Par Lucas Alouma
J’ai très peu dormi cette nuit. Non pas à cause d’un événement particulier, mais parce qu’une réflexion s’est progressivement emparée de mon esprit jusqu’à provoquer une cascade de questions auxquelles je ne trouvais plus de réponses satisfaisantes.
Dans ce monologue nocturne, une interrogation revenait continuellement sous différentes formes :
De quoi pouvons-nous réellement être fiers lorsque nous n’avons ni créé, ni organisé, ni véritablement maîtrisé ce dont nous revendiquons la possession ?
Sommes-nous fiers des richesses naturelles que nous avons trouvées dans notre sous-sol, mais que nous n’avons ni créées ni suffisamment transformées ?
Sommes-nous fiers de connaissances apprises dans les livres lorsque celles-ci ne deviennent ni pensée autonome, ni invention, ni solution à nos problèmes ?
Sommes-nous fiers d’un territoire immense lorsque nous ne sommes pas encore parvenus à l’organiser suffisamment pour assurer partout la sécurité, la mobilité, la production et la dignité de ceux qui l’habitent ?
Sommes-nous fiers d’exercer le pouvoir lorsque ce pouvoir ne repose pas encore suffisamment sur des institutions solides capables de survivre aux individus ?
Sommes-nous enfin satisfaits de nous-mêmes alors que le monde se transforme à une vitesse extraordinaire et que nous continuons trop souvent à reproduire les mêmes méthodes en espérant des résultats différents ?
L’honnêteté intellectuelle nous interdit de répondre trop rapidement. Car la véritable fierté ne devrait pas provenir simplement de ce que nous possédons, mais de ce que nous avons été capables d’en faire.
A. Posséder n’est pas produire
La République démocratique du Congo possède un territoire immense et une dotation naturelle exceptionnelle.
Mais une ressource naturelle n’est pas encore une richesse nationale.
Elle n’est qu’une possibilité de richesse.
Le minerai enfoui sous terre n’a construit aucune école.
Le fleuve n’a électrifié aucune maison par sa seule existence.
La terre fertile ne nourrit personne si elle n’est pas cultivée.
Une population jeune ne constitue pas automatiquement un dividende démographique si elle n’est pas suffisamment éduquée, formée, soignée et insérée dans une économie productive.
La nature nous donne des potentialités ; seule l’organisation humaine les transforme en civilisation.
Voilà pourquoi il existe une différence fondamentale entre hériter d’une richesse et créer de la valeur.
Nous pouvons être reconnaissants de ce que la géographie nous a donné. Mais notre véritable fierté devrait commencer avec ce que notre intelligence aura construit à partir de cet héritage.
B. Connaître n’est pas penser
La même distinction précédente vaut pour la connaissance.
Nous avons des diplômés.
Des licenciés.
Des maîtres.
Des docteurs.
Des professeurs.
Des experts.
Mais posséder un diplôme ne signifie pas nécessairement que la connaissance est devenue une puissance intérieure.
On peut mémoriser sans comprendre profondément.
Comprendre sans savoir appliquer.
Appliquer sans savoir inventer.
Et enseigner une théorie pendant trente ans sans jamais produire une seule idée nouvelle permettant d’éclairer la réalité dans laquelle on vit.
La connaissance empruntée devient véritablement nôtre lorsqu’elle commence à produire quelque chose qui n’existait pas avant nous.
C’est ici que la science devrait cesser d’être périphérique.
Nous ne devons plus seulement apprendre ce que les autres ont découvert.
Nous devons entrer dans le processus même de la découverte.
Non plus seulement consommer la science, mais la produire.
Non plus seulement importer la technologie, mais progressivement apprendre à la concevoir, l’adapter, la réparer et l’améliorer.
C. Avons-nous suffisamment pensé qui nous sommes ?
Une autre question m’a troublé davantage encore.
Que savons-nous réellement de nous-mêmes ?
Nous connaissons relativement bien l’histoire des civilisations qui ont produit les systèmes scolaires, politiques, religieux et économiques dans lesquels nous évoluons aujourd’hui.
Mais connaissons-nous avec la même profondeur nos propres trajectoires intellectuelles ?
Nos anciennes organisations politiques ?
Nos philosophies ?
Nos techniques ?
Nos conceptions de la communauté ?
Nos savoirs agricoles ?
Nos systèmes de transmission ?
Nos langues comme instruments de production intellectuelle ?
Nos représentations anciennes du monde, de la vie, de la mort, de Dieu et de la nature ?
Il serait exagéré de dire que tout cela a disparu.
Nos cultures vivent encore.
Nos langues existent.
Nos traditions persistent.
Nos mémoires familiales transmettent encore énormément.
Mais une partie importante de cet héritage demeure insuffisamment organisée, étudiée, critiquée, documentée et transformée en connaissance contemporaine.
Voilà le problème.
Il ne s’agit surtout pas de retourner naïvement au passé. Toute civilisation vivante évolue. L’Afrique n’a pas à choisir entre devenir occidentale ou retourner à un monde précolonial impossible à reproduire. Elle doit accomplir quelque chose de beaucoup plus difficile : devenir pleinement contemporaine sans devenir étrangère à elle-même.
D. L’imitation ne produit pas une civilisation
Nous avons énormément appris des autres civilisations, et c’est une richesse.
L’humanité progresse justement parce que les peuples apprennent les uns des autres.
Le problème commence lorsque l’apprentissage devient imitation passive.
Nous pouvons importer une Constitution.
Importer un modèle universitaire.
Importer des programmes scolaires.
Importer des institutions.
Importer des technologies.
Importer des religions dans leurs formes institutionnelles contemporaines.
Importer des modèles économiques.
Importer des habitudes de consommation.
Mais aucune société ne devient grande par la seule addition de choses empruntées.
Elle devient grande lorsqu’elle réussit à digérer ce qu’elle reçoit, à le confronter à son expérience historique et à produire sa propre synthèse.
Une civilisation ne se construit donc ni dans l’isolement ni dans la copie.
Elle se construit par assimilation créatrice.
E. La question spirituelle
Notre rapport à la spiritualité mérite également une réflexion beaucoup plus exigeante.
La présence massive des religions dans nos sociétés ne signifie pas automatiquement que nous avons résolu la question spirituelle.
Croire n’est pas seulement appartenir à une institution religieuse.
La spiritualité devrait également interroger notre rapport à la vérité, à la vie, à la justice, à la responsabilité, à l’autre et à ce qui nous dépasse.
Nos traditions africaines possédaient elles aussi des conceptions du sacré, de la communauté, des ancêtres, de la nature et de la transcendance. Elles doivent pouvoir être étudiées avec sérieux, sans idéalisation ni mépris.
Les religions venues d’ailleurs ont également profondément transformé notre compréhension du monde.
Mais une question demeure :
avons-nous réussi à produire une véritable rencontre entre notre spiritualité, notre rationalité scientifique et les exigences de la société moderne ?
La science sans conscience peut accroître la puissance sans lui donner de finalité.
La spiritualité sans connaissance peut tomber dans la crédulité.
Et la religion sans transformation morale peut devenir un simple rituel.
Notre défi est donc de réconcilier ce que nous avons trop souvent séparé :
connaissance, conscience, spiritualité et responsabilité.
F. Notre autre faiblesse : les compétences qui ne communiquent pas
Il existe cependant un problème encore plus profond.
Nous avons des médecins.
Des économistes.
Des ingénieurs.
Des agronomes.
Des juristes.
Des enseignants.
Des informaticiens.
Des administrateurs.
Des chercheurs.
Le problème n’est donc pas seulement l’absence de compétences individuelles. Ce qui nous manque souvent est l’intelligence de leur articulation.
Un pays ne se développe jamais secteur par secteur dans des compartiments hermétiques.
La santé influence l’économie.
L’éducation influence la productivité.
L’énergie influence l’industrie.
Les infrastructures influencent l’agriculture.
L’agriculture influence la santé et la sécurité alimentaire.
La justice influence l’investissement.
La monnaie influence la production.
La recherche influence l’innovation.
Et la qualité de la gouvernance influence pratiquement tout le reste.
Voilà pourquoi un excellent médecin peut contribuer à la santé publique sans pouvoir, seul, construire un système sanitaire performant.
Un excellent agronome ne peut révolutionner l’agriculture si les routes empêchent d’évacuer les récoltes.
Un entrepreneur ne peut industrialiser durablement sans énergie.
Une école ne peut former efficacement des enfants chroniquement mal nourris.
Un ministère des Finances ne peut durablement stabiliser les finances publiques si l’économie réelle ne produit pas suffisamment de valeur.
LE DÉVELOPPEMENT EST UN SYSTÈME.
Et notre faiblesse fondamentale pourrait précisément résider dans notre difficulté à penser ce système dans son ensemble.
G. De la compétence individuelle à l’intelligence collective
C’est pourquoi je ne mets pas en cause nos techniciens pris individuellement.
Certains sont remarquablement compétents.
Mais une collection d’experts ne constitue pas automatiquement une intelligence nationale.
L’intelligence collective apparaît lorsque les compétences différentes parviennent à comprendre leurs interdépendances et à travailler vers une finalité commune.
La santé publique devient alors une politique de développement.
L’éducation devient une politique économique de long terme.
L’agriculture devient une politique de souveraineté.
L’énergie devient une politique industrielle.
La recherche devient une politique de puissance intellectuelle.
La justice devient une politique de confiance économique et sociale.
Et le leadership devient précisément l’art d’organiser ces différentes intelligences pour qu’elles produisent ensemble ce qu’aucune ne pourrait produire séparément.
Voilà peut-être ce que nous devons construire : non pas seulement davantage de spécialistes, mais une véritable intelligence nationale de coordination.
H. Le danger du travail administratif sans production réelle
Notre organisation du travail mérite également d’être interrogée.
Nous avons développé une fascination particulière pour le bureau.
Être derrière un ordinateur.
Signer.
Classer.
Transmettre.
Réunir.
Rédiger des rapports.
Créer des commissions.
Organiser des ateliers.
Toutes ces fonctions peuvent être nécessaires.
Mais une économie ne vit pas de procédures administratives.
Quelqu’un doit cultiver.
Quelqu’un doit fabriquer.
Quelqu’un doit construire.
Quelqu’un doit réparer.
Quelqu’un doit programmer.
Quelqu’un doit transformer.
Quelqu’un doit inventer.
Quelqu’un doit produire de l’énergie.
Quelqu’un doit entretenir les machines.
Quelqu’un doit transformer la connaissance en objets, services et solutions.
Lorsque le travail technique et productif perd son prestige au profit du travail administratif, une société finit par administrer davantage qu’elle ne produit.
Et lorsqu’elle produit insuffisamment, elle importe.
Lorsqu’elle importe continuellement, elle devient dépendante.
Et lorsqu’elle devient dépendante, elle découvre progressivement que sa souveraineté politique repose sur une autonomie économique fragile.
I. Que diront nos descendants ?
C’est ici que mon questionnement nocturne est devenu presque douloureux.
Je me suis demandé :
Que diront nos enfants de nous ?
Nous leur aurons laissé quoi ?
Des discours ?
Des minerais toujours enfouis ?
Des dettes ?
Des institutions fragiles ?
Des routes inachevées ?
Des villes désorganisées ?
Des universités nombreuses mais insuffisamment productrices de connaissances ?
Des conflits que nous n’aurons pas su résoudre ?
Ou leur laisserons-nous quelque chose de plus grand que nous-mêmes ?
Je ne souhaite pas imaginer nos descendants condamnant leurs ancêtres ou effaçant leur mémoire.
Je préfère poser une question plus exigeante :
mériterons-nous leur reconnaissance ?
Chaque génération reçoit un héritage qu’elle n’a pas créé. Mais elle possède l’obligation morale de l’augmenter avant de le transmettre.
Si nous consommons ce que nous avons reçu sans rien ajouter, nous ne sommes pas des bâtisseurs. Nous sommes simplement des usufruitiers de l’histoire.
J. Le Congo ne manque pas seulement de moyens
C’est pourquoi je commence à croire que notre problème le plus profond n’est pas uniquement financier.
Il est intellectuel.
Institutionnel.
Moral.
Culturel.
Spirituel.
Et surtout systémique.
Nous disposons d’éléments remarquables, mais nous ne savons pas encore suffisamment les faire fonctionner ensemble.
Nous avons le territoire.
Les ressources.
La population.
Les universités.
Les institutions.
Les compétences.
Les croyances.
Les partenaires.
Mais il nous manque encore cette capacité supérieure qui transforme une addition de potentialités en projet historique cohérent.
Nous possédons beaucoup de pièces ; nous n’avons pas encore suffisamment construit la machine.
K. Nous pouvons encore nous en sortir
Pourtant, je refuse le fatalisme.
Si notre situation provenait d’une incapacité naturelle, il n’y aurait rien à faire.
Mais si elle provient largement de nos institutions, de nos choix, de nos méthodes, de notre culture de gouvernance et de notre manière d’organiser l’intelligence collective, alors elle peut être transformée.
Cela exige cependant trois vertus devenues révolutionnaires :
l’humilité, la lucidité et la remise en question.
L’humilité pour reconnaître ce que nous ne savons pas.
La lucidité pour regarder ce qui ne fonctionne pas sans maquiller la réalité.
La remise en question pour abandonner les méthodes qui échouent, même lorsqu’elles nous sont familières ou avantageuses.
À ces trois vertus, j’en ajouterais une quatrième :
la responsabilité.
Cesser d’attendre que les autres pensent notre avenir.
Cesser de considérer nos ressources naturelles comme une réussite en elles-mêmes.
Cesser de confondre diplômes et connaissance, fonctions et compétence, pouvoir et leadership, religion et spiritualité, administration et production.
Et surtout cesser de penser que le temps travaillera automatiquement en notre faveur.
Le temps ne développe aucun pays. Ce sont les générations qui décident de ce qu’elles font du temps qui leur est donné.
Voilà finalement ce que mon insomnie m’a laissé comme interrogation.
La question n’est peut-être plus de savoir si le Congo est riche.
Elle est beaucoup plus exigeante :
qu’avons-nous créé avec ce que nous avons reçu ?
Et derrière cette première question en apparaît une dernière, adressée à chacun de nous :
lorsque notre génération quittera la scène, le Congo sera-t-il plus intelligent, plus juste, plus productif, plus autonome et plus humain parce que nous avons existé ?
C’est peut-être à cette question, davantage qu’à nos discours, nos titres, nos fortunes ou nos fonctions, que l’histoire jugera la valeur réelle de notre passage.
loucasalouma@yahoo.fr

