PAR JOSE M. BAKIMA
Par un tragique fil d’Ariane, l’histoire moderne ne cesse de bégayer, reliant entre elles les déchirures de l’humanité. En 1958, le journaliste communiste Henri Alleg publiait La Question, un témoignage clinique et bouleversant sur la torture d’État durant la guerre d’Algérie. Censuré par la France, ce chef-d’œuvre démontrait comment une démocratie libérale pouvait institutionnaliser la barbarie et déshumaniser les corps au nom de la sécurité nationale. Près de sept décennies plus tard, cette grille de lecture reste d’une brûlante et effroyable actualité. Elle éclaire d’un jour cru les tragédies contemporaines qui secouent le Proche-Orient et l’Afrique des Grands Lacs, mettant à nu les hypocrisies de ce que l’on nomme l’« Occident collectif ».
- LE MIROIR DE GAZA ET LA FAILLITE DU DROIT INTERNATIONAL
Après la chute du mur de Berlin, l’avènement d’un ordre mondial prétendument fondé sur les droits de l’homme s’est fracassé sur la rationalisation de l’exceptionnel. Le scénario de la « bombe à retardement » et la lutte contre le terrorisme ont servi à légitimer Guantánamo et Abou Ghraib. Aujourd’hui, ce mécanisme atteint son paroxysme à Gaza. Le conflit actuel, qualifié par de nombreuses instances onusiennes et de pays du Sud global de génocide en cours, s’inscrit dans une longue trajectoire coloniale débutée en 1948 avec la Nakba. L’institutionnalisation de la torture des détenus palestiniens et l’annihilation des infrastructures vitales à Gaza rappellent cruellement les méthodes dénoncées par Alleg.
Ce drame est devenu le point de bascule du droit international. Devant la Cour Internationale de Justice (CIJ), la plainte historique de l’Afrique du Sud tente de faire acter l’intention génocidaire. Mais cette offensive juridique se heurte à une réalité logistique incontournable : les bombes qui s’abattent sur Gaza sont majoritairement fournies par les États-Unis et l’Allemagne, qui représentent à eux seuls environ 95 % des importations d’armes majeures d’Israël. En dépit des ordonnances de la CIJ et des demandes de mandats d’arrêt de la Cour Pénale Internationale (CPI), le flux de munitions se maintient, révélant la profonde crise de légitimité du multilatéralisme et le « double standard » permanent des puissances occidentales.
- LE DRAME CONGOLAIS ET LE MIROIR BRISE DU GENOCOST
Pendant que les yeux du monde sont rivés sur le Proche-Orient, une autre tragédie coloniale et économique se joue à huis clos depuis trois décennies en République Démocratique du Congo (RDC). Agressée de manière continue par ses voisins, le Rwanda et l’Ouganda, la RDC subit une entreprise d’occupation territoriale, de pillage de ses minerais stratégiques (coltan, cobalt) indispensables aux technologies occidentales, et des déplacements massifs de populations assimilables à un nettoyage ethnique. Les Congolais appellent ce drame le Genocost : le génocide pour des gains économiques.
Ici aussi, les agresseurs agissent comme des proxys de l’Occident, bénéficiant d’un soft-power diplomatique et militaire considérable, tout en entretenant des liens sécuritaires très étroits avec Israël. Le parallèle est total : d’un côté comme de l’autre, des populations civiles sont sacrifiées sur l’autel d’intérêts géopolitiques et industriels supérieurs, sous le regard passif ou complice des grandes capitales occidentales.
III. LE PIEGE DE LA REALPOLITIK : LE CAS DE FELIX TSHISEKEDI A JERUSALEM
C’est dans ce contexte de souffrance interconnectée que la visite officielle du président congolais Félix Tshisekedi en Israël, orchestrée dans la foulée des accords de Washington, prend une tournure hautement polémique. Reçu en grande pompe par Benjamin Netanyahou et Isaac Herzog, le chef de l’État congolais a acté une diplomatie de rupture : l’annonce du transfert de l’ambassade de la RDC à Jérusalem et le renforcement de la coopération militaire et technologique avec Tel-Aviv.
Pour une grande partie des peuples congolais et africains, cette démarche est vécue comme un divorce éthique absolu, voire une trahison. Comment le président d’un pays qui crie au génocide oublié peut-il s’afficher et pactiser avec des dirigeants eux-mêmes accusés de génocide devant les plus hautes cours mondiales ?
La réponse réside dans le jeu cynique de la realpolitik. Confronté à l’inefficacité des solutions régionales et multilatérales, Kinshasa tente un quitte ou double militaire. En offrant son alignement diplomatique total à Israël, la RDC cherche à complaire au parrain américain pour obtenir que Washington fasse pression sur le Rwanda. De plus, elle espère acquérir auprès de Tel-Aviv des technologies de renseignement et de défense capables de faire basculer le rapport de force sur le terrain à l’Est, tout en tentant de briser le monopole d’influence que Kigali possède traditionnellement auprès de l’État hébreu.
- L’ISOLEMENT AFRICAIN : LE RISQUE D’UN DIVORCE AVEC LES PUISSANCES DU CONTINENT
En liant son destin diplomatique à l’axe Washington-Tel-Aviv, le régime de Kinshasa prend le risque historique de se couper de ses alliés naturels sur le continent africain. Alors que l’Afrique du Sud a courageusement porté le flambeau de la justice internationale à la Haye, et que des nations pivot comme l’Algérie (gardienne historique de la mémoire des luttes de libération contre la colonisation) maintiennent une ligne de fermeté absolue contre l’impérialisme, la RDC de Félix Tshisekedi apparaît désormais à contre-courant de l’histoire du panafricanisme.
Ce revirement crée une fracture géopolitique profonde au sein du continent. Comment l’Afrique du Sud peut-elle continuer à déployer ses soldats au Nord-Kivu pour protéger les populations congolaises, alors que le leadership politique de la RDC légitime, par sa présence à Jérusalem, le pouvoir de Benjamin Netanyahou ? En fragmentant le front uni du Sud global, Kinshasa affaiblit sa propre capacité à mobiliser une solidarité africaine efficace face à l’agression rwandaise. La diplomatie congolaise troque une stature de pivot moral africain contre le statut de simple obligé des stratégies occidentales.
- L’ONDE DE CHOC AU SEIN DE LA SADC : DE LA SOLIDARITE MILITAIRE AU MALAISE DIPLOMATIQUE
Ce virage ébranle de facto les fondations de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC). Pendant des années, l’organisation régionale a fait bloc derrière la RDC. Ce soutien ne s’est pas limité à de grandes déclarations de principe : les armées de la SADC (notamment les contingents sud-africain et tanzanien) ont payé le prix du sang dans l’Est du Congo, comptant de nombreuses pertes humaines pour défendre l’intégrité territoriale congolaise contre l’agression du M23. Voir aujourd’hui Félix Tshisekedi contourner les initiatives africaines pour sceller un « pacte de sécurité » bilatéral à Jérusalem provoque un immense sentiment de perplexité dans les capitales de la sous-région.
Au sein des instances de la SADC, les réactions oscillent entre un silence glacial et des réajustements stratégiques majeurs :
- Le malaise sud-africain :Pretoria, fer de lance de la justice internationale contemporaine par sa plainte pour génocide contre Israël à la Haye, se retrouve dans une position intenable. La posture transactionnelle de Kinshasa sape directement le leadership moral et diplomatique que l’Afrique du Sud tente d’imposer au nom du Sud global.
- Le désaveu des médiations africaines : Ce basculement consacre la faillite des processus de paix purement continentaux. Le processus de Luanda, mené par l’Angola sous l’égide de l’Union africaine et soutenu par la SADC, a volé en éclats. En délocalisant la résolution de sa crise sécuritaire à Washington et Genève, Kinshasa envoie un message clair : la sécurité de la RDC ne se décide plus en Afrique, mais dans les chancelleries occidentales.
- LA RESISTANCE DE LA SOCIETE CIVILE CONGOLAISE : LE REFUS DU CYNISME D’ÉTAT
Au niveau interne, ce choix de la realpolitik se heurte à un mur d’indignation. La société civile congolaise, historiquement vibrante et profondément politisée par des décennies de luttes pour la dignité, refuse de se laisser enfermer dans ce cynisme transactionnel. Pour les mouvements citoyens (tels que la LUCHA ou Filimbi), les intellectuels et les organisations de défense des droits humains en RDC, la mémoire des millions de morts du Genocost ne peut pas être marchandée.
Des voix s’esclaffent partout dans le pays pour dénoncer le « double standard » d’une présidence qui exige du monde de la compassion pour l’Est de la RDC, mais qui détourne le regard face à la destruction de Gaza. Cette dissonance cognitive crée un profond malaise : en acceptant de banaliser l’oppression subie par le peuple palestinien, le discours officiel congolais perd toute sa force morale lorsqu’il s’agit de mobiliser l’opinion publique internationale contre le calvaire des populations de Beni, de Rutshuru ou de Masisi.
VII. LE SACRIFICE DU PEUPLE SUR L’AUTEL DE LA SURVIE DU REGIME
Dès alors, une question cruciale et douloureuse s’impose : le président Tshisekedi ne sacrifie-t-il pas les intérêts fondamentaux du pays et de son peuple pour garantir sa propre survie politique?
L’analyse des faits pousse à répondre par l’affirmative. En se jetant dans les bras de l’administration américaine et en offrant le gage diplomatique du transfert de l’ambassade à Jérusalem, Félix Tshisekedi cherche avant tout à acheter une assurance-vie pour son pouvoir. Dans un contexte post-électoral national contesté et face à une crise sécuritaire que ses armées ne parviennent pas à juguler, le régime cherche la protection du parrain occidental.
Le calcul est limpide : obtenir des technologies militaires israéliennes pour tenir le front à l’Est, tout en s’assurant la complaisance politique de Washington face aux dérives autoritaires internes. Mais ce calcul est un piège à court terme. En sacrifiant l’indépendance diplomatique de la RDC, en aliénant ses partenaires régionaux et en piétinant la conscience éthique de son propre peuple, le pouvoir affaiblit l’État de l’intérieur.
CONCLUSION : LE DROIT CONTRE LA SURVIE
À quel jeu assistons-nous en définitive ? Nous assistons au sacrifice de la cohérence morale sur l’autel de la survie immédiate d’un régime. En se désolidarisant de la fronde du Sud global menée par l’Afrique du Sud pour la cause palestinienne, la RDC s’isole.
L’histoire, fidèle aux leçons d’Henri Alleg, nous rappelle que la violence d’État et la complicité internationale forment un système global. En acceptant de légitimer les méthodes d’un oppresseur pour tenter de vaincre le sien, un peuple prend le risque d’ainsi affaiblir les fondements mêmes de sa propre quête de justice. La tragédie de Gaza et celle de l’Est de la RDC partagent les mêmes racines et les mêmes bourreaux indirects ; les diviser par opportunisme diplomatique est un pari risqué dont l’éthique humaine sort, une fois de plus, profondément meurtrie. L’histoire a cruellement démontré, de Mobutu à tant d’autres proxys, que les alliances basées sur le reniement des valeurs fondamentales finissent toujours par se retourner contre ceux qui les ont signées. Le peuple congolais reste, une fois de plus, le grand sacrifié de ce tragique marché de dupes.

