Il y a des questions qui restent longtemps dans l’arrière-boutique de l’esprit. On me la pose, on me la repose, on la présente souvent comme une évidence retardée, presque comme une faute nationale à corriger. Dans un pays où la boussole de l’économie politique tourne déjà dans tous les sens, lorsqu’une question relève d’une véritable complexité, je préfère d’abord en tracer les contours. Il faut savoir comment indiquer le nord à celui qui ne voit pas encore la carte, avant de l’encourager à courir.
Même lorsque l’exercice des questions devient pénible, il trahit au moins une évolution. Les Congolais goûtent de moins en moins les acrobaties de ceux qui attachent une queue au cou d’un corps sans tête ni bras, ou les démonstrations de charlatans universitaires qui vaporisent un parfum de rationalité sur des schémas d’économie politique bidons ou déjà avariés. Ce qui manque encore, ce n’est pas l’instinct de méfiance, mais la capacité d’opposer à ces constructions autre chose qu’un haussement d’épaules, une contre-expertise assez solide pour démonter la mécanique, puis en proposer une meilleure. À cet endroit précis, des contre-élites comme moi commencent, pour certains compatriotes, à devenir des repères intellectuels reconnaissables et, pour ceux dont le confort dépend du brouillard, des projecteurs franchement malvenus.
Les vieux loups qui refusent de lâcher la tête de la meute et les jeunes lapins déjà dressés aux vieux réflexes me tirent cette question à bout portant. Pourquoi la RDC n’a-t-elle pas une Bourse ? Elle revient avec cette assurance particulière des questions que l’on croit déjà résolues avant même de les poser, comme s’il manquait simplement une case à cocher sur la liste des attributs d’un pays moderne. La formulation porte pourtant déjà son verdict puisqu’elle érige l’absence d’une Bourse en obstacle majeur, comme si sa simple création suffisait à lever une contrainte déterminante. Avant même de discuter de son architecture, une question plus fondamentale s’impose. Il ne suffit pas d’observer qu’elle existe ailleurs, qu’elle accompagne les économies modernes ou qu’elle y remplit une fonction utile. Il faut d’abord comprendre ce qu’elle y répare réellement, par quels mécanismes, à quel stade de développement et à quel degré de maturité économique et institutionnelle.
Le défi consiste à expliquer ce casse-tête complexe sans prendre la voix d’un vieux ronchon ni celle d’un universitaire soporifique. Ce jus-là ne se verse toutefois pas dans un verre à liqueur. Alors, une fois encore, chers lecteurs, attachez vos ceintures.
La Bourse n’est pas née pour fabriquer l’économie
La Bourse n’est jamais tombée du ciel. Au XVIIe siècle, Amsterdam avait déjà ses marchands, ses fortunes et ses expéditions trop coûteuses pour un seul portefeuille. Londres, aux XVIIe et XVIIIe siècles, avait le commerce, la dette, les banques et l’assurance. New York, à la fin du XVIIIe puis au XIXe siècle, avait les titres publics, puis les canaux, les chemins de fer et l’industrie à financer. Partout, la Bourse arrive après l’épaississement de l’économie, lorsque les entreprises, les capitaux et les investisseurs existent déjà en nombre suffisant pour avoir besoin d’un marché où se rencontrer.
La Bourse ne fabrique ni l’épargne, ni l’entreprise, ni la richesse qu’elle prétend mettre en mouvement. Elle découpe la propriété, rend les titres liquides, donne un prix visible au risque et permet à des capitaux déjà formés de changer de mains. C’est un mécanisme de circulation avant d’être une machine de création. On peut toujours inaugurer le bâtiment, nommer le régulateur, agréer les courtiers et allumer les écrans. Faute d’entreprises solides, d’épargne disponible, d’investisseurs et d’institutions crédibles, on obtient surtout une scène sans acteurs.
L’histoire économique est d’ailleurs moins complaisante que nos raccourcis. La production vient d’abord, puis l’accumulation, l’épargne, les entreprises capables d’absorber davantage de capital, les titres, et enfin le besoin d’un marché organisé pour les échanger. Retourner cette séquence revient à croire que le thermomètre produit la fièvre. Une Bourse devient utile lorsqu’une économie est déjà suffisamment dense pour lui fournir quelque chose à financer, quelque chose à acheter et quelque chose à revendre.
Prendre la conséquence pour la cause
Le raisonnement d’un gouvernement congolais après l’autre obéit souvent à une logique de substitution. Nous sommes pauvres, les capitaux manquent, créons une Bourse, l’argent viendra, les entreprises grandiront et le développement suivra. La chaîne paraît élégante. Elle commence pourtant presque par la fin. La Bourse devient alors non plus un instrument financier précis, mais une sorte de raccourci institutionnel chargé de produire ce que l’économie réelle n’a pas encore suffisamment produit.
Sa fonction est plus modeste et, justement pour cela, plus utile à comprendre. Une Bourse rend des titres échangeables, leur donne un prix, facilite le passage du capital d’une main à l’autre et impose certaines règles de transparence. Elle peut mieux orienter une épargne existante. Elle ne crée ni cette épargne, ni la productivité, ni les entreprises capables de l’absorber. Elle ne fournit ni électricité, ni ingénieurs, ni clients solvables, ni tribunaux crédibles. Un marché financier peut accélérer une mécanique déjà en mouvement. Il remplace difficilement le moteur.
Toute la confusion tient là. On veut parfois demander à la finance de précéder ce qu’elle est surtout conçue pour accompagner. Avant de compter les sociétés susceptibles d’être cotées, il faudrait compter celles qui produisent assez de valeur, tiennent une comptabilité assez sérieuse, supportent assez de transparence et évoluent dans un environnement où une action représente davantage qu’un pari. On peut rendre liquide une richesse existante. On ne cote pas la misère pour qu’elle devienne prospérité.
La cloche ne construit pas l’usine
Le Nigeria suffit à casser l’illusion. Sa Bourse a financé, recapitalisé, organisé la liquidité et donné une sortie à certains investisseurs. Elle n’a pourtant pas inventé Dangote. Le groupe existait depuis 1977 avant que Dangote Cement ne devienne un titre coté. La raffinerie aussi avait déjà ses cuves, ses pipelines, ses milliards engloutis et sa puissance industrielle avant que l’on puisse découper sa propriété en morceaux négociables. La Bourse est arrivée pour mettre un prix sur une richesse déjà bâtie, non pour la faire sortir du sol. Et après des décennies de marché financier, le Nigeria traîne encore extrême pauvreté, infrastructures défaillantes, informalité massive et insécurité. Une place boursière peut prospérer au milieu d’une économie qui, elle, reste profondément bancale.
L’Éthiopie raconte la même histoire depuis l’autre extrémité du temps. Elle vient d’installer la scène, les règles et les guichets. Les acteurs principaux, eux, étaient déjà là. Ethio Telecom n’a pas attendu une cloche de cotation pour avoir des abonnés, des revenus et des infrastructures. Les banques n’ont pas attendu un ticker pour posséder des bilans, des agences et des clients. La Bourse ajoute une couche financière à des organismes économiques déjà vivants. Elle ne souffle pas la vie dans des coquilles vides.
Nigeria et Éthiopie rappellent ainsi une distinction que l’enthousiasme institutionnel aime brouiller. Une Bourse peut améliorer la circulation du capital. Elle ne fabrique pas l’appareil productif dont ce capital tire sa valeur. Confier l’industrialisation à une Bourse revient un peu à appeler le dentiste pour traiter le paludisme. Excellent praticien, mauvais diagnostic.
Deux cartes qui ne se superposent pas
Le capital voyage beaucoup mieux que les usines. En 2024, les États-Unis concentraient environ 62 200 milliards de dollars de capitalisation boursière, près de la moitié du marché mondial des actions cotées, tout en représentant autour du quart du PIB nominal mondial. Le Royaume-Uni pesait encore quelque 4 400 milliards. Londres reste une grande place financière sans avoir besoin d’abriter chaque mine, chaque usine ou chaque client des entreprises qui y lèvent des fonds. La finance aime les carrefours. La production, elle, reste éparpillée.
La Chine l’a compris bien avant que certains ne transforment la Bourse en certificat de modernité. Les réformes commencent en 1978. Shanghai et Shenzhen n’ouvrent leurs marchés modernes qu’en 1990, après plus d’une décennie d’ouverture, d’accumulation et d’industrialisation. Aujourd’hui, le marché continental dépasse 11 000 milliards de dollars de capitalisation. La Bourse est venue épaissir une architecture déjà en construction. Elle n’en a pas posé la première pierre. Et lorsque cela servait leurs intérêts, les entreprises chinoises ont également utilisé Hong Kong et d’autres places financières. Le capital n’a jamais eu beaucoup de respect pour les frontières administratives.
Une mine peut sortir du cuivre au Katanga et lever des milliards à Toronto. Une entreprise peut produire en Afrique, vendre en Asie et se financer à Londres. L’usine et la Bourse n’ont aucune raison économique de partager le même code postal. La vraie question pour la RDC devient alors moins confortable. Combien d’entreprises congolaises sont réellement privées de capital faute d’une Bourse à Kinshasa, et combien le sont faute de taille, de comptes auditables, de gouvernance, de transparence ou de sécurité juridique ? Lorsque des marchés brassant déjà des milliers de milliards existent ailleurs, la rareté n’est pas la place où inscrire le titre. Elle est le titre digne d’y être inscrit.
Nos actifs ont déjà appris à voyager
La RDC connaît déjà, parfois brutalement, la mobilité du capital. Ses actifs n’ont jamais attendu une Bourse à Kinshasa pour prendre de la valeur ailleurs. Une concession peut rester au Congo pendant que les droits qui l’entourent passent par holdings, sociétés offshore, juridictions étrangères et transactions successives. Dan Gertler en fournit une démonstration presque insolente. En 2013, il revend à l’État congolais pour 150 millions de dollars les droits sur un bloc pétrolier que, selon le Trésor américain, il avait acquis du même État pour 500 000 dollars. Différence potentielle pour la RDC, 149,5 millions.
L’affaire SMKK rend la mécanique encore plus visible. En 2010, Gécamines cède 50 % de cette société minière à Emerald Star Enterprises, une structure liée à la famille Gertler, pour 15 millions de dollars. Quelques mois plus tard, cette même participation est cédée à ENRC pour 75 millions. Soit 60 millions de différence en quelques mois, sans qu’une nouvelle mine ait eu le temps de pousser entre les deux signatures. Global Witness souligne en outre qu’ENRC aurait préfinancé l’acquisition initiale.
Voilà ce que la discussion sur une Bourse congolaise oublie facilement. La mine reste au Congo, le titre voyage. La roche ne change pas d’adresse. Le droit qui l’entoure change de société, de juridiction, de propriétaire et soudain de prix. Entre 500 000 et 150 millions, puis entre 15 et 75 millions, le sous-sol n’a connu aucun miracle géologique. C’est son habillage financier qui a changé. Le Trésor américain estime d’ailleurs qu’entre 2010 et 2012, la sous-évaluation d’actifs miniers vendus à des sociétés offshore liées à Gertler aurait privé la RDC de plus de 1,36 milliard de dollars de revenus. Gertler a contesté les accusations portées contre lui.
Nos actifs ont donc déjà appris à rejoindre la finance mondiale. Une Bourse à Kinshasa ne leur découvrirait pas soudain l’étranger. Elle ajouterait simplement une place congolaise à un circuit financier qui existe déjà.
La question devient alors plus sévère. Pour quelle entreprise privée congolaise solide l’ouverture d’une Bourse à Kinshasa représenterait-elle aujourd’hui autre chose qu’une option crédible supplémentaire parmi New York, Londres, Toronto ou Johannesburg ? Et quelles entreprises, congolaises ou étrangères, attendent réellement que la RDC ouvre cette porte avant de pouvoir lever du capital ? Le problème n’est plus de démontrer qu’un titre congolais peut voyager. Il voyage déjà. Il faut démontrer pourquoi il devrait s’arrêter à Kinshasa. Le bluff tient précisément là. On présente la Bourse congolaise comme une nécessité, puis on traite son absence comme la preuve de cette nécessité, comme si le simple fait de la faire exister suffisait à créer l’avantage capable d’attirer entreprises et investisseurs qui disposent déjà d’autres places pour lever, placer et échanger leur capital.
Opulence dégoûtante, misère profonde : deux faces, une même faillite
Les Congolais, qu’ils vivent physiquement en RDC ou qu’ils la prolongent à travers YouTube, savent célébrer avec tambours et trompettes le montage du bus sans avoir construit la route. Cette fascination pour l’objet visible dispense trop souvent de bâtir le système invisible qui le rend possible. La question n’est alors plus seulement de savoir pourquoi la RDC n’a pas encore une Bourse. Elle devient plus embarrassante. Avec plus de cent millions d’habitants, pourquoi voit-on si peu d’entreprises congolaises assez puissantes pour que Londres, Toronto, Johannesburg ou New York cherchent déjà à les attirer ?
Une partie de l’opulence visible raconte d’ailleurs une autre histoire. Grosses cylindrées, villas, fortunes tapageuses et signes extérieurs de réussite coexistent avec une économie où trop de richesses restent dépendantes du Trésor public, des marchés de l’État, des rentes administratives ou de la proximité du pouvoir. Ce type de richesse supporte mal la distance avec sa source. Lorsque l’accès au budget, au contrat ou au réseau se referme, l’opulence peut fondre avec une vitesse presque diagnostique. Ce n’est pas encore un capital suffisamment autonome pour produire, accumuler, investir et survivre loin de la mamelle publique. C’est une richesse qui brille beaucoup et respire encore sous perfusion.
La cloche peut sonner dans le vide
Une institution peut parfaitement exister sans que soient réunies les conditions qui lui donnent une véritable fonction économique. La RDC n’en manque pas d’exemples. On peut importer le logiciel, construire le siège, former les courtiers, installer les écrans et faire sonner la cloche. À la fin de la cérémonie, le pays aura une Bourse. Rien ne garantit qu’il aura construit l’économie capable de la nourrir. Fabriquer l’organe est relativement simple. Construire l’organisme qui lui donne une raison d’être est une autre affaire.
Le sourd, le muet ou même le sourd-muet reste encore plus facile à guider que celui qui voit, entend, puis choisit de fermer les yeux et de se boucher les oreilles. Le problème congolais commence souvent là. Nous préférons dénoncer l’absence de l’instrument plutôt que demander ce qu’il aurait réellement à organiser. Puis, une direction choisie, nous fonçons avec la délicatesse du rhinocéros, convaincus que la vitesse compensera l’absence de carte.
Je reviendrai pourtant, dans une prochaine longue tribune, avec ma propre concoction financière, une manière d’utiliser précisément la Bourse pour permettre à la RDC de tricher intelligemment avec certaines de ses contraintes. Quelques âmes autrefois jeunes, qui s’acharnent encore à le rester et qui ont suivi mes anciennes conférences sur le pourquoi et le comment d’une RDC qui doit apprendre à tricher, devinent déjà la direction. Les autres attendront encore un peu avant que je serve la potion. Espérons seulement que, d’ici là, personne ne transforme le flacon en ministère, le ministère en comité de pilotage et le comité de pilotage en ligne budgétaire.
Et comme à Cuba, il suffit parfois de tenir très fort à ce que 1 + 1 = 3. L’arrondi fait le reste. 1,4 + 1,4 = 2,8. Arrondis séparément, cela donne 1 + 1. Arrondi à la fin, cela donne 3. La réalité n’a pas changé. Seule la manière de la présenter.
Il reste alors deux choses à faire devant certaines de nos prouesses économiques : rire, puis pleurer.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

