AK47, les sommets diplomatiques, les drones kamikazes, le mercenariat, etc.
Tout d’abord, l’on s’aperçoit que, à notre époque du « village planétaire », jadis prophétisé par Marshall Mc Luhan (1967), le trop-plein d’information a rendu plus difficile la dissimulation des velléités belliqueuses. Chacun des voisins sait soupçonner ou espionner les intentions de l’autre. Un paramètre nouveau permet dorénavant de suspecter les conflits armés, car la raison d’Etat précède la passion des guerriers. Ainsi, tant la science polémologique que l’irénologie se sont-elles révélées comme des outils pouvant, sur la base des indicateurs objectifs, enquêter scientifiquement sur la causalité de la guerre ou les conditions de pacification.
Ce renversement paradigmatique provient des communicologues. En effet, à la différence des philosophes et des éthiciens, dont Jurgen Habermas a été l’un des derniers héritiers, c’est la jeune science de la communication qui a réussi, grâce à l’Ecole de Palo Alto, à montrer que l’espace social ne peut nullement se limiter aux faits de consensus. Les agirs de tout homme naviguent constamment, de la rive d’entente vers celle de la mésentente, du consensus vers le dissensus.
C’est pourquoi, plus tard le communicologue Dominique Wolton a surpris l’élite en l’invitant à « penser l’incommunication » (2024). Le néologisme a émergé à contre-courant de l’époque de la haute densité de l’information. Pour de vrai, son audace n’a fait que confirmer l’axiome « on ne peut pas ne pas communiquer ». Car l’incommunication n’est guère « absence de communication ». Elle se veut, plutôt et à la limite, un ensemble de « difficultés à se faire comprendre ».
Plus clairement, en puisant dans les sciences de la langue – cette œuvre collective idéale de consensus –, il a été constaté que les interlocuteurs observent toujours une méthode appropriée pour parvenir à résorber le dissensus. En fait, il revient à chacun, afin d’aboutir à un seuil commun, le devoir de résoudre le problème double, d’élocution et d’écoute. De manière méthodique, Jacques Fontanille a reformulé cette pratique en termes de progressivité. Ainsi, lors de l’interlocution, chacun s’efforce d’abord de résorber ses conflits internes et, seulement au second moment, de cheminer vers la résolution des différends communs.
Et, selon un langage imagé, cette méthode se promet d’aborder et de résoudre les problèmes en cheminant des « états d’âme » vers les « états des choses », de la passion vers la raison. En définitive, la logique de la raison fait reculer l’insensé des passions.
Attention aux problèmes internes
Forte de cette progressivité, nous pouvons oser aborder la question du conflit où s’affrontent la Rdc et le Rwanda. Guerre complexe, avec des acteurs multiples.
D’abord, en dépit de son ancrage extérieur évident, la rébellion tient à s’afficher comme une opposition interne. Or, en revendiquant cette étiquette, les rebelles prouvent déjà qu’ils se trouvent contraints de livrer une bataille préalable, contre leur parrain rwandais. Ils doivent s’en affranchir, s’ils visent le pouvoir national.
Ensuite, le Rwanda lui-même demeure à la merci de l’appétit glouton de ceux qui se nourrissent de la rapine de ses incursions au Congo. Ces commanditaires qui agissent dans l’ombre empêchent à tout prix que leur proxy rwandais puisse sortir du circuit de la contrebande opérée au-delà de ses frontières. Ainsi, coincé par ce chantage, la conscience des Rwandais redoute toujours que ne surviennent un jour, au niveau supérieur, une entente entre l’Etat congolais, maître de son sous-sol, et les Etats étrangers ayant envie d’échapper au statut de complices du vol.
En somme, quatre Etats se trouvent liés à la guerre par des intérêts divers. Primo : le Burundi dirigé par les Hutu tient en suspicion le Rwanda dominé par la minorité Tutsi. Le voisin Burundais se range dès lors aux côtés du Congo, un ami de fait, de circonstance et d’intérêt. Secundo : l’Ouganda tire parti du conflit armé entre le Congo et le Rwanda. Et le général Muhoozi, fils du Président Museveni, se plait à jouir de la rente de non-Etat créé en Ituri, devenu son arrière-cour.
Tertio : le Qatar est resté victime de son business plan : siège des entreprises au Rwanda et terrain d’exploitation au Congo. La vision du Qatar est celle d’un Congo fragilisé par le Rwanda, soit par la malice diplomatique soit par la guerre. Or, affaibli mais résilient, le Congo a pu annuler les accords Rwanda-Rdc du 21 juin 2019, dont bénéficiait aussi le Qatar Airways, via sa succursale Rwandair.
Quarto : les Américains ont voulu départager les belligérants directs, le Congo et le Rwanda. But : écarter le concurrent chinois du couloir minier du Nord-Est. Aussi, au préalable, les Etats-Unis ont-ils tenu à dissimuler leur difficulté interne, l’accointance avec la prédation de Kigali. Or, le 16 décembre 2024 à Paris et à Bruxelles, la Rdc a porté plainte contre le géant américain Apple, pour achat de « minerais de sang », blanchis par le Rwanda, et donc pour « recel de crimes ».
Rappel : la méthode du « schéma tensif » de Fontanille recommande l’étude du sens de toute expérience humaine par la mesure de deux axes continus : l’axe du ressenti affectif et son intensité, l’axe des mobiles des co-acteurs et sa profondeur.
Cela étant, le Dialogue national annoncé gagnerait donc à se doter d’un dispositif opératoire similaire : commencer par décrypter les aspects internes, concrets et sensibles, spécifiques aux tiers impliqués dans la tension sécuritaire au Congo. Et par la suite, les Congolais amèneront chacun de ces derniers à accepter et parvenir à résoudre ses problèmes antérieurs. De fait, ces derniers ne seront mieux définis que par nous-mêmes, grâce à l’union et la réunion en Dialogue inclusif.
En finale, pourra émerger le moment du consensus triomphal des Congolais : la paix. Elle correspondra à la jonction des différentes victoires glanées d’une étape à l’autre, et gagnées chacune sur les appétits voraces de tous les acteurs tiers.
MMM

