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Luc Alouma

J’ai récemment rencontré un scientifique qui, à ma grande surprise, a immédiatement prêté attention à certaines de mes observations, alors même que son domaine de spécialisation est très éloigné du mien et que nous ne nous connaissions pratiquement pas.

Cette rencontre n’était pas programmée comme une démarche scientifique. Une intuition intellectuelle m’avait simplement poussé vers lui, dans l’espoir de mieux comprendre certaines manifestations physiologiques préoccupantes que j’observais autour de moi et devant lesquelles les réponses habituelles me paraissaient parfois insuffisantes.

Cet homme est le Professeur Ndelo Di Panzu, toxicologue de l’Université de Kinshasa.

Nos échanges m’ont profondément interpellé.

Je ne suis ni médecin ni toxicologue et je n’entends évidemment pas me substituer aux spécialistes de ces disciplines. Mais précisément parce que la connaissance progresse également par le croisement des disciplines, je crois utile de restituer ici les interrogations intellectuelles que cette rencontre a fait naître en moi.

Et si notre environnement sanitaire avait changé plus vite que notre manière de l’interroger ?

La médecine moderne constitue l’une des plus grandes réalisations de l’intelligence humaine. Elle a permis de comprendre les maladies, de combattre les infections, de développer les vaccins, d’améliorer la chirurgie, de prolonger l’espérance de vie et de sauver quotidiennement des millions de personnes.

Il serait donc absurde d’opposer la toxicologie à la médecine moderne : la toxicologie appartient elle-même à la science médicale et biologique contemporaine.

La question qui m’intéresse est différente.

Notre environnement a profondément changé au cours des dernières décennies. Urbanisation accélérée, industrialisation, exploitation minière, circulation automobile, transformation de l’alimentation, exposition à de multiples substances chimiques, pollution de l’air, de l’eau et des sols : l’être humain contemporain évolue dans un environnement dont la composition diffère considérablement de celui des générations précédentes.

Dès lors, une interrogation devient légitime :

nos systèmes de santé accordent-ils suffisamment d’attention aux expositions environnementales et à leurs interactions avec l’organisme humain ?

A. Un résultat biologique « normal » ne signifie pas nécessairement absence de risque

C’est probablement l’un des enseignements les plus intéressants que j’ai retenus de cette conversation.

Les analyses biologiques constituent des instruments essentiels du diagnostic médical. Mais aucun paramètre pris isolément ne peut résumer toute la complexité de l’organisme.

Une valeur située dans un intervalle de référence ne signifie pas automatiquement que toute exposition environnementale dangereuse est exclue.

Inversement, une anomalie biologique n’indique pas nécessairement une intoxication.

La question devient donc plus complexe : il faut parfois comprendre non seulement ce qui se trouve dans l’organisme, mais également à quelle dose, pendant combien de temps, sous quelle forme, par quelle voie d’exposition et en interaction avec quelles autres substances.

C’est ici que la toxicologie prend toute son importance.

La célèbre idée selon laquelle la dose fait le poison reste fondamentale, mais la toxicologie contemporaine invite également à considérer la durée d’exposition, les mélanges de substances, la vulnérabilité individuelle et les caractéristiques propres de chaque agent.

Il faut donc éviter deux simplifications opposées.

La première consisterait à attribuer toute maladie inexpliquée à un « empoisonnement ».

La seconde serait de considérer qu’une exposition toxique est impossible simplement parce que les examens médicaux courants ne révèlent aucune anomalie évidente.

Entre ces deux extrêmes se trouve précisément le travail scientifique.

B. De « l’empoisonnement » à la toxicologie

Dans notre société congolaise, lorsqu’une personne développe brutalement des symptômes difficiles à expliquer, un mot revient fréquemment : empoisonnement.

Le terme véhicule énormément de peur.

Il implique souvent immédiatement l’idée qu’une personne malveillante aurait volontairement administré une substance à une autre.
Mais cette interprétation ne devrait jamais remplacer l’investigation.

Une exposition toxique peut être accidentelle, professionnelle, alimentaire, environnementale ou, plus rarement, intentionnelle. Seules des investigations appropriées peuvent permettre d’en déterminer la nature.

Il serait donc souhaitable de faire passer notre société de la culture de la suspicion d’empoisonnement à la culture scientifique de la toxicologie.

Ce changement serait considérable.
Au lieu de demander immédiatement :

« Qui l’a empoisonné ? »

nous commencerions par demander :

« À quoi cette personne a-t-elle été exposée ? »

Quelle eau consomme-t-elle ?

Quel air respire-t-elle ?

Dans quel environnement travaille-t-elle ?

Quels médicaments ou produits utilise-t-elle ?

Quelle est son alimentation ?

Existe-t-il une exposition professionnelle particulière ?

Quels contaminants environnementaux sont présents dans son milieu ?

Cette manière de poser le problème transforme complètement la recherche de la cause.

C. Notre époque impose la question du cadre de vie

Les grandes épidémies infectieuses ont profondément façonné l’histoire de la médecine. Mais notre époque doit simultanément affronter d’autres risques : maladies chroniques, pollutions environnementales, expositions professionnelles, alimentation déséquilibrée, sédentarité et multiples interactions entre environnement et santé.

Cela signifie que la médecine curative demeure indispensable, mais qu’elle doit être accompagnée d’une politique beaucoup plus ambitieuse de santé environnementale et de prévention.

Car soigner l’organisme sans interroger continuellement l’environnement dans lequel il vit peut conduire à traiter certaines conséquences sans suffisamment agir sur leurs déterminants.

La mort est devenue une banalité au lieu d’une exception devant l’impuissance des institutions médicales enfermées dans le schéma sanitaire classique. Et devant le vide médical, il est normal que viennent se substituer les pratiques traditionnelles et le terrorisme religieux.
Nous mourrons comme des mouches et pourtant nous sommes des humains.

Trois questions me paraissent particulièrement importantes dans notre contexte : l’air, la pollution environnementale et la sécurité sanitaire de l’alimentation.

Première urgence : l’air que nous respirons

Nous parlons énormément de nourriture et d’eau, mais beaucoup moins de l’air.
Pourtant, nous respirons continuellement.

Nos villes se densifient. Certaines habitations sont insuffisamment ventilées. Des salles de classe accueillent beaucoup d’élèves. Certains transports publics sont surchargés. Des bureaux et lieux de rassemblement peuvent connaître une ventilation insuffisante.

Dans les espaces clos mal ventilés, le dioxyde de carbone expiré peut s’accumuler et constitue notamment un indicateur important d’insuffisance du renouvellement de l’air. À cela peuvent s’ajouter chaleur, humidité, particules, fumées, agents infectieux ou autres polluants selon les lieux.

La question de l’aération ne devrait donc pas être considérée comme un simple problème de confort architectural.
Elle relève aussi de la santé publique.

Pourquoi nos écoles, nos bureaux, nos transports, nos habitations et nos lieux de rassemblement ne feraient-ils pas l’objet de normes sérieuses de ventilation et de qualité de l’air intérieur ?

Deuxième urgence : connaître scientifiquement notre pollution

Le problème environnemental est encore plus préoccupant dans certaines régions minières et industrielles.

L’exploitation minière peut exposer les populations et les écosystèmes à différents risques lorsque les normes environnementales, la surveillance ou la réhabilitation des sites sont insuffisantes. Les émissions industrielles, poussières, déchets, eaux contaminées et certains métaux ou composés chimiques méritent une surveillance scientifique permanente.

Dans les zones volcaniques, il existe également des risques spécifiques liés aux émissions naturelles de gaz, qui doivent être étudiés localement plutôt que généralisés à l’ensemble du pays.

Le principe devrait être simple : mesurer avant d’affirmer.
Il nous faut connaître la qualité de l’air.
Mesurer celle de l’eau.
Analyser les sols.
Cartographier les zones d’exposition.
Étudier certaines populations particulièrement exposées.
Suivre les travailleurs des secteurs à risque.
Construire progressivement une véritable cartographie toxicologique et environnementale de la RDC.

Sans données, nous spéculons.
Avec des données, nous pouvons prévenir.

Troisième urgence : la sécurité sanitaire de notre alimentation

L’eau et l’alimentation constituent un autre chantier majeur.
Le problème ne consiste pas seulement à savoir si la population mange suffisamment.
Il faut également savoir ce qu’elle mange et ce qu’elle boit réellement.

Quels contaminants peuvent être présents ?

Comment les aliments sont-ils produits ?

Comment sont-ils conservés ?

Quels produits phytosanitaires sont utilisés ?

Quelle est la qualité microbiologique et chimique de l’eau ?

Quels contrôles sont réalisés sur les produits importés et locaux ?

La sécurité alimentaire possède donc deux dimensions différentes mais complémentaires :
avoir suffisamment à manger et pouvoir manger sans mettre sa santé en danger.

Un pays qui lutte contre la faim sans construire simultanément une véritable sécurité sanitaire des aliments ne résout qu’une partie du problème.

D. La véritable révolution est d’abord scientifique

C’est ici que ma réflexion rejoint celle que je mène depuis longtemps sur la République démocratique du Congo.

Nous avons pris l’habitude de considérer la guerre essentiellement sous sa forme militaire.
Mais une nation peut également être menacée par la dégradation progressive de son environnement, par la faiblesse de son système éducatif, par l’insécurité alimentaire, par l’insuffisance de sa recherche scientifique ou par son incapacité à connaître précisément l’état sanitaire de sa population.

Il ne s’agit pas de nier la guerre armée ni de diminuer la responsabilité des acteurs qui commettent des violences. Mais il serait tout de même naïf de ne point considérer nos conflits armés comme organisés pour dissimuler des responsabilités environnementales liées à l’exploitation minière.

En effet, un penseur a même dit à propos que les humains sont dans un dilemme, soit se mourir affamés soit de mourir empoisonnés.
On peut donc comprendre après cette lecture la véritable nature de la guerre qui sévit en Rdc. Ne pas bien comprendre la nature de cette guerre que nous sommes appelés à mener peut nous pousser à développer la haine ou à sacrifier des moyens financiers et humains inutilement dans une compréhension erronée des véritables enjeux. Notre guerre est existentielle et se déroule sur le terrain scientifique. Si tous les moyens déployés pour faire la guerre brute étaient orientés pour financer la recherche d’envergure comme celle prônée par notre savant, nous en serions à un pays plus humain et stable.

L’exploitation minière de la rdc dans le contexte actuel ne pourra jamais changer malheureusement car l’enjeu est essentiellement environnemental. Autant elle contribue à détruire notre environnement, autant la responsabilité de cette dégradation serait en train d’echapper aux exploitants qui laissent prospérer un climat conflictogène, un État congolais faible, des appareils étatiques regionaux qui se font une guerre dont ils ignorent les finalités en d’endossant la responsabilité historique d’une manœuvre qui disculpe malheureusement les vrais commanditaires. Réveillez vous enfin !

En revanche, une question stratégique demeure parfaitement légitime :

quelle part de nos ressources nationales consacrons-nous à connaître scientifiquement les menaces invisibles qui pèsent sur notre population ?

Nous dépensons pour la sécurité.

Nous dépensons pour la politique.

Nous dépensons pour l’administration.

Mais combien investissons-nous dans les laboratoires ?

Combien dans la toxicologie ?

Combien dans l’épidémiologie environnementale ?

Combien dans la surveillance de l’air, de l’eau et des sols ?

Combien dans les cohortes sanitaires des populations vivant dans les régions minières ?

Combien dans la recherche universitaire capable de produire nos propres données ?

Voilà ici notre première bataille de souveraineté.

E. De la souveraineté territoriale à la souveraineté scientifique

Un État qui ignore la composition de son eau, de son air et de ses sols ne maîtrise qu’imparfaitement son territoire.

Un État qui ne connaît pas suffisamment l’exposition de sa population aux substances dangereuses dépend nécessairement des connaissances produites par d’autres.

La souveraineté ne consiste donc pas uniquement à contrôler les frontières.
Elle consiste également à connaître scientifiquement ce qui se passe à l’intérieur de ces frontières.

Nous avons besoin d’une capacité nationale de toxicologie.
Nous avons besoin de laboratoires de référence.
Nous avons besoin de systèmes de biosurveillance.
Nous avons besoin d’études indépendantes autour des bassins miniers et industriels.
Nous avons besoin de collaborations entre médecins, toxicologues, chimistes, biologistes, géologues, agronomes, ingénieurs, environnementalistes, économistes et spécialistes des politiques publiques.

C’est précisément dans cette rencontre des disciplines que peuvent apparaître les nouvelles réponses.

F. Il ne faut opposer ni les médecines ni les hommes

Lorsque la médecine conventionnelle ne fournit pas immédiatement une explication, le vide peut favoriser toutes sortes d’interprétations.

La médecine traditionnelle possède elle-même des savoirs qui méritent d’être étudiés scientifiquement lorsqu’ils sont susceptibles d’être utiles. Mais aucune pratique, moderne ou traditionnelle, ne devrait être soustraite à l’exigence de preuve lorsqu’il s’agit de protéger la vie humaine.

La religion, quant à elle, peut apporter accompagnement, espérance et soutien spirituel. Elle devient problématique lorsqu’elle prétend remplacer l’investigation médicale ou transforme une maladie inexpliquée en certitude surnaturelle.

Nous devons sortir des oppositions stériles.

La question n’est pas :
médecine moderne contre médecine traditionnelle ;
science contre spiritualité ;
toxicologie contre médecine clinique.

La question est :

qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui peut être démontré et qu’est-ce qui permet effectivement de protéger la vie ?

G. Comprendre notre époque pour mieux y vivre

Voilà finalement ce que je retiens de ma rencontre avec le Professeur Ndelo Di Panzu. Et je peux comprendre pourquoi ce savant est de ce fait mal compris, craint ou ignoré par ses pairs. C’est malheureusement le chemin de la croix que toute authenticité subit jusqu’à ce qu’on produit des victimes qu’on pouvait éviter.

Chaque époque produit ses connaissances, mais chaque époque produit également de nouveaux risques.

Les connaissances anciennes demeurent indispensables. Elles constituent notre héritage et notre point de départ. Mais elles ne peuvent nous dispenser d’étudier continuellement les transformations du monde contemporain.

Notre environnement change.
Notre alimentation change.
Nos villes changent.
Nos activités économiques changent.
Nos expositions changent.
Nos maladies peuvent également changer dans leurs déterminants et leurs interactions.

Lorsque le contexte change, la science doit continuer à interroger ses paradigmes.

Il ne faut évidemment pas remplacer une médecine fondée sur les preuves par une nouvelle théorie non démontrée. Il faut précisément faire l’inverse : produire davantage de preuves, mesurer davantage, comparer davantage et investir massivement dans la recherche.

C’est pourquoi je souhaite terminer cette réflexion par un hommage au Professeur Ndelo Di Panzu, toxicologue de l’Université de Kinshasa, que j’ai eu le privilège de rencontrer et avec lequel j’ai pu échanger.

Je lui exprime ma gratitude pour les interrogations que cette rencontre a suscitées en moi.

La valeur d’un scientifique ne réside pas seulement dans les réponses qu’il apporte.
Elle réside parfois dans sa capacité à nous obliger à poser des questions que nous ne nous posions pas encore.

Et la question que je retiens aujourd’hui est redoutablement simple :
connaissons-nous suffisamment l’environnement dans lequel nous demandons à notre organisme de vivre ?

Si la réponse est non, alors la santé publique congolaise possède devant elle un immense chantier.

Non pas celui de la peur.
Non pas celui des accusations d’empoisonnement sans preuve.

Mais celui de la mesure, de la recherche, de la prévention et de la souveraineté scientifique.
Car avant de pouvoir protéger efficacement la vie, encore faut-il connaître avec précision ce qui la menace.

Que Dieu nous aide à comprendre notre époque pour mieux y vivre.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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