Loucas Alouma
Il existe des questions que l’on apprend dans les livres, et d’autres que la vie elle-même finit par nous imposer.
Pourquoi vivons-nous ? Que devons-nous attendre de l’existence ? La vie est-elle destinée à être continuellement supportée comme un fardeau, ou l’être humain devrait-il pouvoir aspirer à une existence paisible, digne et progressivement meilleure ?
Je ne me suis pas posé ces questions dans le confort d’une réflexion abstraite.
Elles sont nées de mon histoire.
Et si mes écrits interrogent aujourd’hui avec insistance la pauvreté, l’État, les institutions, le développement, l’intelligence ou le sens de la vie, c’est aussi parce que, bien avant de devenir des sujets de réflexion, ces réalités ont traversé ma propre existence.
A. Mon père avait servi l’État
Mon père appartenait à cette génération de Congolais formée sous l’administration coloniale pour servir dans l’enseignement puis dans l’administration.
Selon l’histoire familiale qui m’a été transmise, il fut parmi les premiers enseignants accrédités de son territoire dans le cadre d’un système de formation accélérée. Cette formation, relativement courte mais exigeante, devait rendre rapidement opérationnels des Congolais capables d’enseigner et d’assumer progressivement certaines responsabilités administratives.
Il participa ainsi à la formation d’autres enseignants, contribuant à diffuser l’instruction dans sa contrée.
Cette histoire m’interpelle encore aujourd’hui.
Comment une formation relativement courte pouvait-elle produire des personnes capables d’assumer rapidement des responsabilités importantes ?
La question mérite mieux que la nostalgie.
Il ne s’agit pas d’idéaliser le système colonial, dont les profondes inégalités et les finalités propres doivent être historiquement reconnues. Il s’agit d’étudier froidement les méthodes pédagogiques qui permettaient d’obtenir certains résultats : discipline, apprentissage intensif, mise en situation, responsabilité précoce, exigence pratique, sélection et formation professionnelle.
Notre erreur consiste parfois à admirer le niveau de vie apparent d’une époque plutôt qu’à étudier les mécanismes qui permettaient à certaines institutions de fonctionner.
C’est encore le symbolique plutôt que l’essence.
B. Du maître d’école à l’administrateur
Mon père quitta ensuite l’enseignement pour intégrer l’administration territoriale.
Sa carrière le conduisit dans différentes régions du pays, au rythme des affectations et mutations propres à l’administration publique de l’époque.
Après l’indépendance, il poursuivit sa formation à Likasi dans une école supérieure d’administration afin d’adapter ses qualifications aux exigences du nouvel État congolais.
Il appartenait donc à cette génération pour laquelle servir l’administration n’était pas seulement disposer d’un emploi.
Être fonctionnaire signifiait représenter l’État.
Puis vint la rupture.
C. Quand l’État abandonne celui qui l’a servi
En 1984, mon père fut mis à la retraite dans des conditions que notre famille vécut comme brutales et prématurées.
Nous étions alors à Bukama.
Pour la famille, cette décision administrative ne signifiait pas simplement la fin d’une carrière professionnelle.
Elle signifiait le commencement d’un bouleversement existentiel.
Il fallait quitter. Mais comment déplacer une famille lorsqu’un État met son fonctionnaire à la retraite sans lui garantir effectivement les conditions matérielles d’une transition digne ?
L’administration n’avait même pas été capable, dans notre situation, d’organiser correctement notre retour.
Il fallut finalement l’intervention de responsables militaires pour qu’un avion-cargo nous transporte depuis la base militaire de Kamina jusqu’à Kinshasa.
Je revois encore, à travers la mémoire familiale et celle de mon enfance, ce déplacement comme la frontière entre deux vies.
Avant, il existait encore une certaine continuité.
Après commença l’incertitude.
D. La pauvreté peut avoir une date
À Kinshasa, mon père n’avait pas accumulé une fortune susceptible de protéger sa famille.
Il avait servi.
Et lorsqu’il ne pouvait plus servir, l’institution qu’il avait servie ne lui garantissait plus suffisamment les conditions de la dignité qui aurait dû accompagner sa retraite.
Nous n’avions pas de logement correspondant à la sécurité qu’aurait dû avoir un haut fonctionnaire après une longue carrière.
Progressivement, la vie familiale se resserra comme un étau.
Les ressources diminuèrent.
Les possibilités se réduisirent.
La vulnérabilité s’installa.
Et la pauvreté commença à devenir notre environnement.
Cette expérience m’a enseigné quelque chose d’essentiel :
une famille ne devient pas toujours pauvre parce qu’elle n’a pas travaillé. Elle peut devenir pauvre parce que les institutions qui devaient protéger la continuité de son existence cessent de fonctionner.
Voilà pourquoi la pauvreté doit également être étudiée comme un phénomène institutionnel.
E. La pauvreté n’est pas seulement individuelle
On explique souvent la pauvreté par les comportements des personnes.
Il n’a pas travaillé.
Il n’a pas épargné.
Il a mal géré.
Il n’a pas entrepris.
Ces explications peuvent être valables dans certains cas. Mais elles deviennent insuffisantes lorsqu’un même phénomène frappe simultanément des milliers ou des millions de personnes.
Lorsqu’un fonctionnaire travaille pendant plusieurs décennies et tombe dans la précarité au moment de sa retraite, le problème n’est plus uniquement personnel.
Lorsque le salaire ne permet plus de vivre, le problème devient institutionnel.
Lorsque la pension ne protège plus la vieillesse, il devient institutionnel.
Lorsque l’école publique ne garantit plus l’ascension sociale, il devient institutionnel.
Lorsque la maladie peut ruiner une famille, il devient institutionnel.
Lorsque la perte d’un emploi signifie immédiatement la chute sociale, il devient institutionnel.
La pauvreté devient alors moins l’échec d’un individu que l’échec des mécanismes qui devraient empêcher qu’un accident de la vie se transforme en condamnation sociale.
C’est dans ce sens que mon expérience familiale m’a progressivement conduit à cette thèse : en RDC, une part importante de la pauvreté ne peut être comprise sans examiner le fonctionnement de l’État et des institutions.
F. 1983 : un tournant à étudier, mais pas une cause unique
Mon histoire familiale m’a également conduit à interroger les transformations économiques des années 1980.
L’année 1983 constitue effectivement un tournant important dans l’histoire économique du Zaïre. Le FMI situe en septembre 1983 le lancement d’un important programme de stabilisation et de libéralisation comprenant notamment une forte dévaluation et des réformes orientées vers le marché.
La Banque mondiale confirme l’ampleur du changement : dévaluation du zaïre, libéralisation des prix et du commerce, contraintes sur les dépenses et les salaires publics, réduction de certains emplois publics et réformes des entreprises d’État.
Mais l’histoire oblige à aller plus loin.
La crise n’a pas commencé en 1983. La Banque mondiale situe une forte détérioration économique dès le milieu des années 1970, après notamment les conséquences de la zaïrianisation, l’endettement extérieur, des investissements peu rentables, la dégradation des infrastructures et les déséquilibres macroéconomiques.
Inversement, les réformes engagées à partir de 1983 produisirent certains résultats temporaires : le FMI relève une reprise de la croissance réelle entre 1984 et 1986. Mais elles ne débouchèrent pas sur une croissance durable ; la Banque mondiale souligne notamment que l’investissement privé resta insuffisant et que plusieurs programmes ultérieurs échouèrent à transformer structurellement l’économie.
Je ne présenterais donc pas 1983 comme l’origine unique du mal congolais au temps curieusement de la gouvernance menée par Léon Kengo wa Dondo.
Je la considère plutôt comme une période charnière dont il faut étudier sérieusement les conséquences sociales, particulièrement sur la fonction publique et les familles dépendantes de l’État.
G. Lorsque servir l’État ne protège plus
C’est ici que mon interrogation devient plus profonde.
Que se passe-t-il dans l’esprit d’un fonctionnaire lorsqu’il observe qu’un collègue ayant servi loyalement pendant trente ans termine sa vie dans la pauvreté ?
Quel message l’institution lui envoie-t-elle ?
Elle lui dit implicitement :
« Ton intégrité ne garantit pas ton avenir. »
Et c’est extrêmement dangereux.
Car lorsque l’État ne garantit plus la sécurité minimale de celui qui le sert honnêtement, celui-ci peut être tenté de construire lui-même sa sécurité pendant qu’il détient encore une fonction.
Le bureau devient une opportunité.
La signature devient une ressource.
La fonction devient une assurance-vie.
Le pouvoir administratif devient un capital à exploiter avant qu’il ne disparaisse.
Cela ne justifie évidemment ni le détournement ni la corruption. Mais cela aide à comprendre comment l’insécurité institutionnelle peut produire des incitations perverses.
Un État qui précarise ses serviteurs peut finir par fabriquer lui-même les comportements prédateurs qu’il prétend combattre.
La corruption devient alors non seulement une question de morale individuelle, mais aussi une question d’architecture institutionnelle.
H. Mes parents avaient perdu beaucoup, mais pas l’essentiel
Dans notre famille pourtant, quelque chose résista. L’instruction.
Mes parents étaient matériellement appauvris, mais ils conservaient une conviction : leurs enfants devaient étudier.
Ma mère, femme au foyer sans formation professionnelle particulière, dut se tourner vers le petit commerce et différentes formes de débrouillardise pour contribuer à nourrir la famille.
Mes parents se sacrifièrent au-delà du raisonnable pour notre scolarité.
Ils auraient pu nous transmettre une maison.
Ils auraient pu nous transmettre un patrimoine financier.
Les circonstances ne le permirent pas.
Ils nous transmirent autre chose :
la possibilité intellectuelle de ne pas rester prisonniers de la condition dans laquelle les circonstances nous avaient placés.
Avec le recul, je comprends mieux la grandeur de cet héritage.
I. Diplômé, mais toujours dépendant
Je terminai finalement mes études universitaires.
On aurait pu penser que la délivrance était arrivée.
J’étais économiste.
Diplômé.
Formé.
Disponible pour travailler.
Et pourtant, pendant près de deux années, je me retrouvai sans emploi, dans la maison familiale.
Le paradoxe était cruel.
Mes parents s’étaient appauvris pour financer mes études afin que je devienne autonome.
Et après avoir obtenu mon diplôme, je continuais à dépendre d’eux.
Ma mère continuait à me nourrir. Je la voyais acheter, en fin de journée, les produits devenus moins chers parce que les vendeurs voulaient écouler leurs derniers stocks : quelques légumes, du poisson chinchard bon marché, ce que les moyens du jour permettaient d’obtenir.
Et moi, économiste, adulte, instruit, je mangeais ce que ma mère, déjà éprouvée par des années de difficultés, réussissait encore à rapporter à la maison.
C’est là que quelque chose se produisit en moi.
Pourquoi moi ? Pourquoi vivre ainsi ?
Mon esprit se révolta.
Pas contre ma mère.
Pas contre mon père.
Pas même immédiatement contre la société.
Il se révolta contre la situation elle-même.
Je me suis demandé :
Pourquoi ?
Pourquoi moi ?
Pourquoi avoir étudié ?
Pourquoi vivre ?
Est-ce cela, la vie ?
Attendre chaque soir que quelqu’un d’autre apporte de quoi manger ?
Accepter les événements tels qu’ils arrivent ?
Vieillir progressivement dans la dépendance ?
Devais-je considérer cette existence comme normale simplement parce que des milliers d’autres personnes la vivaient également ?
J’étais économiste.
Je croyais en Dieu.
Je considérais avoir reçu une éducation morale.
Et pourtant, matériellement, ma vie ne correspondait pas à ce que toutes ces acquisitions auraient dû permettre.
C’est peut-être à cet instant précis que j’ai cessé de simplement vivre la vie pour commencer à interroger la vie.
J. La question qui change une existence
Il existe probablement un moment où un homme doit cesser de demander uniquement :
« Pourquoi cela m’arrive-t-il ? »
pour commencer à demander :
« Qu’est-ce que je vais faire de ce qui m’arrive ? »
Cette deuxième question change tout.
La première nous place devant les circonstances.
La seconde nous restitue une part de notre liberté.
Je ne pouvais pas immédiatement transformer mon pays.
Je ne pouvais pas effacer la pauvreté de ma famille.
Je ne pouvais pas réparer rétrospectivement la retraite de mon père.
Mais je pouvais décider de ce que cette histoire allait produire en moi.
Du ressentiment ?
De la résignation ?
Ou une recherche permanente de compréhension et de dépassement ?
C’est probablement à partir de là qu’une autre histoire commença.
Elle pourra être racontée ailleurs.
K. Je n’écris donc pas depuis l’extérieur
Voilà pourquoi mes tribunes ne constituent pas, pour moi, de simples exercices littéraires.
L’assistance de l’intelligence artificielle peut aujourd’hui aider à structurer une pensée, à améliorer sa formulation ou à rendre un texte plus fluide. Mais elle ne peut inventer l’expérience qui a produit la pensée.
Elle n’a pas vécu mon enfance.
Elle n’a pas connu la retraite de mon père.
Elle n’a pas vu ma mère se battre pour nourrir sa famille.
Elle n’a pas connu mon chômage après l’université.
Elle n’a pas éprouvé cette interrogation intérieure devant une assiette obtenue au prix du sacrifice d’une mère.
L’outil peut améliorer la phrase.
Il ne peut pas remplacer la vie qui lui donne son sens.
Mes réflexions sur la pauvreté, l’État, l’éducation, le développement et l’existence ne viennent donc pas d’un observateur installé à l’extérieur de ce qu’il critique.
J’en suis à la fois témoin, produit, analyste et, à certains moments de mon existence, victime.
L. La vie : fardeau ou existence paisible ?
Nous revenons alors à la question initiale.
La vie doit-elle être un fardeau ?
Il serait naïf de penser qu’une existence paisible signifie une vie sans difficultés.
La souffrance, la maladie, la séparation, l’échec, le vieillissement et la mort appartiennent à la condition humaine.
Aucune institution ne pourra les supprimer entièrement. Mais il existe une différence immense entre les difficultés inhérentes à l’existence et les souffrances artificiellement produites par une mauvaise organisation de la société.
Vieillir est humain.
Abandonner un retraité dans la misère est institutionnel.
Tomber malade est humain.
Ne pas pouvoir se soigner faute d’un système accessible est institutionnel.
Chercher un emploi fait partie d’une trajectoire professionnelle.
Maintenir durablement une jeunesse instruite sans perspectives devient un problème économique et institutionnel.
Traverser une difficulté est humain.
Vivre continuellement dans l’insécurité évitable ne devrait pas être considéré comme une fatalité.
Voilà la distinction essentielle.
Nous ne supprimerons jamais le fardeau de la condition humaine ; mais nous avons le devoir de supprimer les fardeaux que nos propres institutions ajoutent inutilement à cette condition.
Et la RDC ?
Cette interrogation dépasse donc mon histoire personnelle.
Elle concerne notre pays.
Qu’est-ce que vivre paisiblement en République démocratique du Congo ?
Est-ce pouvoir travailler sans craindre que toute une carrière débouche sur la pauvreté ?
Pouvoir vieillir sans devenir une charge totale pour ses enfants ?
Pouvoir tomber malade sans que la maladie ruine toute une famille ?
Pouvoir étudier en sachant que l’instruction augmente réellement les possibilités d’autonomie ?
Pouvoir entreprendre sans transformer chaque démarche en combat ?
Pouvoir circuler sans considérer chaque déplacement comme une épreuve ?
Pouvoir élever ses enfants en ayant raisonnablement confiance dans leur avenir ?
Si ces aspirations paraissent extraordinaires, c’est peut-être précisément parce que nous nous sommes habitués à une conception trop pauvre de l’existence paisible.
La paix n’est pas seulement l’absence de guerre.
Il existe aussi une paix de l’existence. C’est la possibilité de vivre sans être continuellement menacé par l’effondrement économique, administratif, sanitaire ou social. C’est la continuité minimale qui permet à l’être humain de penser au-delà de demain.
Car celui qui doit quotidiennement se battre pour survivre dispose de peu d’espace intérieur pour créer, rechercher, entreprendre et préparer l’avenir.
M. Interroger la vie pour mieux la construire
Je n’ai pas trouvé toutes les réponses.
Je ne sais même pas si un être humain peut les trouver toutes.
Mais une chose a changé depuis cette époque où, jeune diplômé sans emploi, j’attendais encore que ma mère rapporte le repas du soir.
Je n’ai plus cessé d’interroger ma propre existence.
Cette interrogation m’a poussé à apprendre davantage.
À rechercher.
À écrire.
À entreprendre.
À comprendre.
À essayer de construire.
À refuser que ma situation du jour constitue nécessairement ma destination.
Je ne vis pas un eldorado.
Je n’ai pas atteint une existence parfaite.
Et je ne prétends nullement avoir découvert la formule du bonheur.
Mais j’ai compris quelque chose qui me paraît essentiel :
une vie que l’on interroge lucidement peut devenir une vie que l’on commence progressivement à orienter.
Peut-être est-ce cela que mes parents m’ont finalement transmis de plus précieux.
Ils n’ont pas pu me protéger de toutes les difficultés. Mais en se sacrifiant pour mon instruction, ils m’ont donné l’instrument intellectuel permettant de ne pas accepter toutes les difficultés comme des fatalités.
Et c’est pourquoi, aujourd’hui encore, je pose cette question au-delà de ma propre personne :
sommes-nous condamnés à supporter la vie, ou pouvons-nous organiser nos institutions, notre intelligence et notre action collective de manière à rendre l’existence humaine progressivement plus digne et plus paisible ?
Je n’en possède certainement pas toute la réponse. Mais avoir vécu le problème m’interdit désormais de ne plus poser la question.
loucasalouma@yahoo.fr

