Par José Bakima
Ce que le Dialogue national doit apprendre de l’histoire avant de prétendre refonder la République
Le Congo n’a pas seulement besoin aujourd’hui d’un nouvel accord politique.
Il a besoin d’un nouveau rapport à sa propre histoire.
Car une République qui ne connaît pas son histoire politique risque de reproduire les structures qu’elle croit avoir dépassées.
Elle peut changer de constitution et conserver les mêmes réflexes.
Changer les dirigeants et conserver les mêmes institutions.
Changer les mots et conserver les mêmes pratiques.
Elle peut même parler de « refondation » tout en cherchant inconsciemment dans son passé les modèles qu’elle souhaite restaurer.
C’est pourquoi le Dialogue national ne devrait pas seulement discuter de partage du pouvoir, d’élections, de territoires, de sécurité, de ressources ou de Constitution.
Il devrait commencer par une question plus exigeante :
Qu’avons-nous réellement appris des expériences politiques qui ont façonné la République depuis l’indépendance ?
Cette question nous ramène nécessairement à deux figures qui continuent de structurer l’imaginaire politique congolais :
Patrice Emery Lumumba et Joseph-Désiré Mobutu.
Ils ne représentent pas simplement deux hommes.
Ils représentent deux expériences historiques de la souveraineté.
Lumumba pose le problème de la souveraineté comme dignité, jugement et capacité d’un peuple à devenir sujet de son histoire.
Mobutu révèle ce qui peut arriver lorsque la capacité de l’État est progressivement captée par un pouvoir personnel et devient l’instrument de sa propre reproduction.
Il ne faut donc ni sanctifier l’un ni diaboliser l’autre.
Il faut apprendre.
- LUMUMBA : LA SOUVERAINETÉ COMME DEVENIR-SUJET
Lumumba apparaît dans l’histoire congolaise à un moment où l’indépendance juridique ne coïncide pas encore avec la souveraineté effective.
Le Congo possède désormais un drapeau.
Il possède un gouvernement.
Il possède une reconnaissance internationale.
Mais les instruments réels du pouvoir restent profondément marqués par l’ordre colonial.
L’administration manque de cadres congolais.
L’armée vient à peine de changer de nom.
L’économie demeure largement structurée par des intérêts extérieurs.
Le territoire est immense et politiquement fragmenté.
La capacité institutionnelle de l’État est faible.
Lumumba comprend que l’indépendance ne peut donc pas être seulement une modification du statut juridique du pays.
Elle doit devenir une capacité collective de décider de son propre avenir.
C’est le sens profond de son combat.
Son erreur historique, s’il faut employer ce terme, n’est pas d’avoir voulu trop de souveraineté.
C’est plutôt que la jeune République ne disposait pas encore des instruments institutionnels nécessaires pour transformer cette exigence en puissance durable.
C’est précisément pourquoi son expérience reste actuelle.
Lumumba nous enseigne que :
la souveraineté sans capacité institutionnelle reste vulnérable.
Mais il nous enseigne aussi l’inverse :
la capacité institutionnelle sans souveraineté du jugement peut devenir un instrument de domination.
- MOBUTU : LA CAPACITÉ DE L’ÉTAT DEVIENT LA CAPACITÉ DU POUVOIR
Mobutu arrive dans cette faille.
Il comprend mieux que beaucoup d’autres que, dans un État institutionnellement fragile, celui qui contrôle l’appareil militaire peut devenir l’arbitre du politique.
Les archives américaines déclassifiées montrent que la CIA établit des contacts directs avec Mobutu dès septembre 1960, lui fournit une aide financière et cherche à renforcer sa position contre Lumumba.
Les documents montrent également que Washington avait fait de l’éviction de Lumumba une priorité de son action clandestine dès août 1960.
En octobre 1960, les responsables américains réfléchissent explicitement à une formule faisant de Mobutu le « strong man » demeurant en arrière-plan tout en constituant un point d’appui contre Lumumba.
Et en 1963, le chef de station de la CIA à Léopoldville considère encore Mobutu comme le meilleur atout américain disponible au Congo.
Ces faits ne signifient pas que Mobutu fut simplement une marionnette.
Ce serait une lecture trop facile.
Mobutu était un acteur politique congolais.
Il avait ses ambitions.
Il savait utiliser les rivalités.
Il savait négocier avec les puissances extérieures.
Il savait construire des fidélités à l’intérieur du pays.
Il transforma progressivement un soutien extérieur en système politique intérieur.
C’est précisément ce qui rend son expérience historiquement importante.
Le problème n’est pas qu’un étranger ait gouverné le Congo à la place des Congolais.
Le problème est plus profond :
Un Congolais a pu utiliser des soutiens extérieurs pour construire un système dans lequel l’État congolais lui-même devenait progressivement l’instrument de son pouvoir.
La distinction est capitale.
Elle restitue à l’histoire congolaise sa propre responsabilité.
III. DEUX CHEMINS CONTRAIRES
Lumumba et Mobutu peuvent alors être placés face à face, non comme deux héros et deux anti-héros, mais comme deux cheminements.
Lumumba cherche à faire de l’indépendance une souveraineté du peuple.
Mobutu transforme progressivement la souveraineté de l’État en souveraineté du pouvoir.
Lumumba cherche à construire une capacité nationale à partir d’une souveraineté politique nouvellement affirmée.
Mobutu construit une capacité politique considérable à partir du contrôle de l’appareil d’État.
L’un part de la question :
Qui sommes-nous et que voulons-nous devenir ?
L’autre répond principalement par :
Qui contrôle l’État contrôle le destin politique du pays.
Ce ne sont pas deux réponses équivalentes.
Mais ce sont deux réponses à la même fragilité originelle :
la faiblesse de l’État indépendant.
Et c’est peut-être là que le Dialogue national doit commencer.
Car la question n’est pas de choisir entre Lumumba et Mobutu.
La question est :
Comment construire enfin l’État que ni l’un ni l’autre n’a pu durablement instituer ?
- LE PIÈGE DE LA RÉFÉRENCE MOBUTISTE
C’est ici que notre présent devient particulièrement préoccupant.
Une partie des élites politiques congolaises, au pouvoir comme dans l’opposition, semble parfois chercher dans l’expérience mobutiste les recettes d’un État fort.
On admire alors :
la centralisation ;
l’autorité présidentielle ;
la discipline administrative ;
la maîtrise du territoire depuis le centre ;
la capacité de nommer et de révoquer ;
la concentration des instruments de décision ;
la personnalisation de l’autorité ;
la rapidité apparente de la décision.
Mais on oublie la question essentielle :
un État est-il fort parce qu’un homme peut tout décider, ou parce que les institutions peuvent décider et agir même lorsque cet homme n’est plus là ?
C’est ici que se trouve le piège.
Le mobutisme a produit une apparence de puissance extraordinaire.
Mais cette puissance était fortement personnalisée.
Lorsque le sommet s’est effondré, une partie de l’appareil s’est révélée incapable de fonctionner avec la même efficacité.
Cela signifie que le système avait construit une puissance du régime davantage qu’une puissance autonome de l’État.
C’est précisément ce que le Congo ne doit pas reproduire.
Il ne faut pas confondre :
État fort
et
président fort.
Un président fort peut coexister avec un État faible.
Et un État fort peut survivre à un président faible.
La véritable force institutionnelle commence lorsque le fonctionnement de la République ne dépend plus de la qualité exceptionnelle, de la volonté ou de la longévité d’un seul homme.
- LE CONTRE-CHEMINEMENT LUMUMBISTE
Mais il existe un autre danger.
Celui de faire de Lumumba une simple icône.
On peut multiplier ses portraits.
Célébrer ses discours.
Commémorer son assassinat.
Invoquer son nom dans les meetings.
Et pourtant ne rien construire de ce qu’il exigeait implicitement :
une République capable de décider par elle-même.
Le lumumbisme ne peut donc pas être réduit à une esthétique de la mémoire.
Il doit être traduit en capacités institutionnelles.
Si Lumumba représente la souveraineté, alors il faut construire :
une administration souveraine ;
une armée républicaine ;
une économie capable de transformer les ressources nationales ;
une diplomatie capable de défendre des intérêts nationaux ;
une justice capable de résister au pouvoir ;
une connaissance nationale du territoire ;
une politique scientifique ;
une maîtrise des infrastructures ;
une capacité de produire et de conserver les données stratégiques ;
une doctrine foncière ;
une capacité de gouverner le sol et le sous-sol ;
et surtout une institution capable de transmettre le pouvoir sans remettre en cause l’existence même de l’État.
Autrement dit :
il faut transformer le Kimbangi lumumbiste en Kinyadi républicain.
C’est probablement l’une des leçons les plus importantes du diptyque.
Lumumba nous donne une exigence de souveraineté.
Mobutu nous montre qu’une capacité d’État capturée par un homme peut devenir une souveraineté dévoyée.
La République doit donc réunir ce que l’histoire a séparé :
le jugement souverain de Lumumba et la capacité d’action de l’État, mais sans la personnalisation mobutiste du pouvoir.
- LA LEÇON DU SIXIÈME TRIPTYQUE : KIMBANGI-KIMFUMU-KINYADI
Le sixième triptyque permet ici de dépasser le simple jugement historique.
Kimbangi.
Il faut savoir ce qui est.
La République doit pouvoir recevoir le témoignage du territoire, des citoyens, des institutions, des scientifiques, des producteurs, des communautés et de ses propres administrations.
Elle doit pouvoir entendre les mauvaises nouvelles.
Un État qui ne reçoit que les informations qui plaisent au sommet devient aveugle.
Kimfumu.
Il faut ensuite savoir ce qui doit être fait.
Le jugement souverain ne consiste pas à obéir à toutes les informations.
Il consiste à les hiérarchiser selon des valeurs, des intérêts nationaux et une vision du bien commun.
Kinyadi.
Enfin, il faut pouvoir agir.
Sans administration, sans infrastructures, sans finances publiques, sans sécurité, sans science, sans production, sans maîtrise territoriale, la souveraineté reste une déclaration.
Mais le cycle ne s’arrête pas là.
L’action produit des conséquences.
Ces conséquences deviennent un nouveau Kimbangi.
Et le jugement doit recommencer.
C’est la différence fondamentale entre un État vivant et un système fermé.
Le système fermé dit :
J’ai décidé, donc j’ai raison.
L’État vivant dit :
J’ai décidé ; voici ce que le réel produit ; examinons ce que nous devons corriger.
Voilà pourquoi la République refondée doit être corrigible par le réel.
VII. CE QUE LE DIALOGUE NATIONAL NE DOIT PAS RECONSTRUIRE
Le Dialogue national doit donc se méfier de trois nostalgies.
La nostalgie de l’homme fort
Elle conduit au mobutisme sans Mobutu.
La nostalgie de l’icône
Elle conduit au lumumbisme commémoratif sans souveraineté effective.
La nostalgie des équilibres anciens
Elle conduit à reproduire des compromis qui ont peut-être permis à des régimes de survivre mais n’ont pas produit une République souveraine.
La refondation doit sortir de ces trois nostalgies.
Elle ne doit pas chercher :
un nouveau Lumumba ;
ni
un nouveau Mobutu ;
ni même
un nouveau Kabila.
Elle doit chercher quelque chose de plus difficile :
des institutions qui rendent inutile l’homme providentiel et impossible l’homme propriétaire de l’État.
VIII. LA RÉPUBLIQUE APRÈS L’HOMME FORT
Une République mature ne doit pas demander :
Qui sera le prochain homme fort ?
Elle doit demander :
Quelles institutions devons-nous construire pour que personne ne puisse devenir indispensable à la République ?
Voilà le véritable changement de paradigme.
Le président ne doit pas être faible.
Mais sa force doit être institutionnelle, non personnelle.
Le Parlement ne doit pas être paralysant.
Mais il doit pouvoir contrôler.
La justice ne doit pas être un contre-pouvoir abstrait.
Elle doit pouvoir agir.
L’administration ne doit pas être une clientèle.
Elle doit être une capacité permanente de l’État.
L’armée ne doit pas être un instrument du président.
Elle doit être une institution de la République.
Les ressources naturelles ne doivent pas être la propriété informelle du pouvoir.
Elles doivent être administrées comme un patrimoine national et intergénérationnel.
Le territoire ne doit pas être seulement une carte administrative.
Il doit devenir une réalité gouvernée, connue, produite et protégée.
C’est cela que signifie passer de la puissance personnelle à la puissance institutionnelle.
- ET APRÈS ?
Il serait tentant, à ce stade, d’étendre immédiatement cette lecture à toutes les présidences qui ont suivi.
Ce serait une erreur méthodologique.
Laurent-Désiré Kabila ouvre une autre séquence historique.
Son parcours est lié à une autre configuration : la guerre régionale, l’effondrement du Zaïre, les rapports avec les États voisins, la reconstruction d’un État après la chute de Mobutu et la question de la continuité ou de la rupture avec l’ordre précédent.
Puis vient la longue présidence de Joseph Kabila, qui constitue à son tour une autre période historique, avec ses propres mécanismes, ses propres contradictions et ses propres relations internationales.
Il faudra les étudier.
Mais séparément.
Car vouloir tout enfermer dans le même récit reviendrait à produire exactement ce que nous cherchons à éviter : une histoire politique simplifiée au service d’une conclusion déjà décidée.
La méthode doit rester celle-ci :
témoigner ; documenter ; interpréter ; comparer ; juger ; apprendre.
Chaque période doit être soumise à la même épreuve.
- LA VÉRITABLE REFONDATION
Le Dialogue national ne devrait donc pas avoir pour ambition de choisir entre plusieurs passés.
Il devrait avoir pour ambition de tirer du passé les critères permettant de construire un autre avenir.
Lumumba nous apprend que l’indépendance sans capacité demeure vulnérable.
Mobutu nous apprend que la capacité sans institutions peut devenir capturable.
La leçon commune est immense :
la souveraineté véritable exige à la fois le jugement du peuple et la capacité institutionnelle de l’État.
Mais elle exige aussi une troisième chose :
la capacité de corriger le pouvoir.
C’est ici que la République enracinée peut devenir autre chose qu’une nouvelle formule constitutionnelle.
Elle doit être un système dans lequel :
le territoire témoigne ;
les institutions jugent ;
l’administration agit ;
la société contrôle ;
les générations futures obligent à penser au-delà du présent ;
et le pouvoir accepte d’être corrigé par les conséquences de ses décisions.
C’est le passage :
du pouvoir personnel au pouvoir institutionnel ;
de l’État capturé à l’État fiduciaire ;
de la souveraineté proclamée à la souveraineté produite ;
de la mémoire politique à l’apprentissage historique.
- LE CHOIX HISTORIQUE DU DIALOGUE NATIONAL
Le Congo est peut-être arrivé à un moment où il doit enfin choisir ce qu’il veut apprendre de son propre passé.
Il peut continuer à chercher dans Mobutu l’image d’un État fort.
Il peut continuer à chercher dans Lumumba l’image d’une souveraineté héroïque.
Il peut continuer à changer de dirigeants en espérant que le prochain réparera ce que le précédent a détruit.
Ou il peut décider que la République doit devenir plus forte que ses dirigeants.
C’est cette dernière voie qui constitue la véritable rupture.
La question n’est donc plus :
Lumumba ou Mobutu ?
Elle est :
qu’allons-nous faire de ce que Lumumba et Mobutu nous ont appris ?
Lumumba nous rappelle que le peuple doit être sujet.
Mobutu nous rappelle qu’un État sans garde-fous peut devenir l’instrument d’un pouvoir.
L’un révèle la nécessité de la souveraineté.
L’autre révèle le danger de sa personnalisation.
Entre les deux, la République doit construire son propre chemin.
Ce chemin ne sera ni lumumbiste au sens d’une répétition du passé, ni mobutiste au sens d’une restauration de l’État fort personnalisé.
Il sera républicain.
Il sera enraciné.
Il sera institutionnel.
Il sera territorial.
Il sera productif.
Il sera scientifique.
Il sera numérique.
Il sera du Vivant.
Il sera intergénérationnel.
Et surtout, il devra être capable de faire ce que les régimes successifs ont trop rarement réussi à faire :
apprendre.
CONCLUSION — NE PLUS CHERCHER UN HOMME
La plus grande leçon de Lumumba et de Mobutu n’est finalement pas une leçon sur Lumumba ou sur Mobutu.
C’est une leçon sur nous-mêmes.
Nous avons trop longtemps cherché dans l’histoire congolaise l’homme qui pourrait sauver l’État.
Lumumba.
Mobutu.
Kabila.
Et demain, peut-être un autre.
Cette attente est elle-même une faiblesse institutionnelle.
Une République ne doit pas attendre son sauveur.
Elle doit construire ses mécanismes de sauvegarde.
Elle ne doit pas attendre son homme fort.
Elle doit construire sa force.
Elle ne doit pas attendre son prophète.
Elle doit construire ses lieux de témoignage.
Elle ne doit pas attendre son héros.
Elle doit construire sa capacité d’agir.
C’est pourquoi le Dialogue national ne devrait pas avoir pour objectif de produire un nouvel arrangement entre élites.
Il devrait produire une architecture qui rende progressivement obsolète la politique des hommes providentiels.
La question congolaise n’est donc plus :
Qui doit gouverner le Congo ?
Elle devient :
Quel Congo voulons-nous rendre gouvernable par des institutions qui survivent à ceux qui les dirigent ?
C’est à cet endroit que Lumumba et Mobutu cessent d’être deux mémoires concurrentes.
Ils deviennent deux épreuves historiques de la souveraineté congolaise.
Et leur véritable héritage commun pourrait finalement se résumer ainsi :
Lumumba nous apprend pourquoi la souveraineté est nécessaire.
Mobutu nous apprend pourquoi elle doit être institutionnalisée.
La République à venir devra nous apprendre comment la rendre durable.
Car une souveraineté qui dépend d’un homme n’est pas encore une souveraineté.
La souveraineté ne se proclame pas. Elle se produit.

