TRIBUNE V
Par José Bakima
Sortir de l’héroïsation comme de la culpabilisation
Il est temps de parler de Lumumba autrement.
Non pour diminuer sa place dans l’histoire.
Mais pour comprendre véritablement ce que son destin enseigne à la République.
Lumumba a été transformé en symbole.
C’était inévitable.
Mais le symbole peut parfois nous dispenser de comprendre l’institutionnel.
On célèbre l’homme.
On pleure son assassinat.
On condamne ceux qui l’ont éliminé.
Puis l’on revient à la même question : pourquoi une République peut-elle encore dépendre autant d’hommes providentiels ?
Lumumba ne doit pas devenir une statue
Une statue ne discute plus.
Une statue ne se trompe plus.
Une statue ne peut plus être interrogée.
L’histoire, au contraire, doit pouvoir être interrogée.
Lumumba fut un acteur politique dans une période extraordinairement conflictuelle. Son action doit donc être replacée dans les contraintes de son temps : une indépendance précipitée, un appareil d’État insuffisamment africanisé, les mutineries de la Force publique, la sécession katangaise, les interventions étrangères et les affrontements de la guerre froide.
Le drame congolais de 1960-1961 ne fut pas le produit d’une seule cause.
Les responsabilités furent multiples, les intérêts divergents et les rapports de force internationaux considérables. Les recherches historiques et les procédures judiciaires belges continuent d’ailleurs encore aujourd’hui à documenter certains aspects de cette période.
Mais reconnaître cette complexité ne signifie pas relativiser le crime.
Cela signifie chercher à comprendre.
Le problème n’était pas seulement Lumumba
Une lecture héroïque raconte :
Lumumba était là.
Ses adversaires l’ont éliminé.
Le Congo a perdu son meilleur dirigeant.
Une lecture institutionnelle pose une autre question :
Pourquoi un système politique pouvait-il permettre qu’une jeune République perde ainsi sa capacité à décider de son propre destin ?
Cette question est beaucoup plus difficile.
Et elle est beaucoup plus utile.
Car si nous répondons simplement que Lumumba aurait dû survivre, nous ne construisons rien.
Si nous comprenons que la République avait besoin d’institutions capables de protéger la souveraineté contre les conflits internes et les pressions externes, nous commençons à refonder l’État.
L’homme exceptionnel ne doit pas remplacer l’institution
Les peuples en crise cherchent naturellement des figures.
Le sauveur.
Le père.
Le libérateur.
Le chef.
Mais cette attente peut devenir dangereuse.
Elle concentre sur une personne des fonctions qui devraient appartenir à des institutions.
Le véritable héritage de Lumumba pourrait être précisément l’inverse de l’héroïsation :
construire une République dans laquelle aucun homme n’est indispensable à la souveraineté.
Le témoignage doit être institutionnalisé.
Le jugement doit être institutionnalisé.
L’action doit être institutionnalisée.
Le contrôle doit être institutionnalisé.
La mémoire elle-même doit devenir une capacité de la République à apprendre.
De Kimbangi à Kinyadi
Le destin de Lumumba peut ainsi être relu à travers notre grammaire.
Il fut une figure puissante du Kimbangi : dire, témoigner, rendre visible.
Mais le témoignage ne suffit pas.
Il faut le Kimfumu : transformer la connaissance du réel en jugement souverain.
Puis le Kinyadi : transformer le jugement en capacité d’action.
Et enfin revenir au Kimbangi : vérifier ce que l’action a produit.
Cette boucle constitue peut-être l’une des conditions minimales d’une République apprenante.
Une République qui ne sait pas faire cette boucle est condamnée à recommencer ses crises.
La mémoire doit produire une architecture
Il ne suffit donc plus de demander :
« Que ferait Lumumba aujourd’hui ? »
Cette question appartient au registre du mythe.
La question institutionnelle est :
Quelles institutions devons-nous construire pour que les problèmes auxquels Lumumba fut confronté ne puissent plus être résolus par l’élimination d’un individu ?
Voilà le véritable déplacement.
Il nous fait passer du héros à la République.
De la mémoire à l’institution.
De la colère à la construction.
Du passé au futur.
Une République adulte
Une République adulte n’a pas besoin d’un père fondateur vivant en permanence dans son imaginaire.
Elle conserve ses fondateurs dans sa mémoire, mais elle apprend à fonctionner sans eux.
Lumumba doit donc cesser d’être seulement une figure de la tragédie congolaise.
Il peut devenir une figure de la responsabilité institutionnelle.
La meilleure manière de lui rendre justice n’est pas de chercher un nouveau Lumumba.
C’est de construire une République qui n’ait plus besoin d’un Lumumba.

