PAR JOSE M. BAKIMA
Introduction — Une question qui traverse les siècles
Il existe des questions que l’actualité semble renouveler sans jamais parvenir à épuiser.
Pourquoi une puissance estime-t-elle pouvoir décider pour les autres ?
À quel moment la supériorité de moyens devient-elle prétention à disposer d’un territoire, de ressources, d’une population ou même de l’avenir politique d’un autre peuple ?
Comment une domination se transforme-t-elle en ordre ?
Et lorsque ceux qui la subissent refusent cet ordre, que devient leur résistance dans le récit de ceux qui dominent ?
Ces questions ne concernent pas seulement les empires disparus.
Elles traversent l’histoire.
Elles étaient présentes dans les conquêtes territoriales, dans les empires coloniaux, dans les rivalités entre puissances européennes, dans les guerres mondiales, dans la guerre froide et dans les interventions de l’après-guerre froide. Elles demeurent présentes dans les rapports de puissance contemporains, même lorsque le vocabulaire a changé.
Car les formes changent.
Le mécanisme, lui, peut persister.
La question fondamentale n’est donc pas seulement :
Qui est puissant ?
Elle est :
Que fait une puissance de sa puissance ?
- LA PUISSANCE N’EST PAS ENCORE LA DOMINATION
Une société, un État ou une coalition peut disposer de ressources considérables sans pour autant chercher à imposer sa volonté à d’autres.
Il faut donc commencer par distinguer plusieurs niveaux.
La puissance naît d’abord de capacités.
Une population, un territoire, une économie, une industrie, une technologie, des connaissances, une armée, une monnaie, des infrastructures, des réseaux diplomatiques, des capacités de renseignement et d’information constituent des ressources susceptibles d’être transformées en action.
On peut ainsi poser une première séquence :
RESSOURCES → CAPACITÉS → PUISSANCE → ACTION
Mais la capacité d’agir ne dit pas encore dans quelle direction cette action sera orientée.
Une puissance peut protéger.
Elle peut commercer.
Elle peut coopérer.
Elle peut dissuader.
Elle peut négocier.
Elle peut également contraindre.
C’est lorsque la capacité devient prétention à déterminer les conditions d’existence d’autrui qu’un autre niveau apparaît.
CAPACITÉ → PUISSANCE → PRÉTENTION → CONTRAINTE
La puissance n’est donc pas en elle-même l’impérialisme.
L’impérialisme commence lorsque la puissance devient une relation durable dans laquelle l’autonomie d’un autre acteur est réduite au profit d’une puissance extérieure.
- LE MOMENT DÉCISIF : QUI A LE DROIT DE DÉCIDER ?
Toute relation impériale contient une asymétrie fondamentale.
Ce n’est pas seulement l’écart entre deux armées.
C’est l’écart entre deux capacités de décision.
L’un peut décider.
L’autre doit composer avec la décision.
L’un définit les règles.
L’autre doit s’y conformer.
L’un peut intervenir dans l’espace de l’autre.
L’autre ne dispose pas nécessairement de la capacité équivalente d’intervenir dans l’espace du premier.
C’est ici qu’apparaît une question plus profonde que celle de la force :
qui possède le pouvoir de définir la règle ?
Car la domination la plus durable n’est pas nécessairement celle qui repose continuellement sur la violence.
C’est celle qui parvient à transformer un rapport de force en institution.
La séquence devient alors :
FORCE → RÈGLE → INSTITUTION → ADMINISTRATION → REPRODUCTION
Une puissance ne cherche donc pas seulement à gagner.
Elle cherche, lorsqu’elle le peut, à organiser le monde issu de sa victoire.
III. BERLIN : QUAND LA PUISSANCE ENTRE DANS LA RÈGLE
La Conférence de Berlin de 1884-1885 offre un exemple particulièrement révélateur.
Elle ne dessina pas à elle seule toutes les frontières futures de l’Afrique. Les frontières coloniales furent également fixées et modifiées par de nombreux accords ultérieurs.
Mais la conférence établit un cadre international pour la compétition européenne en Afrique. Elle fixa notamment des règles relatives au commerce, à la navigation et à la reconnaissance des revendications territoriales, dont le principe d’« occupation effective ».
Le fait le plus saisissant demeure cependant plus simple :
aucune société africaine ne participait à la conférence en tant que partie représentée à la table des négociations.
Des puissances extérieures discutaient donc des conditions dans lesquelles elles pourraient étendre leur présence et leurs revendications sur un continent dont les sociétés n’étaient pas représentées dans cette négociation.
Le problème dépasse largement Berlin.
Il touche à la structure même de l’ordre international :
Qui est sujet de la décision ?
Qui est objet de la décision ?
La distinction est fondamentale.
Un peuple peut être présent dans le territoire dont on discute sans être présent dans l’instance où l’on décide de son avenir.
C’est là l’un des paradoxes les plus puissants de l’histoire impériale :
la règle peut être produite en l’absence de ceux sur lesquels elle va s’appliquer.
Berlin n’est donc pas simplement un épisode diplomatique.
Il peut être lu comme l’un des moments où la compétition impériale fut transformée en langage diplomatique, juridique et institutionnel.
La conquête n’était plus seulement une affaire de force.
Elle devenait aussi une affaire de reconnaissance entre puissances.
- LE TERRITOIRE, LUI, N’EST PAS UNE CARTE
Mais une carte ne conquiert pas un territoire.
Une signature ne gouverne pas une population.
Une règle internationale ne suffit pas à établir une présence effective.
Derrière les cartes et les conventions, il y a le territoire réel.
Il y a des populations.
Des autorités.
Des langues.
Des réseaux.
Des terres.
Des croyances.
Des mémoires.
Et surtout, il y a des acteurs capables d’accepter, de négocier, de contourner ou de refuser.
C’est pourquoi l’histoire de la colonisation ne peut être réduite à une histoire de diplomates.
Après les arrangements diplomatiques viennent les expéditions, les postes, les administrations, les armées, les impôts, les concessions, les infrastructures et les systèmes d’extraction.
Et face à eux apparaissent les résistances.
Ainsi :
CARTE → PRÉSENCE → CONTRÔLE → ADMINISTRATION → RÉSISTANCE
Le territoire remet alors le discours à l’épreuve.
- LA CONQUÊTE PRODUIT LA RÉSISTANCE
Toute domination rencontre tôt ou tard une question :
que font ceux qui refusent d’être dominés ?
L’histoire coloniale fournit d’innombrables réponses.
La résistance peut être militaire.
Elle peut être diplomatique.
Elle peut être fiscale.
Elle peut être religieuse.
Elle peut être culturelle.
Elle peut prendre la forme d’une fuite, d’un refus de travailler, d’une désobéissance, d’une révolte ou d’une guerre.
Elle peut également se transformer avec le temps.
Un groupe qui ne peut pas vaincre militairement une puissance supérieure peut modifier ses méthodes.
Ainsi apparaît une autre séquence :
DOMINATION → RÉSISTANCE → APPRENTISSAGE → ADAPTATION
La résistance n’est donc pas seulement une réaction.
Elle devient elle-même une source de transformation.
Elle oblige le dominant à adapter ses méthodes.
Et le dominant, à son tour, transforme les conditions dans lesquelles la résistance peut se développer.
La relation devient dynamique.
ACTION → RÉSISTANCE → ADAPTATION → NOUVELLE ACTION
C’est l’une des raisons pour lesquelles aucune puissance ne contrôle jamais totalement le réel.
Elle contrôle des espaces, des institutions et des capacités.
Mais elle rencontre toujours des acteurs capables de produire de nouvelles réponses.
- LE NOM DE LA RÉSISTANCE
C’est ici qu’une autre dimension du pouvoir apparaît :
le pouvoir de nommer.
Le même acte peut être décrit différemment selon celui qui le raconte.
Celui qui résiste peut être appelé :
résistant, combattant, insurgé, révolutionnaire, rebelle, bandit, criminel ou terroriste.
Ces mots ne sont pas interchangeables.
Ils ne produisent pas le même effet politique.
Nommer quelqu’un « terroriste », par exemple, peut contribuer à transformer une confrontation politique en problème de sécurité.
Nommer le même acteur « combattant de libération » l’inscrit dans une autre grammaire.
Mais l’analyse ne doit pas s’arrêter au vocabulaire.
Il faut revenir aux actes.
Une cause politique ne rend pas toutes les méthodes licites.
De même, le fait qu’une autorité qualifie un adversaire de « terroriste » ne suffit pas à déterminer juridiquement la nature de tous les actes commis par cet adversaire.
Le droit international humanitaire distingue notamment les civils et les combattants et interdit les attaques dirigées contre les civils, les attaques indiscriminées, la prise d’otages et les actes ou menaces de violence ayant pour but principal de terroriser la population civile. Ces règles s’appliquent aux parties aux conflits armés, qu’elles soient étatiques ou non étatiques.¹
Il faut donc distinguer :
LA CAUSE
LE STATUT DU CONFLIT
LES ACTES
LES CIBLES
LES MÉTHODES
LES EFFETS
Cette distinction protège l’analyse contre deux simplifications opposées :
tout résistant serait légitime ;
ou :
tout adversaire désigné comme terroriste serait nécessairement tel.
Le réel doit être examiné avant la qualification.
VII. LA JUSTIFICATION : TRANSFORMER LA FORCE EN DROIT
La puissance ne peut pas toujours se présenter comme puissance.
Elle a besoin d’un langage.
Les empires ont invoqué la civilisation.
Les conquérants ont invoqué la sécurité.
Les colonisateurs ont invoqué le progrès.
Les puissances contemporaines peuvent invoquer la stabilité, la protection, la démocratie, la sécurité collective, la lutte contre le terrorisme ou la défense d’un ordre international.
Il ne s’agit pas de décider que toutes ces justifications sont fausses.
Il s’agit de comprendre leur fonction.
Une justification transforme une action matérielle en action présentée comme nécessaire, légitime ou bénéfique.
On peut alors écrire :
PUISSANCE → ACTION → JUSTIFICATION → RECONNAISSANCE → ORDRE
La justification n’est donc pas nécessairement un simple mensonge.
Elle peut être sincère.
Elle peut être stratégique.
Elle peut être les deux à la fois.
Ce qui importe analytiquement est de confronter le discours aux effets.
VIII. LE RÉEL CONTRE LE RÉCIT
Une puissance peut annoncer une intention.
Cela établit qu’elle a formulé cette intention.
Cela ne suffit pas à démontrer qu’elle avait exactement cette intention cachée.
Un gouvernement peut connaître un risque.
Cela établit qu’il connaissait ce risque.
Cela ne suffit pas à démontrer qu’il désirait le résultat correspondant.
Un État peut présenter une intervention comme humanitaire.
Cela établit sa justification officielle.
Cela ne suffit pas à établir que tous ses effets furent humanitaires.
Il faut donc distinguer :
FAIT → INTERPRÉTATION → HYPOTHÈSE → RÉCIT
Cette discipline devient particulièrement importante lorsqu’on étudie les guerres.
Plus la situation est conflictuelle, plus les récits deviennent nombreux.
Et plus ils deviennent nombreux, plus la tentation est grande de confondre cohérence narrative et vérité.
- LA PEUR ENTRE DANS LA MACHINE
La puissance ne fonctionne pourtant pas seulement avec des institutions et des ressources.
Elle fonctionne aussi avec des perceptions.
La peur joue un rôle particulier.
Un acteur peut prendre une décision parce qu’il estime être menacé.
Un autre peut interpréter cette décision comme une menace.
Il répond.
Le premier interprète la réponse comme confirmation de son inquiétude initiale.
Et la boucle commence.
PERCEPTION → PEUR → DÉCISION → ACTION → RÉACTION → CONFIRMATION DE LA PERCEPTION
Ce mécanisme peut transformer une incertitude en réalité politique.
La peur n’est donc pas seulement une émotion.
Elle peut devenir une infrastructure de décision.
Mais la confiance joue le rôle inverse.
CONFIANCE → COOPÉRATION → PRÉVISIBILITÉ → RÉDUCTION DE L’INCERTITUDE
Lorsqu’elle disparaît, même des acteurs qui n’ont pas nécessairement intérêt à la guerre peuvent entrer dans une dynamique de confrontation.
- L’IDENTITÉ : LE « NOUS » ET LE « EUX »
La peur conduit naturellement à l’identité.
Car toute menace suppose, explicitement ou implicitement, un « nous » et un « eux ».
Qui sommes-nous ?
Qui sont-ils ?
Que défendons-nous ?
Qu’est-ce qui nous appartient ?
Qu’est-ce qui nous menace ?
L’identité peut être une force de cohésion.
Elle peut également devenir une frontière politique.
Lorsque l’autre est progressivement défini non plus par ses actes mais par son appartenance supposée, la relation change de nature.
On ne combat plus seulement ce qu’il fait.
On combat ce qu’il est censé être.
La puissance peut alors chercher à construire un récit collectif dans lequel sa propre action apparaît comme défense du « nous ».
La séquence devient :
IDENTITÉ → MENACE → PEUR → MOBILISATION → ACTION
- L’EMPIRE A BESOIN D’UNE MÉMOIRE
Aucune domination ne se maintient uniquement par le présent.
Elle produit une mémoire.
Et la mémoire sélectionne.
Certains événements sont glorifiés.
D’autres sont oubliés.
Certains acteurs deviennent des héros.
D’autres deviennent des criminels.
Certains territoires sont présentés comme « découverts ».
D’autres comme « libérés ».
Certains peuples sont décrits comme ayant été « pacifiés ».
D’autres comme ayant été « soumis ».
La mémoire n’est donc pas simplement le souvenir du passé.
Elle peut devenir une ressource politique du présent.
ÉVÉNEMENT → RÉCIT → MÉMOIRE → IDENTITÉ → ACTION
Mais la mémoire peut également revenir contre l’ordre qui l’a produite.
Une humiliation transmise peut devenir une revendication.
Une résistance oubliée peut être redécouverte.
Une frontière imposée peut devenir l’objet d’une contestation.
Un récit colonial peut être relu par ceux qui en avaient été les objets.
La mémoire est ainsi à la fois instrument de reproduction et instrument de transformation.
XII. LE PARADOXE DE L’ORDRE
Nous touchons ici à un paradoxe.
Une puissance cherche souvent à créer de l’ordre parce qu’elle considère le désordre comme dangereux.
Mais l’ordre qu’elle impose peut produire une nouvelle résistance.
La résistance peut produire davantage de coercition.
La coercition peut renforcer le ressentiment.
Le ressentiment peut renforcer l’identité collective.
L’identité peut renforcer la résistance.
Ainsi :
ORDRE → CONTRAINTE → RÉSISTANCE → RÉPRESSION → MÉMOIRE → NOUVELLE RÉSISTANCE
L’ordre contient alors les conditions de sa propre transformation.
Cela ne signifie pas que tout ordre est nécessairement oppressif.
Cela signifie qu’un ordre durable ne peut être compris uniquement par la volonté de ceux qui l’ont établi.
Il faut également étudier la manière dont ceux qui le subissent, l’acceptent, le contournent ou le contestent contribuent à son évolution.
XIII. DE LA PUISSANCE MILITAIRE À LA PUISSANCE SYSTÉMIQUE
L’histoire contemporaine rend ce phénomène encore plus complexe.
La puissance ne se trouve plus seulement dans les armées.
Elle se trouve dans les chaînes de production.
Dans les monnaies.
Dans les systèmes financiers.
Dans les infrastructures.
Dans les technologies.
Dans les satellites.
Dans les données.
Dans les réseaux logistiques.
Dans les systèmes énergétiques.
Dans la maîtrise de l’information.
Dans les normes.
Dans les institutions internationales.
Dans la capacité à imposer des sanctions.
Dans la capacité à définir les standards auxquels les autres doivent s’adapter.
La puissance devient donc systémique.
On peut alors élargir la chaîne :
RESSOURCES → PRODUCTION → FINANCEMENT → LOGISTIQUE → INFORMATION → CAPACITÉ → ACTION → RÉSISTANCE → ADAPTATION → NOUVEL ORDRE
Ce déplacement est essentiel.
L’impérialisme du XIXᵉ siècle pouvait prendre la forme visible d’une conquête territoriale.
Une domination contemporaine peut être beaucoup moins visible.
Elle peut passer par des dépendances financières, technologiques, militaires, énergétiques ou informationnelles.
Mais il faut ici éviter une inflation du concept.
Toute influence n’est pas impérialisme.
Toute interdépendance n’est pas domination.
Toute asymétrie n’est pas nécessairement une relation impériale.
La question demeure :
l’autre conserve-t-il une capacité réelle de décision, ou cette capacité est-elle structurellement réduite par la relation ?
XIV. LE CRITÈRE DE L’AUTONOMIE
Cette question permet peut-être de disposer d’un critère plus robuste que le simple vocabulaire politique.
L’impérialisme ne devrait pas être recherché uniquement dans les déclarations.
Il peut être observé dans le degré d’autonomie réellement disponible.
On peut poser quelques questions :
Qui contrôle le territoire ?
Qui contrôle les ressources ?
Qui fixe les règles ?
Qui contrôle les moyens de contrainte ?
Qui finance quoi ?
Qui dépend de qui ?
Qui peut refuser sans subir un coût disproportionné ?
Qui peut modifier les règles ?
Qui possède la capacité d’imposer ses décisions à l’autre ?
Ces questions permettent de passer du discours à la structure.
Elles permettent également d’éviter un autre piège : celui qui consiste à appeler « impérialisme » toute puissance extérieure que l’on désapprouve.
L’analyse doit pouvoir être appliquée à tous les acteurs.
- LE TEST DU RÉEL
Il reste alors une méthode.
Ne pas partir du jugement.
Partir du fait.
FAIT → SOURCE → CONTEXTE → COMPARAISON → INTERPRÉTATION
Lorsqu’un État affirme qu’il agit pour protéger, il faut examiner ce qu’il protège et comment.
Lorsqu’un mouvement affirme qu’il résiste, il faut examiner à quoi il résiste et comment.
Lorsqu’une puissance affirme qu’elle respecte la souveraineté d’un autre État, il faut examiner les marges de décision réellement laissées à cet État.
Lorsqu’un acteur accuse son adversaire de terrorisme, il faut examiner les actes concrets.
Lorsqu’un autre acteur accuse une puissance d’impérialisme, il faut examiner les mécanismes concrets de domination.
La méthode ne consiste donc pas à remplacer un récit par un autre.
Elle consiste à mettre les récits à l’épreuve du réel.
XVI. À QUOI LA PUISSANCE EST-ELLE ORDONNÉE ?
Une dernière question demeure.
Elle dépasse peut-être l’impérialisme lui-même.
Une puissance est une capacité.
Mais une capacité n’a pas de finalité par elle-même.
Elle reçoit son orientation de l’organisation humaine qui la porte.
La même capacité technique peut construire ou détruire.
La même puissance militaire peut dissuader ou conquérir.
La même puissance économique peut produire une interdépendance mutuellement bénéfique ou une dépendance asymétrique.
La question fondamentale devient alors :
À quoi la puissance est-elle ordonnée ?
Et, derrière elle :
Que produit-elle dans le tissu des relations ?
On peut alors poser une dernière séquence :
CAPACITÉ → ORIENTATION → ORGANISATION → POUVOIR → RELATION AU VIVANT
Cette question déplace l’analyse.
Il ne s’agit plus seulement de demander :
« Qui est le plus puissant ? »
Mais :
« Que produit la puissance dans le monde qu’elle contribue à organiser ? »
CONCLUSION — LE RÉEL FINIT TOUJOURS PAR RÉPONDRE
Les empires changent.
Les frontières changent.
Les technologies changent.
Les alliances changent.
Les mots changent.
Le vocabulaire de la domination change lui aussi.
On ne parle plus toujours de conquête.
On parle de sécurité.
On parle de stabilité.
On parle de protection.
On parle de démocratie.
On parle de développement.
On parle de lutte contre le terrorisme.
On parle d’ordre international.
Ces mots peuvent désigner des réalités authentiques.
Ils peuvent aussi servir à justifier des rapports de force.
C’est pourquoi la question essentielle n’est jamais seulement :
Que dit la puissance de ce qu’elle fait ?
Elle est :
Que fait-elle réellement ?
Puis :
Que font ceux sur lesquels elle agit ?
Et enfin :
Que devient l’ordre produit par cette confrontation ?
Une puissance devient domination lorsqu’elle réduit durablement la capacité de l’autre à décider de son propre destin.
La domination produit de la résistance.
La résistance produit de nouvelles stratégies.
La confrontation produit de nouveaux récits.
Les récits produisent de la mémoire.
La mémoire transforme les identités.
Et les identités peuvent à leur tour transformer l’ordre.
Ainsi se dessine une dynamique plus vaste :
CAPACITÉ → PUISSANCE → PRÉTENTION → JUSTIFICATION → DOMINATION → RÉSISTANCE → ADAPTATION → RÉCIT → MÉMOIRE → TRANSFORMATION
Cette séquence n’est pas une loi de l’histoire.
Elle est une invitation à regarder.
Car derrière les grandes constructions politiques, derrière les empires, les alliances et les guerres, demeure une question élémentaire :
Qui décide pour qui ?
Et derrière cette question en apparaît une autre, plus profonde encore :
Au nom de quelle puissance, avec quelles conséquences, et jusqu’à quel point ceux qui en subissent les effets peuvent-ils encore décider de leur propre devenir ?
C’est peut-être là que commence véritablement l’étude du pouvoir.
Et c’est peut-être aussi là que commence son épreuve par le réel.
Note méthodologique
¹ La distinction entre la qualification politique d’un adversaire et l’examen juridique de ses actes est importante : le droit international humanitaire interdit notamment les attaques dirigées contre les civils, les attaques indiscriminées, la prise d’otages et les actes ou menaces de violence dont le but principal est de terroriser la population civile. Ces règles valent pour les différentes parties à un conflit armé.
Repères documentaires
- Acte général de la Conférence de Berlin, 26 février 1885.
- Travaux historiques sur la Conférence de Berlin et la « Scramble for Africa ».
- Droit international humanitaire, Conventions de Genève et Protocoles additionnels.
- Travaux historiques sur les empires, la colonisation, les guerres napoléoniennes et la Première Guerre mondiale.
- Travaux contemporains sur la puissance, l’hégémonie, les relations internationales et la guerre.
