Dr. John M. UlimwenguDr. John M. Ulimwengu

Dr. John M. Ulimwengu

Résumé

La République démocratique du Congo ne manque ni de ressources ni d’intelligences individuelles. Son principal défi réside dans sa difficulté à transformer ces atouts en intelligence collective, c’est-à-dire en capacité durable à produire des connaissances fiables, sélectionner les compétences, coordonner l’action, apprendre des résultats et consolider les institutions. L’article met en évidence le paradoxe d’une croissance économique qui se traduit insuffisamment en amélioration du bien-être et avance l’hypothèse d’une socialisation de la médiocrité, lorsque les systèmes de sélection et de promotion valorisent davantage les relations que le mérite et la performance. La reconstruction passe par l’éducation, les capacités statistiques, la valorisation de l’expertise et un personnel politique capable de s’entourer, d’accepter la contradiction, de déléguer et de rendre compte. Elle pourrait commencer dans les territoires, à travers des laboratoires locaux d’intelligence collective produisant des résultats mesurables et progressivement mis en réseau.

1.      Ce que les chiffres disent, et ce qu’ils ne disent pas

Il existe une contradiction congolaise qu’il est difficile d’ignorer. La République démocratique du Congo dispose d’un territoire immense, de ressources minières considérables, d’un potentiel agricole et hydroélectrique exceptionnel, d’une population très jeune et d’une diaspora hautement qualifiée. Son hymne national porte une ambition qui dépasse la simple survie : dresser des fronts longtemps courbés, bâtir un pays plus beau qu’avant, léguer aux générations futures une nation prospère. Soixante-cinq ans après l’indépendance, l’écart entre ce potentiel et les conditions de vie de la majorité demeure considérable.

Encore faut-il énoncer le diagnostic avec exactitude. Le pays n’est pas engagé dans une trajectoire économique uniformément descendante. Son produit intérieur brut réel a progressé de 6,4 % en 2021, 9,3 % en 2022, 8,5 % en 2023, 6,1 % en 2024 et 5,8 % en 2025. Peu de pays africains font mieux. Le problème est ailleurs, et il est plus profond : cette croissance ne se convertit pas en transformation des conditions de vie.

La trajectoire longue le montre sans ambiguïté.

Figure 1. Une croissance qui n’a pas reconstitué le point de départ. Source : Banque mondiale, World Development Indicators, dollars constants de 2015, mise à jour du 13 juillet 2026.

En dollars constants, le produit intérieur brut par habitant s’élevait à 1 303 dollars en 1960. Il a culminé à 1 415 dollars en 1974, s’est effondré jusqu’à 322 dollars en 2002, et se situe aujourd’hui à 568 dollars. Autrement dit, après quinze années de croissance ininterrompue, le Congolais moyen dispose d’environ 44 % de ce dont disposait son grand-père en 1960. Sur les cinq pays figurés, la RDC est le seul dont le revenu réel par habitant soit aujourd’hui inférieur à son niveau de 1960. La Corée du Sud, partie d’un niveau inférieur au Congo, l’a multiplié par trente-six.

Une précision de méthode s’impose, car elle importe pour la suite de cet article. Cette ampleur dépend de la série retenue. La base historique Maddison, qui emploie un autre déflateur, situe la baisse autour de 29 % plutôt que 56 %. Le profil — apogée en 1974, effondrement, creux en 2002, reprise — est concordant ; la magnitude ne l’est pas. Et les comptes nationaux congolais antérieurs à 1990 sont des rétropolations, non des mesures d’époque. Cette prudence n’affaiblit pas le constat : elle indique déjà où se situe une partie du problème.

2.      Une croissance qui ne se convertit pas

Les indicateurs de bien-être racontent une histoire cohérente avec la trajectoire longue.

Figure 2. Le décalage entre la performance macroéconomique et les conditions de vie.

Sources indiquées sur la figure ; les années de référence diffèrent d’un indicateur à l’autre.

En 2024, 22,5 % de la population avait accès à l’électricité : 55 % en milieu urbain, et 1 % en milieu rural. En 2020, dernière année d’enquête disponible, 85,3 % de la population vivait sous le seuil international de trois dollars par jour. Entre septembre et décembre 2025, 24,8 millions de personnes se trouvaient en insécurité alimentaire aiguë de niveau crise ou supérieur ; l’actualisation publiée par le Cadre intégré de classification le 12 mai 2026 projette 26,5 millions pour le premier semestre 2026. En matière d’eau, 35,7 % de la population disposait en 2024 de services au moins élémentaires, et 11,9 % d’un service géré en toute sécurité — 0,5 % en milieu rural.

Un chiffre mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il illustre exactement ce dont traite cet article. Le Poverty and Equity Brief consacré à la RDC par la Banque mondiale en octobre 2025 affirme qu’en 2024, près de cinquante millions de Congolais vivaient en extrême pauvreté. Ce chiffre est incompatible avec les propres données de l’institution : au seuil de trois dollars par jour, la plateforme de la Banque mondiale conduit à environ quatre- vingt-dix millions de personnes pour la même année. Les cinquante millions correspondent en réalité au comptage au seuil national de l’année 2020. L’erreur n’est pas anodine : elle porte sur quarante millions de personnes, et elle figure dans un document de référence largement cité. Quand la mesure elle-même est fragile, le débat public hérite de sa fragilité.

Enfin, l’Indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International attribue à la RDC un score de 20 sur 100, au 163ᵉ rang sur 182 pays et territoires, à égalité avec deux autres. Cet indicateur mesure une perception, non des actes constatés, et Transparency International précise que seuls les scores — non les rangs — sont comparables dans le temps. Le score congolais est stable depuis dix ans : 21 en 2016, 19 en 2021, 20 en 2024 et 2025. Ce n’est pas une aggravation ; c’est une immobilité.

3.      Les ressources naturelles ne construisent pas les nations

La tentation est grande d’expliquer cet écart par un déficit de ressources. Les faits l’interdisent. Le secteur extractif représentait en 2023, selon le rapport de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, 37,9 % du produit intérieur brut, 99,6 % des exportations et 29,3 % des recettes publiques, pour 5,8 milliards de dollars versés à l’État. Le pays a produit cette année-là 2,84 millions de tonnes de cuivre et près de 140 000 tonnes de cobalt.

Les ressources ne se transforment pas spontanément en développement. Elles doivent traverser une chaîne : des institutions capables de les capter, des capacités pour les convertir en investissement, des investissements qui deviennent des services, des services qui modifient les conditions de vie. Chaque maillon de cette chaîne est une capacité collective, et non une dotation naturelle. La question n’est donc pas de savoir pourquoi le Congo ne se développe pas malgré ses ressources. Elle est de savoir quel système une société met en place pour produire, sélectionner, relier et reproduire les compétences dont elle a besoin pour se transformer.

4.     Une hypothèse : la socialisation de la médiocrité

C’est ici qu’apparaît ce que l’on pourrait appeler, avec prudence, une socialisation de la médiocrité. L’expression demande à être immédiatement circonscrite, car elle prête à contresens.

Elle ne signifie en aucune manière que le Congolais serait médiocre. Les réussites individuelles congolaises, au pays comme dans la diaspora, dans les sciences, les entreprises et les organisations internationales, suffisent à écarter cette hypothèse. La proposition est strictement institutionnelle : que se passe-t-il lorsqu’un environnement récompense durablement davantage la relation que la compétence, la proximité avec le pouvoir que la performance, l’improvisation que la préparation, le diplôme que la maîtrise du savoir, la loyauté personnelle que la contradiction argumentée, et parfois l’impunité plutôt que la responsabilité ? Des comportements initialement dysfonctionnels deviennent, pour ceux qui doivent évoluer dans ce système, des stratégies rationnelles.

Figure 3. Deux équilibres possibles avec les mêmes personnes.

Il faut être explicite sur le statut de cette proposition : c’est une hypothèse de travail, pas un résultat établi. La vérifier supposerait des données sur le recrutement, la promotion et la sanction dans l’administration congolaise — quelle proportion de postes pourvus par concours, quel taux de sanction effective après un rapport d’audit, quelle corrélation entre performance mesurée et avancement. Ces données ne sont pas publiées. L’hypothèse est donc plausible, cohérente avec ce que l’on observe, et non démontrée.

Ce que l’on peut établir, en revanche, c’est l’état des maillons que cette hypothèse met en cause.

  • Le taux d’achèvement du primaire atteignait 75,7 % en 2023. Mais aller à l’école n’est pas apprendre. La Banque mondiale et l’Institut de statistique de l’UNESCO estimaient en 2024 que 97 % des enfants congolais en fin d’âge du primaire ne savaient pas lire et comprendre un texte court adapté à leur âge, contre 86 % pour l’Afrique subsaharienne. Ce chiffre demande une réserve : il combine un test d’apprentissage de 2019 et un taux de scolarisation de 1999, faute de mesure plus récente. Ce n’est pas une mesure contemporaine. Que le principal indicateur d’apprentissage d’un pays de 113 millions d’habitants repose en partie sur une donnée d’il y a vingt-sept ans est, en soi, une information.
  • Les dépenses publiques d’éducation représentaient 2,84 % du produit intérieur brut en 2022. Les dépenses publiques intérieures de santé s’élevaient à 0,69 % du produit intérieur brut en 2023, soit 4 % des dépenses publiques totales — environ un cinquième des dépenses courantes de santé du pays, le reste étant assumé par les ménages et les bailleurs. Les repères internationaux auxquels le pays a souscrit, de la Déclaration d’Abuja à celle d’Incheon, situent les cibles à des niveaux plusieurs fois supérieurs.
  • Penser ensemble. La dernière donnée disponible sur les dépenses de recherche et développement date de 2015 : 0,41 % du produit intérieur brut. Onze ans sans mise à jour — et l’absence de mesure est elle-même un symptôme. Le pays a publié 875 articles scientifiques indexés en 2024, pour une population de 113 millions d’habitants.

5.      Le point aveugle : on ne pilote pas ce qu’on ne compte pas

Il y a un maillon dont on parle peu, et qui conditionne tous les autres : la capacité d’une société à se décrire elle-même. Une administration ne peut allouer avec discernement ce qu’elle ne mesure pas ; un débat public ne peut arbitrer entre des priorités qu’il ne peut chiffrer ; une politique ne peut être évaluée si l’état initial est inconnu.

Ce constat, je l’ai rencontré de manière très concrète en conduisant un travail de planification pour cinq territoires de la province du Haut-Lomami et un programme pour l’ensemble de la province du Haut-Katanga.

Figure 4. Le déficit d’observation territoriale. Source : dépouillement de l’auteur, septembre 2026.

Sur les dix domaines examinés pour les territoires du Haut-Lomami — démographie, agriculture, sécurité alimentaire, santé, éducation, infrastructures, mines, environnement, conflits, finances publiques — trois seulement disposaient d’une source identifiable à l’échelle du territoire. Pour le Haut-Katanga, mieux documenté, cinq sur seize. Pour tout le reste, il a fallu écrire « à établir lors d’une étude de référence ».

Quelques exemples concrets. Le dernier recensement général de la population date de 1984 : toute donnée démographique congolaise est une projection construite sur un cadre d’échantillonnage vieux de quarante-deux ans. Pour le seul territoire de Bukama, les deux sources les plus citées donnent 1 184 616 et 514 242 habitants — un écart d’un facteur 2,3, que rien ne permet d’arbitrer. La Cellule d’analyses des indicateurs de développement, créée par décret en 2015 auprès de la Primature précisément pour publier les indicateurs socio-économiques des 145 territoires, a vu ses fiches territoriales devenir inaccessibles en 2026 : la source qui alimentait la quasi-totalité des chiffres territoriaux en circulation a disparu en cours de travail. La matrice de suivi des déplacements de l’Organisation internationale pour les migrations ne couvre pas le Haut-Katanga ; aucun effectif de déplacés vérifié n’y existe pour 2023-2026, malgré des affrontements documentés. Et l’actualisation du Cadre intégré de classification de mai 2026 n’a pas réanalysé cette province, faute de données suffisantes.

Aucun de ces éléments n’est un scandale isolé. Pris ensemble, ils décrivent autre chose : non pas un pays qui choisirait mal, mais un pays qui a perdu, par endroits, les moyens de choisir sur la base de preuves. C’est le maillon le moins visible et peut-être le plus déterminant de l’intelligence collective.

6.      Pourquoi quelques excellences ne suffisent pas

Le capital humain individuel et la capacité collective sont deux choses distinctes. Un pays peut compter des chirurgiens remarquables et un système de santé défaillant, des agronomes excellents et une agriculture stagnante, des juristes brillants et un État de droit faible. L’intelligence collective ne se réduit pas à la somme des intelligences : elle suppose des mécanismes qui les relient, les sélectionnent, les évaluent et les reproduisent. Ce sont ces mécanismes, plus que les talents, qui font défaut.

L’enjeu n’est donc pas de former davantage de diplômés, ni de trouver quelques dirigeants exceptionnels. Il est de reconstruire le système qui fabrique l’excellence collective.

7.      Le maillon politique : créer les conditions de l’intelligence collective

Une intelligence collective ne prospère pas seulement parce qu’une société possède de bons experts, de bonnes données ou des citoyens engagés. Elle dépend aussi du type d’environnement que le personnel politique crée autour de la décision publique. Il ne s’agit pas de rechercher une classe de dirigeants providentiels, encore moins de confondre compétence technique et légitimité politique. Le rôle décisif du responsable politique est plutôt de rendre possible l’usage collectif des compétences : fixer une direction, organiser l’arbitrage, protéger la contradiction, sélectionner des équipes capables, demander des résultats et préserver les institutions au-delà des personnes.

La littérature récente sur la capacité de l’État permet de préciser ce profil sans le réduire à des qualités morales abstraites. Le rapport 2026 de la Banque mondiale sur la performance de la main-d’œuvre publique souligne notamment l’importance du recrutement au mérite, des pratiques de management, des compétences et de l’intégrité pour la qualité des services publics. Le Government Analytics Handbook insiste, de son côté, sur l’usage des données administratives pour diagnostiquer le fonctionnement réel des organisations publiques plutôt que gouverner par intuition. L’enjeu politique n’est donc pas d’être soi-même expert en tout, mais de construire les règles qui permettent à l’expertise de compter.

Le tableau suivant traduit cette idée en comportements observables. Il ne décrit ni un parti ni une personnalité ; il propose un profil fonctionnel du personnel politique compatible avec une société qui veut transformer ses intelligences dispersées en capacité collective.

Dimension Comportement observable Ce que cela protège ou produit
Rapport au savoir Distinguer ce qui relève des faits, de l’expertise et du choix politique ; demander les données manquantes ; accepter de réviser une décision lorsque les faits changent. Décisions mieux informées et capacité d’apprentissage.
Sélection des équipes Nommer sur la compétence, l’intégrité et la capacité d’exécution ; protéger des procédures transparentes de recrutement et de promotion. Professionnalisation de l’État et mémoire institutionnelle.
Rapport à la contradiction Institutionnaliser le débat contradictoire, écouter les avis défavorables et éviter que la loyauté personnelle ne remplace la qualité du conseil. Réduction des angles morts et amélioration des arbitrages.
Délégation et responsabilité Donner une autonomie réelle aux responsables opérationnels, avec objectifs, moyens, délais et obligation de rendre compte. Capacité d’exécution sans microgestion politique.
Continuité institutionnelle Préserver les programmes, données, compétences et dispositifs utiles au-delà des remaniements et alternances. Accumulation des capacités plutôt que recommencement permanent.
Rapport au territoire Faire remonter l’information et les solutions depuis les territoires ; tester à petite échelle avant généralisation. Apprentissage par l’expérience et politiques mieux adaptées.
Redevabilité Publier les objectifs, suivre quelques indicateurs vérifiables, expliquer les écarts et accepter l’évaluation indépendante. Confiance, correction des erreurs et discipline de résultat.

Tableau 1. Profil fonctionnel d’un personnel politique compatible avec l’intelligence collective.

Ce profil conduit à une distinction importante : l’intelligence collective n’abolit pas la politique. Les données ne choisissent pas à la place de la société entre des priorités légitimes concurrentes. Elles permettent cependant de rendre les arbitrages plus explicites, d’identifier les contraintes et de vérifier si les engagements produisent les résultats annoncés. Le personnel politique capable de faire prospérer l’intelligence collective est donc celui qui sait combiner légitimité démocratique, sens de l’État, capacité d’arbitrage et discipline de la preuve.

Il doit surtout résister à une tentation fréquente dans les systèmes institutionnels fragiles : remplacer les institutions par les personnes. Si chaque changement de titulaire entraîne le départ des équipes, l’effacement des données, l’abandon des programmes et la redéfinition complète des priorités, l’État ne peut pas apprendre. La fonction politique transformationnelle consiste alors moins à tout contrôler qu’à construire des mécanismes qui continuent de fonctionner lorsque les personnes changent. C’est à cette condition que l’excellence individuelle peut devenir patrimoine institutionnel.

Cette perspective rejoint directement la proposition territoriale développée plus loin. Les territoires peuvent servir de lieux d’apprentissage précisément parce qu’ils permettent d’observer, à une échelle maîtrisable, si des responsables politiques et administratifs parviennent à organiser la coopération, utiliser les données, protéger les compétences et produire des résultats vérifiables. L’objectif n’est pas d’identifier des héros locaux, mais des arrangements institutionnels reproductibles.

8.      Le territoire comme unité de reconstruction

Cette reconstruction ne dépend donc pas seulement de la formation des citoyens et des experts ; elle exige aussi un environnement politique qui protège le mérite, la preuve et la continuité. Mais elle pourrait ne pas commencer là où l’on regarde habituellement. Non pas par une annonce depuis Kinshasa, mais dans les territoires, les écoles, les universités, les administrations locales, les entreprises et les communautés.

L’idée est simple à énoncer et difficile à exécuter. Un territoire pilote réunit une cohorte restreinte — vingt à trente personnes : enseignants, agronomes, médecins, entrepreneurs, agents de l’administration, membres de la société civile — sélectionnée sur la compétence, l’intégrité et l’ancrage communautaire, non sur l’appartenance politique. Cette cohorte construit un diagnostic partagé du territoire, choisit deux ou trois problèmes réellement résolubles, mobilise les données disponibles, expérimente, mesure les résultats et documente ce qu’elle apprend, y compris ses échecs. La légitimité ne vient pas d’une proclamation : elle vient des résultats. D’autres territoires suivent. Les noyaux sont ensuite reliés à l’échelle provinciale, puis nationale.

La discrétion initiale prend alors un sens précis : commencer petit, éviter la politisation prématurée, laisser la crédibilité précéder la visibilité. Il ne s’agit pas de clandestinité, mais d’une stratégie de germination.

Il faut énoncer aussi honnêtement les objections, car elles sont sérieuses. Une initiative de ce type peut être capturée politiquement dès qu’elle devient visible. Elle peut créer une structure parallèle qui affaiblit l’administration au lieu de la renforcer. Elle peut reproduire, dans sa propre sélection, les logiques de réseau qu’elle prétend corriger. Elle peut produire des réussites locales qui ne se généralisent jamais — la littérature sur les projets pilotes est remplie d’expériences réussies et jamais mises à l’échelle. Et rien ne garantit qu’une accumulation de capacités locales se traduise en capacité nationale : c’est une hypothèse, pas un mécanisme établi.

Ces objections n’invalident pas la proposition ; elles indiquent à quelles conditions elle mériterait d’être tentée, et à quelles conditions il faudrait l’abandonner. Une expérience de ce genre n’a d’intérêt que si elle est falsifiable : si, après vingt-quatre mois, les problèmes choisis ne sont pas mesurablement moins graves qu’au départ, l’hypothèse doit être révisée, non défendue.

9.      De « Debout Congolais » à une capacité de transformation

L’hymne national congolais est un texte d’engagement collectif. Il dit « bâtissons », au pluriel. Le rêve national qu’il exprime ne peut pas rester seulement patriotique ou rhétorique ; pour produire des effets, il doit devenir institutionnel — c’est-à-dire inscrit dans des règles de sélection, des obligations de résultat, des dispositifs de mesure et des mécanismes de sanction qui survivent aux personnes et aux régimes.

Le Congo n’a peut-être pas besoin, dans l’immédiat, d’une nouvelle grande vision proclamée depuis la capitale. Il a besoin de communautés capables de démontrer, territoire après territoire, qu’une autre manière de réfléchir ensemble, de décider ensemble et de rendre compte est possible. Il a également besoin d’un personnel politique capable de reconnaître ces foyers de compétence, de les protéger contre la capture, de les relier aux institutions publiques et de laisser les résultats guider leur expansion. Lorsque ces foyers seront suffisamment nombreux et reliés, ce qui apparaît aujourd’hui comme une exception pourra devenir une norme.

Et il a besoin, préalablement, de pouvoir se compter. Un pays qui ne sait pas combien d’habitants vivent dans un de ses territoires ne peut pas savoir s’il progresse. Reconstruire l’appareil statistique territorial n’est pas une tâche technique subalterne : c’est la condition de possibilité de tout le reste.

By amedee

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