Luc AloumaLuc Alouma

Lucas Alouma

Il m’arrive de regarder notre situation et de me demander si nous ne sommes pas perdus.

Non pas parce que le Congolais serait incapable de progresser.
Non pas parce que notre jeunesse manquerait d’intelligence.
Non pas parce que notre territoire serait dépourvu de possibilités.

Mais parce que certains comportements ont atteint un tel degré d’enracinement qu’ils finissent par apparaître comme des composantes normales du fonctionnement de l’État.
Et lorsqu’une anomalie devient la norme, la réforme ordinaire devient extrêmement difficile.

C’est là que commence mon inquiétude.

A. Quand la maladie devient systémique

Prenons l’image du cancer.

Une cellule cancéreuse n’est pas étrangère à l’organisme. Elle provient de l’organisme lui-même, mais son fonctionnement se dérègle. Elle prolifère et finit par menacer l’ensemble dont elle est issue.
Lorsque la maladie se propage, le problème n’est plus local. Il devient systémique.

Cette image me semble éclairante pour comprendre certaines dérives institutionnelles congolaises.

La corruption n’est plus seulement, dans certaines situations, l’histoire d’un individu qui reçoit clandestinement quelques billets.
Elle est devenue :
Une manière d’obtenir une fonction.
Une manière de la conserver.
Une manière d’accéder à certains services.
Une manière de contourner une procédure.
Une manière d’obtenir un marché.
Une manière de distribuer les avantages.
Une manière d’entretenir les fidélités.

À ce stade, combattre seulement quelques individus ne suffit plus.
Lorsque la corruption devient systémique, il faut transformer le système qui la reproduit.

Ce ne sont pas nécessairement les hommes qu’il faut extirper, mais les mécanismes de prédation, notamment :
L’impunité.
Les rémunérations injustifiables.
Le clientélisme.
Le tribalisme politique.
Les nominations sans compétence.
La confusion entre fonction publique et enrichissement personnel.
La culture du partage des postes.
La permanence indéfinie des mêmes réseaux.
La corruption des procédures.
Le mépris de la productivité.
Et cette conception désastreuse selon laquelle accéder au pouvoir signifie enfin accéder à l’argent.

La révolution dont le Congo a besoin n’est pas l’élimination d’une génération ; c’est l’élimination d’un logiciel de gouvernance. Car remplacer brutalement les hommes sans changer le logiciel produirait simplement de jeunes acteurs reproduisant les pratiques des anciens.

B. La jeunesse n’est pas vertueuse par définition*

C’est pourquoi je refuse également d’idéaliser la jeunesse.
Être jeune ne constitue ni une compétence ni une vertu.

Un jeune peut être corrompu.
Un jeune peut être tribaliste.
Un jeune peut reproduire les comportements de ses aînés.
Un jeune peut entrer en politique avec exactement la même obsession de l’argent, du véhicule, du pouvoir et du prestige.

Le véritable conflit n’oppose donc pas simplement les jeunes aux vieux. Il oppose deux conceptions de la société.

D’un côté, une culture de captation.
De l’autre, une culture de création.

D’un côté, la fonction comme privilège.
De l’autre, la fonction comme responsabilité.

D’un côté, l’argent comme finalité.
De l’autre, la valeur comme origine de l’argent.

D’un côté, l’État comme distributeur d’avantages.
De l’autre, l’État comme organisateur des capacités collectives.

La jeunesse dont le Congo a besoin doit donc être moins définie par son âge que par la nouveauté de son intelligence.

C. Il nous faut une armée, mais une armée d’intelligences*

Oui, une armée doit se lever. Mais je ne parle ni d’une milice ni d’une rébellion armée.

Le Congo a suffisamment souffert des armes.

Je parle d’une armée intellectuelle, civique, scientifique, entrepreneuriale et morale.

Une génération de jeunes capables de maîtriser : L’économie.
L’agriculture.
L’intelligence artificielle.
L’ingénierie.
La médecine.
L’industrie.
Les finances.
Le droit.
L’administration.
Les technologies.
La recherche.

Une génération capable non seulement de dénoncer le système, mais d’en construire un meilleur.

La véritable révolution commence donc lorsqu’une génération peut dire :
«Nous ne voulons pas seulement votre place.
Nous voulons changer la manière dont cette place est occupée.»

D. *Le privilège institutionnel peut lui-même devenir une forme de corruption*

Nous devons également élargir notre définition de la corruption.
La corruption n’est pas uniquement l’argent remis clandestinement à un fonctionnaire.

Une architecture institutionnelle peut elle-même devenir profondément injuste.
Lorsque certains responsables publics bénéficient de rémunérations, primes, véhicules, logements, voyages, soins à l’étranger et autres avantages considérables pendant que d’autres agents de l’État vivent dans une grande précarité, il faut au minimum interroger la rationalité, la transparence et l’équité du système de rémunération.

Le problème est suffisamment réel pour que les autorités congolaises aient elles-mêmes engagé une politique destinée à réduire les disparités de traitement jugées non objectives dans la fonction publique. Le FMI rapporte que cette réforme recherche explicitement davantage « d’efficacité, d’équité et de justice » salariales.

Ce constat est fondamental. Car une République ne peut durablement enseigner le sens du service public lorsque les écarts entre ceux qui la servent deviennent incompréhensibles.

E.  Notre véritable obsession : toucher

Mais derrière cette crise institutionnelle existe peut-être une crise encore plus profonde.
Notre rapport à l’argent.

Écoutons nos conversations :

Combien vais-je toucher ?
Quel est le salaire ?
Quelle est ma prime ?
Quelle est ma part ?
Qu’est-ce qu’on va me donner ?
Combien rapporte ce poste ?

Rarement la première question devient :
Quelle valeur vais-je créer ?

Voilà l’inversion !
Nous avons progressivement séparé l’argent de son origine économique.
Or l’argent n’est pas la richesse. Il en est une représentation.

La richesse réelle, ce sont :
Les aliments produits.
Les maisons construites.
Les machines fabriquées.
Les logiciels développés.
Les médicaments produits.
Les routes réalisées.
Les connaissances découvertes.
Les services rendus.
Les entreprises créées.
Les compétences acquises.

L’argent vient ensuite mesurer, faciliter et échanger une partie de cette valeur.

Lorsqu’une société veut l’argent sans suffisamment penser la production qui doit le précéder, elle commence à poursuivre le symbole en abandonnant l’essence.

F. Le salaire n’est pas une production

Cette confusion explique une partie de notre fascination pour les fonctions administratives.

Nous voulons devenir : Chef de bureau.
Directeur.
Mandataire.
Conseiller.
Député.
Ministre.
Responsable d’une institution.

Pourquoi ?

Parce que ces positions sont associées à un revenu, à une influence ou à des avantages.

Mais combien de jeunes rêvent avec la même intensité de créer une usine ?
Un atelier industriel ?
Une entreprise agricole ?
Un laboratoire ?
Une société technologique ?
Une chaîne logistique ?
Une entreprise de transformation alimentaire ?
Une entreprise de maintenance industrielle ?

Voilà une question culturelle fondamentale.

Lorsque les meilleurs cerveaux d’un pays rêvent davantage de distribuer la richesse que de la produire, la compétition politique finit par remplacer la compétition productive.
Et l’État devient progressivement le principal objet de convoitise.

G. *Le paradoxe congolais*

Nous disposons pourtant d’immenses opportunités.

Nous importons des produits que nous pourrions fabriquer.
Nous importons des aliments que nous pourrions produire.
Nous exportons des matières premières que nous pourrions davantage transformer.
Nous avons des besoins considérables en logements, énergie, transport, numérique, agriculture, santé, éducation et services.

Autrement dit, les problèmes dont nous nous plaignons constituent simultanément un immense marché de solutions à créer.
Mais notre regard reste trop souvent tourné vers la distribution de l’argent existant plutôt que vers la création de la valeur qui n’existe pas encore.

Voilà pourquoi le problème congolais n’est pas seulement :
« Comment partager la richesse ? »

Il faut poser avant cela :
« Comment produire beaucoup plus de richesse ? »

H. De l’argent à la valeur

Cette distinction devrait devenir une véritable révolution éducative.

À l’enfant, nous devrions apprendre :
Ne cherche pas d’abord combien tu gagneras.
Demande-toi ce que tu sauras faire.

À l’étudiant :
Ne cherche pas seulement le diplôme.
Construis une compétence.

Au fonctionnaire :
Ne demande pas seulement ton salaire.
Demande quelle valeur publique ton travail produit.

Au responsable politique :
Ne demande pas ce que le pouvoir te donne.
Demande ce que ton passage au pouvoir aura ajouté au pays.

À l’entrepreneur :
Ne cherche pas seulement la marge.
Demande quel problème réel ton entreprise résout.

Et à toute la société :
cessons de commencer par l’argent ; recommençons par la valeur.

I. Le problème n’est donc pas seulement la corruption

La corruption est peut-être elle-même le symptôme d’une maladie plus profonde :
la dissociation entre récompense et contribution.

Nous voulons parfois être récompensés avant d’avoir produit.
Promus avant d’avoir démontré.
Payés avant d’avoir créé.
Honorés avant d’avoir servi.
Enrichis avant d’avoir entrepris.
Et lorsque cette logique atteint l’État, elle devient catastrophique.

La fonction n’est plus accordée pour produire un résultat. Elle devient elle-même la récompense.
C’est alors que l’administration cesse progressivement d’être un appareil de production de biens publics pour devenir un système de distribution de positions.

J. Ce que la jeunesse doit réellement renverser

Voilà finalement ce que la nouvelle génération doit renverser.
Pas des personnes mais des équations mentales suivantes :

Pouvoir = argent.
Fonction = privilège.
Diplôme = intelligence.
Salaire = richesse.
Politique = ascension sociale.
État = distributeur.
Ressources naturelles = développement.
Consommation = réussite.

Il faut leur substituer d’autres équations :

Travail + connaissance + capital + organisation = production.

Production + innovation = création de valeur.

Création de valeur + institutions justes = prospérité durable.

Pouvoir + responsabilité + résultats = leadership.

C’est cela à mon avis la rupture qu’il faut imposer à notre pays.

K. *Une révolution sans fusils*

Le Congo n’a donc pas besoin d’une nouvelle rébellion. Il n’a pas besoin d’une nouvelle génération d’hommes armés venant prétendre sauver le pays.

Notre histoire nous a déjà suffisamment montré les limites de cette logique.

Il lui faut une révolution beaucoup plus profonde :
une révolution des compétences, de la production, de la responsabilité et de la conscience.

Que mille jeunes créent mille entreprises.
Que mille ingénieurs résolvent mille problèmes techniques.
Que mille agronomes transforment mille espaces agricoles.
Que mille chercheurs produisent mille connaissances nouvelles.
Que mille enseignants forment une génération différente.
Que mille fonctionnaires refusent de transformer leur bureau en commerce.
Que mille responsables publics acceptent d’être évalués sur leurs résultats.

Voilà l’armée dont je parle : une armée de bâtisseurs.

L.  Nous ne sommes donc pas perdus à jamais

Je retire finalement la première affirmation avec laquelle cette réflexion avait commencé.

Non.

Nous ne sommes pas perdus à jamais.

Une société n’est condamnée que lorsqu’elle devient incapable de remettre en question ce qu’elle considère comme normal.

Et précisément parce que nous pouvons encore nommer nos dérives, les analyser, les enseigner et former d’autres générations, la possibilité de rupture existe.

Mais elle exigera davantage que des discours.
Elle exigera le courage de toucher aux privilèges.
De renouveler les responsables.
De rendre les rémunérations publiques plus transparentes et plus équitables.
De récompenser la compétence et les résultats.
De réhabiliter les métiers techniques.
De valoriser l’entrepreneuriat productif.
De replacer la science au cœur de l’action publique.
Et surtout de reconstruire notre conception de la richesse.

La grande bataille congolaise ne devrait donc plus être :
« Quelle est ma part ? »

Elle devrait devenir :
« Quelle est ma contribution ? »

Car un pays dans lequel chacun cherche sa part finit par se partager ce qui existe jusqu’à l’épuiser. Mais un pays dans lequel suffisamment de citoyens cherchent leur contribution finit par créer ce qui n’existait pas.

La prochaine révolution congolaise ne devrait pas avoir pour objectif de remplacer ceux qui mangent par ceux qui attendent leur tour de manger. Elle devrait mettre fin à l’idée même que gouverner signifie être invité à table.

Gouverner doit redevenir construire.
Travailler doit redevenir produire.
L’argent doit redevenir la conséquence de la valeur.

Et la jeunesse ne devra pas prendre le pouvoir simplement parce qu’elle est jeune.
Elle devra mériter de conduire le Congo parce qu’elle aura appris à penser, produire et gouverner autrement.

loucasalouma@yahoo.fr

By amedee

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