À QUI APPARTIENT LA RICHESSE DE LA RÉPUBLIQUE ?

Par José Bakima

Introduction — La question que l’on pose rarement

La République démocratique du Congo est l’un des pays les plus riches du monde en ressources naturelles.

Elle possède des terres immenses, des forêts d’une importance planétaire, des eaux abondantes, des minerais stratégiques, une biodiversité exceptionnelle, un potentiel agricole considérable et des ressources énergétiques encore largement sous-exploitées.

Pourtant, une contradiction demeure :

Comment un pays peut-il être aussi riche et produire autant de pauvreté ?

Cette question est généralement abordée sous l’angle de la mauvaise gouvernance, de la corruption, de la fraude, de la faiblesse institutionnelle, de l’exploitation étrangère ou de l’insuffisance des investissements.

Toutes ces explications ont leur part de vérité.

Mais elles ne touchent peut-être pas au cœur du problème.

Il existe une question préalable :

Comment concevons-nous la richesse nationale ?

Sommes-nous devant une accumulation de ressources à extraire et à vendre ?

Ou sommes-nous devant un patrimoine national à administrer, à protéger, à valoriser et à transmettre ?

Cette différence de conception pourrait être déterminante pour la refondation de la République.

  1. UNE RICHESSE QUI RESTE TROP SOUVENT EXTÉRIEURE AU CITOYEN

Le Congolais sait que son pays possède du cuivre, du cobalt, de l’or, du coltan, du pétrole, du gaz, du bois, des terres agricoles et d’immenses ressources hydriques.

Mais combien de citoyens peuvent-ils dire :

« Cette richesse fait réellement partie de mon patrimoine national et améliore concrètement mon existence » ?

La question est fondamentale.

Car une richesse nationale qui ne produit aucun sentiment de participation chez le citoyen demeure une richesse abstraite.

Le minerai extrait de la terre congolaise peut partir vers un marché mondial.

Le bois peut quitter le territoire.

Le cobalt peut alimenter une industrie étrangère.

Le cuivre peut être transformé ailleurs.

Mais si le citoyen ne voit pas la relation entre cette richesse et :

  • son école ;
  • son hôpital ;
  • son logement ;
  • son emploi ;
  • son alimentation ;
  • son eau ;
  • son énergie ;
  • son territoire ;
  • l’avenir de ses enfants,

alors la richesse nationale reste extérieure à sa vie.

Le paradoxe devient alors :

La République possède des richesses, mais le citoyen ne se sent pas nécessairement riche de la République.

  1. DE LA RESSOURCE AU PATRIMOINE

Il faut donc changer de vocabulaire.

Une ressource est quelque chose que l’on peut extraire.

Un patrimoine est quelque chose que l’on reçoit, que l’on valorise, que l’on protège et que l’on transmet.

Cette différence paraît sémantique.

Elle est en réalité politique.

Si le cobalt est seulement une ressource, la question principale devient :

Combien pouvons-nous en extraire ?

Si le cobalt fait partie d’un patrimoine national, la question devient :

Comment l’exploiter sans compromettre la capacité des générations futures à bénéficier elles aussi de cette richesse ?

La seconde question impose une autre gouvernance.

Elle oblige à penser :

  • la durée ;
  • la transformation locale ;
  • la valeur ajoutée ;
  • la conservation ;
  • la restauration des territoires ;
  • la redistribution ;
  • la souveraineté technologique ;
  • la transmission intergénérationnelle.

Nous passons ainsi de l’économie de l’extraction à l’économie du patrimoine.

III. LA RÉPUBLIQUE N’EST PAS PROPRIÉTAIRE ABSOLUE DU TERRITOIRE

Cette réflexion rejoint directement la doctrine foncière de la République enracinée.

L’État ne devrait pas être conçu comme le propriétaire absolu de tout ce qui existe sur le territoire.

Il est plutôt l’institution politique chargée d’organiser, de protéger et de transmettre un patrimoine qui dépasse la génération présente.

Cette conception permet de reconnaître simultanément :

  • les droits des citoyens ;
  • les droits des familles ;
  • les droits des communautés ;
  • les droits fonciers légitimes ;
  • les intérêts de la Nation ;
  • les impératifs écologiques ;
  • les droits des générations futures.

Le territoire n’est donc ni une marchandise ordinaire, ni un bien sans maître.

Il constitue un patrimoine de continuité.

  1. LA GRANDE QUESTION : QUI BÉNÉFICIE DE LA VALEUR PRODUITE ?

Le problème congolais n’est pas seulement celui de la propriété juridique des ressources.

Il est également celui de la distribution de la valeur.

Une tonne de minerai extraite du Congo peut produire une valeur considérable une fois transformée, raffinée, industrialisée et intégrée dans une chaîne mondiale de production.

Mais si le Congo ne conserve qu’une faible partie de cette valeur, il reste structurellement placé à l’extrémité la moins rémunératrice de la chaîne.

La souveraineté exige donc davantage que la possession juridique du sous-sol.

Elle exige la maîtrise progressive de la chaîne de valeur.

Ainsi :

extraire n’est pas encore valoriser ;

vendre n’est pas encore transformer ;

exporter n’est pas encore industrialiser ;

percevoir une redevance n’est pas encore construire un patrimoine national.

La question de la richesse nationale doit donc devenir celle-ci :

Quelle part de la valeur créée par le Vivant congolais reste réellement dans la République et contribue à sa continuité ?

  1. LE CITOYEN DOIT POUVOIR VOIR LA RICHESSE NATIONALE

Nous retrouvons ici l’intuition de notre précédent article.

Un citoyen défend plus facilement ce dans quoi il possède une part réelle.

Cela vaut également pour la richesse nationale.

Si les ressources naturelles produisent :

  • des infrastructures ;
  • des écoles ;
  • des hôpitaux ;
  • de l’électricité ;
  • des routes ;
  • des emplois ;
  • des entreprises nationales ;
  • des fonds pour les générations futures ;
  • des investissements dans les territoires producteurs,

alors le citoyen peut progressivement établir une relation entre :

la richesse du territoire

et

son propre avenir.

Il peut alors dire :

« La richesse de mon pays construit aussi mon avenir. »

Cette phrase est politiquement fondamentale.

Elle transforme la richesse nationale en patrimoine vécu.

  1. DU « RESOURCE CURSE » AU « PATRIMOINE DE CONTINUITÉ »

Les pays riches en ressources naturelles connaissent souvent ce que les économistes appellent la « malédiction des ressources ».

Le problème n’est pas que la richesse existe.

Le problème est que la richesse peut devenir :

  • une source de prédation ;
  • une source de corruption ;
  • un facteur de conflit ;
  • un objet de capture par des intérêts particuliers ;
  • un facteur de dépendance extérieure.

Il faut donc inverser la logique.

La question ne doit plus être :

Comment empêcher la richesse de nous détruire ?

Elle doit devenir :

Comment transformer la richesse naturelle en puissance collective durable ?

Cette transformation suppose un changement de doctrine.

La ressource doit devenir :

un patrimoine de continuité.

VII. LE VIVANT COMME PATRIMOINE

Cette conception devient encore plus importante lorsqu’il s’agit de ressources renouvelables.

Une forêt n’est pas seulement du bois.

Un fleuve n’est pas seulement de l’eau.

Un sol n’est pas seulement une surface agricole.

Un écosystème n’est pas seulement un espace disponible.

Chacun constitue une infrastructure du Vivant.

Détruire une forêt peut produire une recette immédiate tout en détruisant une richesse beaucoup plus importante à long terme.

Épuiser un sol peut produire une récolte aujourd’hui tout en compromettant plusieurs générations.

Polluer un fleuve peut produire une activité économique immédiate tout en détruisant une infrastructure écologique essentielle.

Il faut donc apprendre à comptabiliser ce que l’économie classique oublie souvent :

la valeur de la continuité.

VIII. UNE AUTRE COMPTABILITÉ DE LA RICHESSE

Une République enracinée ne peut pas mesurer sa richesse uniquement par le produit intérieur brut.

Elle doit aussi savoir :

  • combien de terres fertiles elle conserve ;
  • combien de forêts elle protège ;
  • combien d’eau elle préserve ;
  • combien de biodiversité elle maintient ;
  • combien de minerais elle extrait et combien elle transforme ;
  • combien de valeur ajoutée reste sur le territoire ;
  • combien de patrimoine elle transmet aux générations futures.

Cela conduit à une idée fondamentale :

Le capital naturel est une composante du patrimoine national.

La disparition d’un écosystème n’est donc pas simplement un « coût environnemental ».

Elle constitue une destruction patrimoniale.

Cette approche change profondément la manière de gouverner.

  1. LE PRINCIPE DE NON-ÉPUISEMENT DU PATRIMOINE NATIONAL

Une règle pourrait en découler :

Aucune génération ne doit pouvoir convertir irréversiblement en richesse privée ou en recettes immédiates un patrimoine naturel dont la destruction compromet les droits des générations futures.

Ce principe ne signifie pas l’interdiction d’exploiter.

Il signifie :

exploiter avec mesure ;

transformer davantage ;

restaurer les territoires ;

réinvestir une partie de la rente ;

préserver les ressources renouvelables ;

constituer un patrimoine financier ou productif pour les générations futures.

C’est ainsi que l’exploitation peut devenir gouvernance du Vivant.

  1. LE TERRITOIRE PRODUCTEUR DOIT DEVENIR TERRITOIRE BÉNÉFICIAIRE

Une autre rupture doit être opérée.

Il est difficile de demander à une communauté de défendre une mine, une forêt ou un territoire si elle n’en retire que les nuisances.

Il faut donc établir un principe simple :

Le territoire qui contribue à produire la richesse nationale doit participer visiblement à la richesse qu’il contribue à produire.

Cela implique une redistribution territoriale transparente.

Mais surtout, cela implique de reconnaître les communautés locales comme parties prenantes du patrimoine territorial.

La communauté ne doit plus être considérée uniquement comme une population vivant à proximité d’une ressource.

Elle doit être reconnue comme une composante du territoire dont la continuité doit être protégée.

  1. DE LA RENTE À LA PARTICIPATION

La rente minière ou pétrolière ne devrait donc pas seulement alimenter le budget courant.

Une partie devrait contribuer à constituer :

  • des infrastructures durables ;
  • des fonds territoriaux ;
  • des fonds intergénérationnels ;
  • des entreprises nationales ;
  • des capacités scientifiques ;
  • des infrastructures énergétiques ;
  • des systèmes éducatifs ;
  • des capacités industrielles.

La question n’est plus seulement :

« Combien l’État gagne-t-il ? »

Mais :

« Quel patrimoine durable la République construit-elle avec la richesse qu’elle extrait aujourd’hui ? »

Cette seconde question est celle d’une République qui pense en générations plutôt qu’en mandats électoraux.

XII. LA RICHESSE NATIONALE DOIT DEVENIR UNE EXPÉRIENCE CITOYENNE

Nous retrouvons ici le fil conducteur du premier article.

L’enracinement politique ne se construit pas seulement par les discours patriotiques.

Il se construit par l’expérience.

Le citoyen doit pouvoir constater :

La richesse de mon territoire améliore mon territoire.

Puis :

Mon territoire contribue à la richesse de la Nation.

Et finalement :

La Nation protège mon territoire parce qu’elle reconnaît sa valeur.

C’est ainsi que se construit un cercle vertueux :

territoire → production → richesse → investissement → prospérité → attachement → protection → transmission.

XIII. LE NOUVEAU CONTRAT ENTRE L’ÉTAT, LE CITOYEN ET LE TERRITOIRE

Le pacte républicain pourrait ainsi être reformulé.

Le citoyen

Produit, travaille, respecte les règles et participe à la vie nationale.

La communauté

Protège les patrimoines locaux, transmet les savoirs et participe à la gouvernance territoriale.

L’État

Garantit les droits, organise la solidarité nationale, protège les ressources stratégiques et assure la redistribution.

Le territoire

Produit les biens et les services écologiques, agricoles, miniers, énergétiques et culturels qui contribuent à la richesse nationale.

Les générations futures

Reçoivent le patrimoine dans des conditions qui ne soient pas inférieures à celles dont bénéficie la génération présente.

Voilà le véritable contrat intergénérationnel.

XIV. VERS UNE BANQUE DU PATRIMOINE DU VIVANT ?

Cette réflexion ouvre une piste institutionnelle majeure.

Si une partie de la richesse tirée du patrimoine naturel doit être conservée pour les générations futures, elle ne devrait pas nécessairement être entièrement absorbée par le budget annuel de l’État.

Elle pourrait contribuer à un mécanisme national de capitalisation de long terme.

Une telle institution pourrait être pensée comme une :

Banque centrale du Vivant

ou, dans une formulation plus prudente :

Institution nationale de préservation et de capitalisation du patrimoine du Vivant.

Sa fonction serait de transformer une partie de la richesse non renouvelable consommée aujourd’hui en patrimoine durable pour demain.

Le principe serait simple :

Lorsqu’une richesse naturelle irréversible est consommée, une partie de sa valeur doit être convertie en richesse durable et transmissible.

Ainsi, le minerai extrait aujourd’hui pourrait contribuer à financer :

  • des infrastructures ;
  • des universités ;
  • des laboratoires ;
  • des entreprises ;
  • des fonds d’investissement ;
  • des infrastructures énergétiques ;
  • des systèmes alimentaires ;
  • la restauration écologique.

La richesse du sous-sol deviendrait progressivement une richesse du capital humain, productif, scientifique et écologique.

  1. LA QUESTION DE LA IVe RÉPUBLIQUE REVIENT

Nous retrouvons alors la question du premier article.

À qui appartient la République ?

Si la République appartient réellement à son peuple, celui-ci doit pouvoir constater que son patrimoine national :

  • est protégé ;
  • est valorisé ;
  • produit des bénéfices collectifs ;
  • contribue au développement des territoires ;
  • est transmis aux générations futures.

La refondation républicaine ne peut donc pas seulement modifier les institutions politiques.

Elle doit également modifier la relation entre la Nation et son patrimoine.

C’est ici qu’une Quatrième République pourrait se distinguer des précédentes :

Elle ne considérerait plus les ressources naturelles comme une simple source de recettes publiques, mais comme une composante fondamentale du patrimoine du Vivant et de la continuité nationale.

XVI. DE LA RÉPUBLIQUE EXTRACTRICE À LA RÉPUBLIQUE DÉPOSITAIRE

C’est peut-être là que se trouve le véritable changement de paradigme.

La République extractrice

Elle demande au territoire de produire des recettes.

La République distributive

Elle redistribue une partie de ces recettes.

La République enracinée

Elle fait du territoire, de ses ressources et de ses communautés les composantes d’un patrimoine collectif à protéger, valoriser et transmettre.

Le changement est immense.

Il ne s’agit plus seulement de savoir :

Combien pouvons-nous extraire ?

Mais :

Que pouvons-nous transformer ?

Que devons-nous préserver ?

Que devons-nous réinvestir ?

Que devons-nous transmettre ?

XVII. LE VÉRITABLE SENS DE LA SOUVERAINETÉ

La souveraineté du Congo ne sera jamais complète si le pays possède juridiquement ses ressources tout en dépendant extérieurement pour :

  • leur transformation ;
  • leur financement ;
  • leurs technologies ;
  • leur commercialisation ;
  • leur valorisation industrielle.

La souveraineté doit donc devenir une capacité de transformation.

Posséder le minerai est une première étape.

Maîtriser sa transformation en est une seconde.

Maîtriser la technologie en est une troisième.

Construire les industries qui utilisent cette matière en est une quatrième.

Former les hommes capables de concevoir ces industries en est une cinquième.

Conserver une partie de la valeur pour les générations futures en est une sixième.

C’est cette chaîne complète qui constitue la véritable souveraineté.

XVIII. UNE FORMULE POUR LE DIALOGUE NATIONAL

La question pourrait être posée aux participants au Dialogue national de manière très simple :

Sommes-nous propriétaires de nos richesses ou seulement propriétaires de leur extraction ?

Et plus profondément :

Voulons-nous continuer à vendre des ressources ou voulons-nous construire un patrimoine national avec les ressources que nous possédons ?

La différence entre les deux questions pourrait déterminer une grande partie de notre avenir.

Conclusion — Transformer la richesse en patrimoine

La République démocratique du Congo n’a peut-être pas besoin de découvrir qu’elle est riche.

Elle le sait.

Elle doit maintenant apprendre à transformer sa richesse en puissance durable.

Cela suppose un changement de regard.

Le minerai n’est pas seulement un minerai.

La forêt n’est pas seulement du bois.

Le fleuve n’est pas seulement de l’eau.

La terre n’est pas seulement une surface.

Le territoire n’est pas seulement un espace administratif.

Tous sont des composantes d’un patrimoine beaucoup plus vaste :

le patrimoine du Vivant.

Et ce patrimoine ne nous appartient jamais entièrement.

Nous en sommes à la fois :

les bénéficiaires,

les utilisateurs,

les gardiens,

les dépositaires,

et les transmetteurs.

C’est pourquoi la question fondamentale n’est plus seulement :

« Combien la République peut-elle tirer de ses ressources ? »

Mais :

« Quel patrimoine la République laissera-t-elle à ceux qui viendront après nous ? »

Cette question transforme la politique.

Elle transforme l’économie.

Elle transforme le droit.

Elle transforme la conception du territoire.

Et elle transforme finalement la conception même de la République.

Car une République qui consomme son patrimoine sans préparer sa transmission vit sur le présent.

Une République qui transforme ses richesses en patrimoine durable pense en générations.

Et une République qui pense en générations commence à devenir une République enracinée.

C’est peut-être là que doit commencer la véritable refondation.

Non pas seulement par une nouvelle architecture institutionnelle.

Mais par une nouvelle relation entre :

le citoyen,

la communauté,

la terre,

la richesse,

le territoire,

le Vivant

et l’avenir.

**Posséder n’est pas épuiser.

Hériter n’est pas confisquer.
Exploiter n’est pas détruire.
Gouverner n’est pas consommer.
Recevoir oblige à transmettre.**

Telle pourrait être l’une des grandes règles du nouveau pacte républicain.

Et c’est peut-être ainsi que la richesse immense du Congo cessera progressivement d’être seulement une promesse de prospérité pour devenir enfin un patrimoine de souveraineté.

 

By amedee

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