Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Qu’avons-nous ? Que voulons-nous devenir ?
PAR JOSE M. BAKIMA
Le Dialogue national ne devrait pas être seulement le lieu où les Congolais cherchent à résoudre les crises du moment. Il devrait aussi être l’occasion de poser une question plus fondamentale : quelle conscience avons-nous de nous-mêmes comme peuple et comme nation ?
Car un peuple ne construit pas durablement son avenir sans savoir ce qu’il est, d’où il vient, ce qu’il possède et ce qu’il veut devenir.
Cette interrogation n’est ni une accusation ni un procès de la société congolaise. Les Congolais ont des mémoires, des traditions, des langues, des histoires familiales et communautaires extraordinairement riches. Mais ces mémoires demeurent souvent dispersées, juxtaposées ou insuffisamment articulées dans une conscience historique nationale partagée.
C’est cette articulation qu’il nous faut interroger.
- Un peuple a besoin d’un récit de lui-même
Toutes les grandes collectivités humaines se racontent.
Elles transmettent des récits d’origine, des épreuves fondatrices, des figures tutélaires, des victoires et des défaites, des valeurs, des territoires, des obligations et une représentation de leur avenir.
Le récit fondateur n’est pas nécessairement un compte rendu historique au sens moderne du terme. Il peut comporter une dimension symbolique, mémorielle ou mythique. Cela ne signifie pas qu’il soit sans effet réel.
Le récit agit.
Il donne une représentation du passé.
Il construit une appartenance.
Il transmet des valeurs.
Il établit des obligations.
Il permet à plusieurs générations de se reconnaître dans une même continuité.
L’exemple biblique de l’Exode est, à cet égard, particulièrement instructif. Que l’on considère le récit sous l’angle historique, mémoriel, littéraire ou religieux, il accomplit dans le texte une fonction fondamentale : il raconte comment un groupe opprimé devient un peuple, comment une délivrance devient mémoire, comment cette mémoire fonde une alliance et comment cette alliance organise une manière de vivre.
La question n’est donc pas seulement : « L’événement s’est-il produit exactement comme le récit le raconte ? »
Il faut aussi demander : « Qu’a produit le fait qu’un peuple se soit raconté lui-même à travers ce récit ? »
Cette distinction est essentielle.
Un récit peut être historiquement discuté et produire néanmoins des effets historiques considérables.
- Les nations modernes n’échappent pas à cette logique
Les États-Unis offrent un autre exemple.
Leur histoire nationale s’est construite autour de récits puissants : les Pèlerins, le Mayflower, la fondation des colonies, la Révolution, les Pères fondateurs, la Déclaration d’indépendance, la Constitution, la conquête de l’Ouest, la « destinée » américaine.
Ces récits ne constituent pas tous des descriptions exhaustives de la complexité historique américaine. Ils sélectionnent, ordonnent et donnent du sens.
Ils contribuent ainsi à répondre à une question fondamentale : « Qu’est-ce que l’Amérique ? »
Il ne s’agit pas de dire que le récit américain serait une pure invention. Il s’agit de comprendre qu’entre l’événement historique et la représentation collective de cet événement, il existe un travail de mémoire.
C’est ce travail qui transforme une histoire en conscience historique.
Et c’est précisément ce travail que le Congo doit interroger pour lui-même.
III. Le Congo n’est pas un peuple sans histoire
Il serait profondément erroné de poser le problème comme si le Congo était dépourvu d’histoire.
Notre espace possède des histoires anciennes, des royaumes, des chefferies, des systèmes politiques, des échanges commerciaux, des traditions intellectuelles, des institutions coutumières, des langues, des systèmes de connaissance, des rapports anciens avec les territoires et les ressources.
La période coloniale a ensuite bouleversé ces structures, redessiné les territoires, imposé de nouvelles institutions et produit de nouvelles catégories administratives.
L’indépendance a ouvert une nouvelle séquence.
Puis sont venus les crises politiques, les changements institutionnels, les guerres, les déplacements de populations, les interventions extérieures, l’exploitation des ressources et les transformations économiques.
Tout cela constitue notre histoire.
Mais une question demeure :
Comment transformer cette pluralité d’histoires en conscience historique commune sans effacer les histoires particulières qui la composent ?
C’est probablement l’un des grands défis intellectuels et politiques du Congo.
- De l’identité particulière à la conscience nationale
Un Congolais peut parfaitement connaître son histoire familiale, son peuple, sa langue et son territoire d’origine.
Mais cela ne répond pas entièrement à la question nationale.
Il faut encore pouvoir passer de : « Qui suis-je ? » à : « Qui sommes-nous ? »
Le passage n’est pas automatique.
Il suppose un travail de connaissance, de mémoire, d’enseignement, de recherche et de dialogue.
L’identité congolaise ne devrait donc pas être pensée comme une négation des identités historiques qui composent le pays.
Elle pourrait être pensée comme leur mise en relation dans une histoire politique commune.
Autrement dit :
DIVERSITÉ DES HISTOIRES → MÉMOIRE PARTAGÉE → CONSCIENCE COMMUNE → PROJET COMMUN
La nation n’efface pas nécessairement les appartenances antérieures.
Elle leur donne un nouvel espace de relation.
Mais il manque une question : qu’avons-nous ?
La conscience nationale ne peut pas être uniquement mémorielle.
Elle doit également être patrimoniale.
Un peuple doit savoir ce qu’il possède.
Pas seulement les minerais dont parlent les statistiques et les marchés internationaux.
Il doit connaître :
- ses terres ;
- ses eaux ;
- ses forêts ;
- sa biodiversité ;
- ses minerais ;
- ses ressources énergétiques ;
- ses infrastructures ;
- ses langues ;
- ses savoirs ;
- ses patrimoines culturels ;
- ses archives ;
- ses institutions historiques ;
- ses capacités scientifiques ;
- ses compétences humaines ;
- ses réseaux économiques ;
- ses positions géographiques et stratégiques.
- Posséder juridiquement n’est pas nécessairement connaître.
Et connaître n’est pas encore savoir transformer.
Il existe une chaîne que nous devons apprendre à maîtriser :
PATRIMOINE → CONNAISSANCE → CAPACITÉ → TRANSFORMATION → VALEUR → AUTONOMIE
La question congolaise ne peut donc pas être réduite à : « Pourquoi sommes-nous riches et pauvres ? »
Il faut poser des questions plus précises :
Que possédons-nous ?
Qui le connaît ?
Qui le transforme ?
Qui en contrôle les chaînes de valeur ?
Quelle valeur produisons-nous ?
Quelle part de cette valeur demeure sur notre territoire ?
Quelles capacités nationales construisons-nous à partir de nos ressources ?
Voilà une véritable question de souveraineté.
- Et finalement : que voulons-nous devenir ?
C’est ici que le problème devient véritablement politique.
Une nation qui connaît son passé mais ne sait pas où elle veut aller demeure prisonnière de sa mémoire.
Une nation qui connaît ses ressources mais ne sait pas les transformer demeure dépendante de ceux qui savent le faire.
Une nation qui possède un territoire mais ne construit pas les capacités nécessaires à sa maîtrise effective demeure vulnérable.
Il faut donc passer de la mémoire à la vision.
D’OÙ VENONS-NOUS ?
↓
QUI SOMMES-NOUS ?
↓
QU’AVONS-NOUS ?
↓
QUE SAVONS-NOUS FAIRE ?
↓
QUE VOULONS-NOUS DEVENIR ?
↓
QUE DEVONS-NOUS TRANSMETTRE ?
Cette dernière question est fondamentale.
Car le pays ne nous appartient pas seulement à nous-mêmes.
Nous le recevons des générations précédentes et nous le transmettons aux générations suivantes.
VII. Le Dialogue national devrait donc aller au-delà du partage des pouvoirs
Un dialogue national qui se limiterait à la répartition des fonctions institutionnelles, aux élections, aux équilibres politiques ou aux arrangements entre acteurs ne toucherait qu’une partie du problème.
Il faut également pouvoir dialoguer sur notre représentation collective du réel.
Quelle histoire enseignons-nous ?
Que retenons-nous de nos différentes trajectoires historiques ?
Quels événements considérons-nous comme fondateurs ?
Quels patrimoines voulons-nous préserver ?
Quelles connaissances voulons-nous transmettre ?
Quelle représentation avons-nous de notre territoire ?
Quelle vision avons-nous de nos ressources ?
Quelle société voulons-nous construire ?
Que voulons-nous transmettre à ceux qui viendront après nous ?
Ce débat ne devrait être ni une opération de propagande ni la fabrication artificielle d’un « roman national ».
Il devrait être un travail de vérité.
VIII. Construire une identité n’est pas fabriquer une identité
Il faut ici éviter un autre piège.
Construire une conscience nationale ne signifie pas inventer une histoire qui n’aurait jamais existé.
Cela signifie plutôt mettre en relation les faits, les mémoires, les héritages et les expériences qui ont effectivement contribué à nous constituer.
Notre histoire doit pouvoir supporter la recherche.
Elle doit pouvoir accueillir les contradictions.
Elle doit pouvoir reconnaître les violences.
Elle doit pouvoir distinguer mémoire et événement, récit et preuve, interprétation et fait.
Une conscience nationale solide n’a pas besoin d’une histoire parfaite.
Elle a besoin d’une histoire suffisamment connue pour pouvoir être discutée sans être constamment reconstruite au gré des intérêts du moment.
- La question congolaise est peut-être finalement celle de la continuité
Qui étions-nous ?
Qui sommes-nous devenus ?
Qu’est-ce qui a été détruit ?
Qu’est-ce qui a survécu ?
Qu’avons-nous reçu ?
Qu’avons-nous perdu ?
Qu’avons-nous conservé ?
Qu’avons-nous transformé ?
Que voulons-nous transmettre ?
Ces questions permettent de sortir d’une conception purement immédiate de la politique.
Elles introduisent le temps long dans la construction nationale.
Car gouverner un pays ne consiste pas seulement à administrer le présent.
C’est aussi recevoir, transformer et transmettre.
- Pour un grand chantier national de connaissance
Le Congo aurait intérêt à faire de la connaissance de lui-même une entreprise nationale.
Il faudrait pouvoir réunir historiens, anthropologues, archéologues, linguistes, géographes, économistes, juristes, biologistes, agronomes, ingénieurs, philosophes, spécialistes des traditions orales, archivistes et détenteurs des savoirs locaux.
Non pour produire une vérité officielle unique.
Mais pour établir un socle documenté de connaissance du pays.
Un peuple ne devient pas maître de son destin simplement parce qu’il proclame sa souveraineté.
Il le devient lorsqu’il connaît son territoire, comprend son histoire, maîtrise ses ressources, développe ses capacités, organise ses institutions et sait où il veut aller.
La souveraineté n’est donc pas seulement une question juridique.
Elle est également une capacité de connaissance, de décision, d’action et de transmission.
- Conclusion : le Dialogue national comme moment de conscience
Le Congo traverse depuis des décennies des crises dont les manifestations sont politiques, économiques, sociales, sécuritaires et territoriales.
Mais derrière ces crises se trouve peut-être une question plus profonde :
Avons-nous suffisamment travaillé à savoir qui nous sommes, d’où nous venons, ce que nous avons et ce que nous voulons devenir ensemble ?
Cette question ne cherche pas un coupable.
Elle cherche un commencement.
Le Dialogue national pourrait être ce moment.
Non seulement pour décider comment gouverner le Congo, mais pour nous demander collectivement :
Quel Congo voulons-nous être ?
Car un peuple qui ne sait pas seulement d’où il vient, mais aussi ce qu’il possède, ce qu’il est capable de faire et ce qu’il veut transmettre, dispose d’une base beaucoup plus solide pour construire son avenir.
Connaître son passé n’est pas vivre dans le passé.
Construire son identité n’est pas s’enfermer dans l’identité.
Connaître ce que l’on possède n’est pas simplement inventorier des richesses.
C’est se donner les moyens de choisir son devenir.
Et peut-être est-ce là l’une des premières conditions d’un véritable dialogue national :
Avant de décider ensemble de la manière de gouverner le pays, demandons-nous qui est ce « nous » au nom duquel nous prétendons le gouverner, d’où il vient, ce qu’il a reçu, ce qu’il possède et ce qu’il entend transmettre.

