Luc Alouma et André WamesoL'Economiste Luc Alouma et le Gouverneur de la BCC André Wameso

Par Lucas Alouma

Après les mesures monétaires qui ont suscité de nombreuses critiques — venues aussi bien de l’opposition politique que des milieux intellectuels, de certains économistes, des opérateurs économiques et, plus simplement, des citoyens qui en éprouvent quotidiennement les conséquences —, le Gouverneur de la Banque Centrale du Congo, M. Wameso, s’est de nouveau livré à un important exercice de communication institutionnelle sur la situation monétaire du pays.

J’interviens à mon tour, non seulement pour discuter certaines affirmations qui me paraissent économiquement contestables, mais surtout pour offrir aux nombreux lecteurs qui suivent ce débat une autre grille d’analyse. Il ne s’agit pas d’opposer une parole à une autre, mais de confronter les affirmations aux principes économiques, aux faits observables et aux conséquences concrètes des politiques engagées.

*Un changement véritable ou seulement un espoir ?*

À la question de savoir si la réforme monétaire a véritablement produit un changement, la réponse du Gouverneur lui-même paraît prudente : pas encore véritablement, mais il y aurait de l’espoir.

Cette nuance est importante. Car une réforme aussi ambitieuse, engagée avec une rapidité inhabituelle et visant notamment à renforcer l’usage du franc congolais, devrait pouvoir être appréciée à travers des résultats tangibles : évolution des prix, pouvoir d’achat, confiance dans la monnaie, crédit à l’économie, épargne en monnaie nationale, profondeur du système financier et amélioration de la transmission de la politique monétaire.

Or, depuis le lancement de cette orientation, la communication semble parfois prendre une place disproportionnée par rapport à la démonstration empirique des résultats.

La monnaie n’est pourtant ni une promesse ni une projection politique. Elle appartient au domaine du tangible. Elle se mesure dans ce qu’un salaire permet d’acheter, dans la capacité d’une entreprise à investir, dans le coût du crédit, dans la stabilité des prix et dans la confiance que les agents lui accordent spontanément.

Une politique monétaire crédible devrait donc avoir de moins en moins besoin d’être expliquée à mesure que ses résultats deviennent visibles.

La science économique ne peut devenir une parole d’autorité

Un autre aspect du discours mérite attention : la personnalisation du raisonnement scientifique par le gouverneur.

Les expressions telles que « à mon sens » ou « à mon avis » ne constituent évidemment pas en elles-mêmes un problème. Tout responsable peut exprimer une appréciation. Mais lorsque le débat porte sur une politique publique aux conséquences nationales, l’argument d’autorité ne peut remplacer la démonstration.

Plus préoccupante serait toute tendance à considérer les contradicteurs comme insuffisamment instruits en économie simplement parce qu’ils contestent l’interprétation officielle.

La science fonctionne exactement dans le sens inverse.

Aucun économiste, aussi compétent soit-il, ne détient le monopole de la vérité économique. Une proposition scientifique doit pouvoir être interrogée, confrontée aux faits, réfutée et éventuellement corrigée. Une vérité économique peut paraître meilleure et ne pas donner de résultat attendu sur les marchés. Voilà d’ailleurs qui soustrait la science économique des sciences exactes.

La Banque centrale devrait donc être un lieu d’excellence scientifique où la contradiction est considérée comme une ressource et non comme une hostilité.

La monnaie repose d’abord sur la confiance. Une politique monétaire conduite dans un langage excessivement coercitif risque précisément d’endommager le capital immatériel qu’elle cherche à protéger.

Le véritable juge d’une monnaie : son pouvoir d’achat

Le Gouverneur évoque notamment les loyers, l’éducation, le carburant, le ciment et dans une moindre mesure, les dépenses alimentaires pour apprécier les effets de l’appréciation du franc congolais.

C’est précisément ici qu’apparaît une difficulté méthodologique importante.

Dans un pays caractérisé par une pauvreté massive, la structure de consommation du ménage médian doit être au centre de l’évaluation monétaire.

Pour une grande partie des ménages congolais, l’alimentation absorbe une proportion considérable du revenu disponible. L’impact d’une politique monétaire sur les produits alimentaires ne peut donc être relégué au second plan.

Notre économie produit en réalité des situations sociales profondément asymétriques. D’un côté existe une minorité connectée aux institutions publiques, aux grandes entreprises et à l’économie internationale, bénéficiant de revenus relativement élevés. De l’autre se trouve une immense population disposant de revenus extrêmement faibles et consacrant l’essentiel de ses ressources aux besoins fondamentaux, notamment les besoins alimentaires suivis des autres.

Prendre comme illustration un ménage disposant de 1 000 dollars mensuels peut être pédagogiquement commode, mais cela ne saurait représenter à lui seul la structure sociale congolaise.

Le problème fondamental est donc celui-ci : quel panier de consommation utilise-t-on pour déclarer que l’appréciation du franc a bénéficié à la population ?

Une monnaie ne doit pas seulement être forte sur le tableau de change d’une banque centrale. Elle doit être forte dans le panier de la ménagère.

Le grand absent : l’équilibre macroéconomique

Plus fondamentalement, je demeure frappé par la faible place accordée dans cette communication à la notion d’équilibre macroéconomique.

Pourtant, c’est ici que se trouve le cœur du problème.

L’économie comporte deux grandes sphères interdépendantes : l’économie réelle et l’économie monétaire.

Dans l’économie réelle se rencontrent l’offre et la demande de biens et services. Dans la sphère monétaire se rencontrent l’offre et la demande de monnaie.

La stabilité véritable suppose une certaine cohérence entre les deux.
La question essentielle devient alors : quelle quantité de biens et services l’économie congolaise produit-elle, à quel niveau de productivité et de demande solvable, et quelle quantité de monnaie est compatible avec cet équilibre ?

C’est là que réside, à mon sens, l’une des faiblesses conceptuelles de la stratégie actuelle menée aveuglement par le gouverneur.

On a cherché à déplacer rapidement l’équilibre monétaire sans démontrer que l’économie réelle avait connu un déplacement correspondant.

Le danger d’une appréciation sans ancrage réel

C’est précisément ce que je qualifie, dans mes travaux, de déconnexion monétaire.

Lorsque le taux de change est poussé rapidement vers un niveau qui ne correspond pas aux fondamentaux productifs, budgétaires et commerciaux de l’économie, on peut obtenir une appréciation nominale sans obtenir une appréciation économique durable.

Il existe alors un risque de désalignement où la variation du taux de change ne correspond plus à l’évolution de la production réelle.

L’appréciation devient alors difficile à transmettre aux prix domestiques.
C’est précisément ce que nous avons observé lorsque le franc s’est apprécié : de nombreux prix ont montré une forte rigidité à la baisse.

Mais aujourd’hui, lorsque les pressions inflationnistes réapparaissent, les prix remontent avec beaucoup plus de facilité.

Cette asymétrie est fondamentale.
Elle signifie que le problème ne se trouve pas uniquement dans le taux de change, mais dans la structure de formation des prix, les importations, les anticipations, les coûts logistiques, la concurrence, les marges commerciales et la confiance monétaire.

On ne peut donc pas confondre appréciation nominale du franc et augmentation du pouvoir d’achat du Congolais.

Le taux de change n’existe pas indépendamment de l’économie

Il serait également problématique d’affirmer que le taux de change dépendrait essentiellement de l’offre et de la demande de monnaie, indépendamment des agrégats macroéconomiques.

Car précisément, qu’est-ce qui détermine cette offre et cette demande ?

– Les importations créent une demande de devises.
– Les exportations créent une offre de devises.
– Les déficits publics peuvent influencer la liquidité.
– Les taux d’intérêt modifient les arbitrages financiers.
– L’inflation modifie les anticipations.
– Les réserves internationales influencent la crédibilité.
– Les mouvements de capitaux affectent le marché des changes.
– La productivité influence la compétitivité.
– Les termes de l’échange modifient les revenus extérieurs.

Ainsi le marché des changes n’est donc pas extérieur à la macroéconomie : il en est l’un des lieux de synthèse.

L’offre et la demande de devises sont elles-mêmes produites par les comportements macroéconomiques.

L’exemple italien ne démontre pas l’autonomie de la monnaie

L’utilisation de l’ancienne lire italienne pour montrer qu’une monnaie nominalement faible ne signifie pas nécessairement qu’une nation est pauvre doit également être maniée avec prudence.

Il est exact que le niveau nominal d’une unité monétaire ne mesure pas directement la richesse d’un pays. Mais cela ne signifie nullement que les fondamentaux macroéconomiques soient sans influence sur sa stabilité.

Si l’on reconnaît simultanément que l’Italie a connu des difficultés liées aux déficits budgétaires, à l’inflation, à la dette ou aux disparités structurelles entre le Nord et le Sud, on reconnaît précisément que les caractéristiques de l’économie réelle et des finances publiques affectent la trajectoire monétaire.

Il faut donc distinguer deux propositions très différentes :

«le nombre d’unités monétaires nécessaires pour acheter un dollar ne mesure pas à lui seul la richesse d’un pays ;»

et :

«la valeur et la stabilité d’une monnaie seraient indépendantes des fondamentaux macroéconomiques.»

La première proposition est correcte. La seconde serait difficilement soutenable.

Les prix constituent désormais le test décisif

La question qui aurait mérité davantage d’attention dans le débat est finalement très simple : que sont devenus les prix ?

Car le taux de change peut être administré, soutenu ou temporairement influencé ; le pouvoir d’achat, lui, finit toujours par révéler la réalité économique.

Lorsque l’appréciation du franc avait été engagée, j’avais précisément alerté sur le risque qu’une appréciation trop rapide, insuffisamment soutenue par une transformation de l’économie réelle, devienne vulnérable au premier choc externe significatif.
Aujourd’hui, invoquer exclusivement la conjoncture internationale ne suffit donc pas.

Un système monétaire robuste est précisément celui qui possède suffisamment de profondeur pour absorber une partie des chocs extérieurs.

La question des réserves obligatoires

L’explication fondée sur les réserves obligatoires constituées en francs congolais mérite elle aussi d’être replacée dans son contexte.

Le coefficient de réserves obligatoires est un instrument de politique monétaire, non une constante naturelle.

Il peut être modifié lorsque les circonstances l’exigent, en tenant compte de la liquidité bancaire, de l’inflation, du crédit, du change et des objectifs poursuivis par la Banque centrale.

Si un désalignement important s’est progressivement constitué sans correction adéquate, il faut donc également examiner la responsabilité du dispositif de surveillance et de régulation.

Les banques et les opérateurs ne peuvent être présentés comme les seuls responsables d’un ajustement rendu nécessaire par une architecture réglementaire dont la Banque centrale assure elle-même le pilotage.
Qu’est ce qui avait empêché la BCC à actualiser ce coefficient au gré des dépréciations successives constatées ? Et pourquoi donc faire supporter à la population des conséquences de la turpitude de la BCC elle même ?

Le problème budgétaire ne peut être évacué

Il faut enfin replacer la trajectoire historique du franc dans son environnement budgétaire.

Les épisodes de forte dépréciation en RDC ont longtemps été associés, entre autres facteurs, aux déficits publics, à leur financement monétaire, aux dépenses insuffisamment maîtrisées, à la faiblesse productive et aux anticipations inflationnistes.

Autrement dit, il est impossible d’étudier sérieusement la monnaie congolaise en isolant la BCC du reste de l’État.

C’est précisément l’une de mes thèses constantes :
la politique monétaire n’est pas une politique macroéconomique autonome ; elle en constitue l’un des instruments.

L’indépendance d’une banque centrale signifie que certaines décisions doivent être protégées des pressions politiques de court terme. Elle ne signifie pas que la monnaie puisse être administrée indépendamment du budget, de la production, du commerce extérieur, de l’investissement et de la stratégie nationale de développement.

Le franc ne s’apprécie jamais « tout seul »

Une dernière clarification est indispensable.
Lorsqu’on affirme que le franc congolais s’apprécie, il faut toujours préciser : par rapport à quelle monnaie ?
Dans le débat actuel, il s’agit principalement du dollar américain.

L’appréciation du FC est donc nécessairement une relation : {FC}{USD}

On ne peut ensuite raisonner comme si le franc avait acquis une valeur économique autonome permettant mécaniquement d’exiger une baisse générale des prix.

Dans une économie profondément dollarisée, où les importations, l’épargne, de nombreux contrats et une partie importante des transactions restent directement ou indirectement référencés au dollar, la relation FC/USD demeure structurante.

Et lorsque d’importants stocks de devises circulent hors du système bancaire, la capacité de l’autorité monétaire à maîtriser l’ensemble de cette relation devient nécessairement limitée.

De la stabilisation nominale à l’ancrage réel

Voilà pourquoi je continue à défendre une autre lecture de la question monétaire congolaise.

La priorité ne devrait pas être de faire reculer administrativement le dollar.
Elle devrait être de faire progresser économiquement le franc.

Cela signifie créer les conditions dans lesquelles les Congolais auront eux-mêmes intérêt à :

  • épargner en francs ;
  • emprunter en francs ;
  • investir en francs ;
  • établir leurs contrats en francs ;
  • conserver leur patrimoine financier en francs ;
  • et progressivement valoriser une partie croissante de la production nationale en monnaie nationale.

C’est précisément ici qu’intervient ce que je développe sous le concept d’ancrage réel de la monnaie.

La monnaie nationale doit retrouver une relation avec la richesse qu’elle est censée représenter.

Dans un pays dont une part importante de la croissance provient des ressources minières, une question devient alors incontournable : comment expliquer que l’économie réelle produise autant de valeur minière tandis que la monnaie nationale demeure aussi marginale dans la circulation de cette même richesse ?

C’est cette déconnexion qu’il faut traiter.

Et c’est également pourquoi la dédollarisation ne devrait pas être conçue comme une guerre contre le dollar. Elle devrait être le résultat progressif de la reconstruction de la préférence pour le franc congolais.

Dédollarisation durable =
Reconstruction de la confiance dans le FC
+ ancrage réel
+profondeur financière
+discipline macroéconomique

Et non Dédollarisation durable = interdiction du dollar.

C’est sur ces résultats que devrait finalement être évaluée la politique monétaire.

Un Gouverneur de banque centrale n’a pas vocation à être le défenseur inflexible d’une doctrine contre ses contradicteurs. Il doit être l’arbitre d’un système complexe, capable d’écouter les signaux du marché, les entreprises, les ménages, les chercheurs et les autres institutions économiques.

La contradiction scientifique n’affaiblit pas une Banque centrale. Elle peut au contraire lui éviter des erreurs coûteuses.

Et lorsque les prix, le pouvoir d’achat et les comportements monétaires contredisent le récit institutionnel, ce n’est pas à la réalité de se conformer au discours. C’est au discours monétaire de retourner vers la réalité économique.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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