En République Démocratique du Congo, certains dossiers d’infrastructures ne relèvent plus de la simple mauvaise gestion administrative ; ils s’apparentent à des cas d’école d’opacité institutionnelle. L’histoire du barrage hydroélectrique de Katende (64 MW), situé sur la rivière Lulua dans le Kasaï-Central, en offre une illustration frappante. Alors que le projet sombre dans l’incertitude depuis plus d’une décennie, les récentes décisions prises à Kinshasa transforment ce fiasco technique en un scandale d’attribution de marchés publics.
Le retour suspecte d’Angelique
Au cœur de cette affaire se trouve le retour mystérieux, en 2025, de la société indienne Angelique International Limited (AIL). Cette entreprise, explicitement rejetée pour des raisons d’intégrité et de gouvernance par son propre gouvernement bailleur il y a une décennie, s’est vue réattribuer le chantier de la centrale. Ce choix suscite de profondes interrogations sur les procédures de passation de marchés et le contrôle des deniers publics.
La genèse : Éviction brutale et alertes internationales
Pour mesurer l’irrationalité du choix actuel, il convient de retracer la chronologie du dossier.
2011–2012 : Le montage initial. Le contrat clé en main de 279,92 millions USD est attribué au consortium indien BHEL–AIL. La part d’AIL s’élève à environ 170 millions USD pour le génie civil, tandis que BHEL prend en charge l’électromécanique. Le projet s’appuie sur des lignes de crédit de l’Exim Bank of India (portées à 250 millions USD pour la centrale, complétées en 2015 par 109,94 millions USD pour le réseau de distribution).
2015–2016 : Le couperet de New Delhi. Après un niveau d’exécution du génie civil estimé à 45 %, le chantier s’arrête. Contrairement aux récits officiels attribuant cet arrêt aux seuls troubles sécuritaires de la rébellion du mouvement Kamuina Nsapu, la cause contractuelle première réside dans une décision politique et financière venue de l’Inde.
Alerte de gouvernance et liste noire. Dès 2015, l’Exim Bank of India tire la sonnette d’alarme face à la concentration anormale des lignes de crédit souveraines au profit d’AIL (62 projets dans 28 pays, pour plus d’un milliard USD). Plus grave encore, le Central Bureau of Investigation (CBI) indien ouvre en juillet 2016 une enquête formelle (FIR) visant AIL pour des soupçons de paiements illégaux et d’influence indue en Afrique (notamment au Tchad et en Sierra Leone). À ces alertes s’ajoutera, en décembre 2017, une mesure de la Banque mondiale qui sanctionne AIL pour pratiques frauduleuses et corruptives en Éthiopie et au Népal.
La demande d’éviction. Les documents officiels de l’Unité de Coordination et de Management (UCM) du Ministère des Ressources Hydrauliques et Electricité confirment qu’en juillet 2015, le gouvernement indien place AIL sur liste noire et demande formellement à la RDC de résilier son contrat. Ce que Kinshasa exécute le 18 septembre 2016. Le Ministère indien des Affaires Extérieures (Bilateral Brief de septembre 2023) l’écrit noir sur blanc : « The project has been halted since 2016, after GOI removed Angelique International Limited (AIL) from the project. » (Le projet est suspendu depuis 2016, après que le gouvernement de l’Inde(GOI) a retiré Angelique International Limited (AIL) du projet).
Le grand écart de Kinshasa : De la mise à l’écart à la réhabilitation surprise
Pendant des années, la République Démocratique du Congo a multiplié les démarches auprès des autorités indiennes pour tenter de débloquer ce dossier névralgique, en envisageant sereinement l’éviction définitive de la société Angelique International Limited (AIL). La chronologie des faits témoigne d’une série de revirements institutionnels spectaculaires. Dès juillet 2017, le gouvernement indien annonçait la désignation de l’entreprise publique NPCC pour se substituer à AIL. Cette volonté de rupture s’est concrétisée plus tard, en juin 2023, lors de l’accord formalisé entre le gouvernement congolais et la partie indienne pour acter le remplacement définitif du constructeur contesté, dans le cadre d’une nouvelle enveloppe financière portée à 200 millions de dollars.
Pourtant, contre toute attente, le dossier prend une tournure inattendue en octobre 2024 lorsque des constatations de terrain, relayées notamment par DeskEco, révèlent la réapparition soudaine d’AIL acheminant du matériel sur le site de Tshimbulu. Face à ces incohérences et aux lenteurs cumulées, Kinshasa prend un tournant stratégique lors du 27ᵉ Conseil des Ministres en décembre 2024 : le gouvernement décide d’abandonner définitivement le schéma de financement indien pour prendre en charge le projet sur les ressources propres de l’État congolais. Ce changement d’orientation aboutit, en mai 2025, à l’annonce par le ministre des Ressources hydrauliques et Electricité d’alors, Teddy Lwamba, de l’officialisation du tandem chargé des travaux, attribuant la construction de la centrale à AIL et les volets transport et réseaux à la société MES.
Les incohérences majeures et les zones d’ombre
L’examen minutieux de ce parcours met en lumière de graves anomalies administratives et financières qui soulèvent des interrogations fondamentales sur la transparence de la procédure.
L’enchaînement des événements révèle un paradoxe saisissant : alors qu’AIL figurait sur la liste noire indienne dès juillet 2015 et que la RDC avait signifié la résiliation de son contrat en septembre 2016 — une exclusion réaffirmée dans l’accord bilatéral de juin 2023 —, la société réapparaît subitement sur le terrain à Katende en octobre 2024, bien avant toute validation préalable par le Conseil des Ministres. Plus troublant encore, le renoncement de la RDC au crédit indien en décembre 2024 au profit d’un financement sur fonds propres aura finalement servi de tremplin à AIL : en mai 2025, la firme défaillante s’est vue attribuer de manière officielle le contrat EPC – « Engineering, Procurement and Construction » (Ingénierie, Approvisionnement et Construction) – pour la construction de la centrale, avant de bénéficier, en août 2026, d’un décaissement de 48 millions de dollars adossé aux ressources de l’Eurobond congolais.
Le paradoxe calendaire : La charrue avant les bœufs
Sur le plan opérationnel, AIL est réapparue sur le terrain en octobre 2024 pour gérer la logistique et l’acheminement des équipements. Or, ce n’est qu’en décembre 2024 que le Conseil des Ministres a validé le changement de stratégie consistant à renoncer au financement d’Exim Bank pour utiliser les fonds publics congolais. Comment un prestataire a-t-il pu engager des opérations sur le site avant même que l’autorité souveraine ne modifie le cadre financier et juridique du projet ?
La sortie du cadre Exim Bank : Une opportunité de gré à gré ?
Tant que le projet dépendait des lignes de crédit indiennes, New Delhi imposait un droit de regard rigoureux et refusait la présence d’AIL. En faisant le choix de financer le projet sur ressources propres — matérialisé en août 2026 par l’affectation de 48,035 millions USD issus de l’Eurobond congolais —, le gouvernement congolais s’est affranchi des conditionnalités indiennes. Ce basculement financier a-t-il été motivé par l’urgence technique, ou a-t-il servi de levier pour contourner l’exclusion d’AIL ?
L’amnésie des livraisons passées
Au moment de la résiliation de 2016, l’UCM signalait qu’AIL n’avait réalisé que 45 % du génie civil tout en ayant encaissé 90,5 millions USD. À l’inverse, l’autre partenaire, BHEL, avait livré 75 % des équipements pour 67,6 millions USD. Pourquoi réattribuer le contrat d’Ingénierie, d’Approvisionnement et de Gestion de Construction (IAGC) à l’opérateur dont le rendement financier et technique posait question, au lieu de lancer un appel d’offres international ouvert comme le veut la loi congolaise ?
L’exigence de transparence : Les documents manquants
Face aux déclarations officielles affirmant que le recrutement des prestataires s’est déroulé « conformément à la réglementation en vigueur sur les marchés publics », l’opinion publique et les organes de contrôle sont en droit d’exiger des preuves documentaires. En effet, le problème n’est donc plus de savoir si le gouvernement affirme avoir respecté la loi : il l’affirme. Il est de savoir pourquoi les pièces permettant de le vérifier — mode de passation, avis de la DGCMP, décision d’attribution, contrat, montant et échéancier — ne sont pas publiquement accessibles.
Pour dissiper les soupçons de favoritisme soutendant des pratiques mafieuses et clarifier la légalité de cette attribution, le ministère des Ressources Hydrauliques et Electricité, le ministère des Finances, la DGCMP et l’ARMP doivent rendre publics les éléments suivants :
- Le numéro d’enregistrement du marché attribué à AIL pour la période 2024–2025.
- Le procès-verbal d’attribution définitive et la nature exacte de la procédure (Appel d’offres restreint, gré à gré ou simple avenant à un contrat résilié en 2016).
- L’avis de non-objection (ANO) délivré par la Direction Générale du Contrôle des Marchés Publics (DGCMP).
- Le plan de décompte financier, précisant la compensation éventuelle des 90,5 millions USD perçus avant 2016 et la ventilation des 48,035 millions USD récemment décaissés sur les fonds de l’Eurobond.
Le paradoxe financier : abandonner la dette concessionnelle pour la dette chère
Mais une interrogation plus fondamentale encore dépasse la seule procédure de passation du marché : celle du coût de ce choix pour la dette publique congolaise.
En 2023, l’Inde avait approuvé un nouveau montage de 200 millions USD, comprenant 180 millions USD de ligne de crédit et 20 millions USD de don, pour permettre l’achèvement de Katende. Il s’agissait de poursuivre un projet historiquement financé par des ressources concessionnelles indiennes.
En décembre 2024, le gouvernement congolais décide pourtant de renoncer à cette voie et de financer lui-même le projet. En mai 2025, cette décision est notamment justifiée par la volonté de disposer d’une plus grande « liberté d’action » et d’éviter les lenteurs liées aux procédures du financement indien.
Cette liberté a cependant un prix.
En août 2026, 48,035 millions USD provenant de l’Eurobond congolais ont déjà été affectés au projet intégré de Grand Katende. Or, les ressources levées sur les marchés internationaux par la RDC portent un coût financier sans commune mesure avec celui des lignes de crédit concessionnelles traditionnellement accordées par l’Inde.
La question n’est donc plus seulement : selon quelle procédure Angelique International est-elle revenue à Katende ? Elle devient aussi : pourquoi la RDC a-t-elle renoncé à un financement concessionnel indien déjà approuvé pour mobiliser ses propres ressources, puis une dette commerciale beaucoup plus coûteuse, tout en réintroduisant précisément dans le projet l’entreprise que le bailleur indien avait fait évincer ?
Autrement dit, le contribuable congolais doit savoir non seulement comment le marché a été attribué, mais également combien le changement de financement lui coûtera. À ce jour, ces deux réponses manquent.
Précédent dommageable
Grand Katende est trop important pour le développement du Kasaï pour rester prisonnier de l’opacité.
L’enjeu n’est pas de contester la nécessité d’achever enfin cette centrale. Il est précisément de s’assurer que l’urgence légitime de fournir de l’électricité aux populations ne serve pas à affaiblir les règles de gouvernance qui protègent les deniers publics.
Une entreprise retirée du projet à la demande du gouvernement indien en 2016 est aujourd’hui de retour. Le financement concessionnel indien a été abandonné. Des ressources propres de l’État ont pris le relais et, désormais, de la dette levée sur les marchés internationaux finance Grand Katende. Pourtant, les documents permettant de comprendre les conditions exactes du retour d’AIL ne sont toujours pas publiquement accessibles.
Qui a attribué le nouveau marché ? Selon quelle procédure ? Pour quel montant ? À quelles conditions ? Qu’est-il advenu des sommes déjà versées avant 2016 ? Comment seront ventilés les nouveaux décaissements ? Et combien coûtera finalement à l’État le remplacement du financement concessionnel indien par une dette beaucoup plus chère ?
Ce ne sont ni des questions politiques ni des procès d’intention. Ce sont des questions élémentaires de gouvernance financière. Le gouvernement peut y répondre simplement : publier les contrats, les actes de passation du marché et l’ensemble du plan de financement de Grand Katende.
Les conditions d’une attribution transparente ne sont pas démontrées. La bonne fin du projet commande cependant que les travaux restant à exécuter soient confiés à un opérateur fiable et crédible, disposant des capacités techniques et financières nécessaires.
Après plus d’une décennie d’immobilisme, le Kasaï mérite enfin son barrage. Mais la RDC mérite aussi de savoir à quel prix, avec quelle dette et au bénéfice de qui.
Aristote KAJIBWAMI (Finance-cd.com)

