Et si le véritable enjeu du dialogue national n’était pas de savoir qui gouvernera la République, mais de savoir de quelle République nous voulons hériter ?

PAR JOSE M. BAKIMA

Depuis l’indépendance, la politique congolaise a trop souvent été pensée autour d’une question centrale : qui détient le pouvoir ?

Qui est au sommet ?
Qui contrôle l’appareil d’État ?
Qui dispose de l’armée ?
Qui nomme ?
Qui partage les responsabilités ?
Qui succédera à qui ?

Les régimes ont changé. Les coalitions ont changé. Les constitutions ont changé. Les hommes ont changé.

Mais une question demeure : avons-nous suffisamment changé notre manière de penser l’État?

Cette interrogation devient particulièrement importante au moment où se profile un nouveau dialogue national.

Le débat public se concentre naturellement sur les personnes, les responsabilités, les rapports de force et les arrangements politiques. Ces questions sont légitimes.

Mais elles ne suffisent plus.

Car nous sommes au XXIe siècle.

Et un État du XXIe siècle ne peut plus être pensé seulement comme un appareil placé sous l’autorité d’un homme, aussi puissant, compétent ou légitime soit-il.

Un État moderne doit être capable de connaître, décider, produire, protéger, organiser, apprendre, corriger, maintenir et transmettre.

Il doit être capable de fonctionner lorsque les hommes changent.

Il doit être capable de continuer lorsque les circonstances changent.

Il doit surtout être capable de transformer ses ressources en capacités durables.

LE VIEUX PROBLEME DE L’HOMME FORT

L’histoire du Congo indépendant est évidemment plus complexe qu’une simple succession d’hommes forts.

Mais la permanence d’une représentation personnalisée du pouvoir mérite d’être interrogée.

La période de la guerre froide a profondément marqué les États africains. Le Congo n’y a pas échappé. Les archives désormais déclassifiées permettent d’ailleurs de mieux comprendre comment, dans le contexte de la crise congolaise des années 1960, la stabilité politique et les intérêts géopolitiques furent largement pensés autour de certains acteurs et de leur capacité à contrôler le pouvoir.

Cette histoire appartient au passé.

Mais une question demeure : avons-nous réellement abandonné la logique intellectuelle qui l’accompagnait ?

Car il existe une différence fondamentale entre construire un pouvoir fort et construire un État capable.

Le premier dépend largement de celui qui commande.

Le second doit pouvoir survivre à celui qui commande.

C’est là que commence, à mon sens, la véritable question de la refondation.

NE PLUS PARTIR DES HOMMES. PARTIR DU REEL.

Refonder la République ne devrait donc pas commencer par une nouvelle distribution des postes.

Elle devrait commencer par une question beaucoup plus simple :

Dans quel pays réel voulons-nous construire cette République ?

Quel est son territoire ?

Quelles sont ses ressources ?

Quelles sont ses populations ?

Quelles sont ses capacités réelles ?

Quelles sont ses dépendances ?

Quelles infrastructures fonctionnent ?

Lesquelles ne fonctionnent pas ?

Quelles compétences avons-nous déjà ?

Lesquelles avons-nous perdues ?

Lesquelles devons-nous construire ?

Que savons-nous réellement ?

Que croyons-nous savoir ?

Que ne savons-nous pas encore ?

Et surtout : De quoi la République congolaise doit-elle être capable pour pouvoir décider et agir par elle-même ?

Cette dernière question change toute la perspective.

Une ressource n’est pas encore une capacité

Nous possédons des terres. Mais la terre n’est pas encore une agriculture productive.

Nous possédons de l’eau. Mais l’eau n’est pas encore une capacité énergétique ou un service public.

Nous possédons des minerais. Mais un gisement n’est pas une industrie.

Nous possédons un territoire immense. Mais un territoire n’est pas encore une capacité administrative, sécuritaire, économique et logistique.

Nous possédons des jeunes. Mais une population jeune n’est pas automatiquement un capital humain.

Entre la possession et la maîtrise existe tout un monde.

Il faut connaître.

Il faut accéder.

Il faut transformer.

Il faut organiser.

Il faut financer.

Il faut produire.

Il faut maintenir.

Il faut apprendre.

Il faut transmettre.

C’est dans cet espace que se joue une grande partie de la puissance réelle d’une République.

LA QUESTION DU XXIE SIECLE

La question n’est donc plus seulement : « Que possédons-nous ? »

Elle devient : « Que sommes-nous capables de faire avec ce que nous possédons ? »

Puis : « Que serons-nous encore capables de faire lorsque les conditions auront changé ? »

Et enfin : « Que transmettrons-nous à ceux qui viendront après nous ? »

Nous passons alors d’une conception patrimoniale de l’État à une conception capacitaire.

La souveraineté cesse d’être seulement un principe juridique.

Elle devient aussi une question de capacité réelle.

Pouvons-nous décider ?

Pouvons-nous agir ?

Pouvons-nous maintenir ?

Pouvons-nous réparer ?

Pouvons-nous remplacer ?

Pouvons-nous diversifier ?

Pouvons-nous reconstruire ?

Pouvons-nous apprendre ?

Pouvons-nous transmettre ?

C’est cela que nous pouvons appeler la souveraineté fonctionnelle.

LE VERITABLE ENJEU DU DIALOGUE NATIONAL

Si le dialogue national doit réellement contribuer à une refondation, il pourrait donc ouvrir un espace de discussion qui dépasse la seule question du pouvoir.

Non pas : Qui aura le pouvoir ?

Mais aussi : Que devons-nous rendre possible ?

Non pas seulement : Qui dirigera telle institution ?

Mais : Quelle fonction cette institution doit-elle remplir ?

Non pas seulement : Quelle nouvelle structure devons-nous créer ?

Mais : Quelle capacité nous manque réellement ?

Non pas seulement : Quelle réforme voulons-nous annoncer ?

Mais : Que devons-nous préserver pendant que nous transformons ?

Et surtout : Comment construire une République qui n’ait plus besoin d’un homme exceptionnel pour fonctionner ?

Cette question ne diminue pas le rôle des dirigeants.

Elle élève au contraire leur responsabilité.

Car la réussite d’un dirigeant ne devrait pas seulement se mesurer à ce qu’il a réussi à faire pendant qu’il était au pouvoir.

Elle devrait aussi se mesurer à ce que la République est devenue capable de faire après lui.

Une autre idée de la refondation

Nous avons peut-être trop longtemps cherché la solution dans les sommets de l’État.

Il est temps de regarder également ses fondations.

Une République se construit par ses institutions, certes.

Mais aussi par ses connaissances, ses compétences, ses infrastructures, ses territoires, ses systèmes productifs, ses réseaux, ses données, ses capacités de maintenance, ses mécanismes d’apprentissage et sa capacité à transmettre.

La véritable refondation pourrait alors se résumer autrement :

  • partir du réel ;
  • comprendre les fonctions ;
  • identifier les capacités ;
  • construire ce qui manque ;
  • agir ;
  • mesurer ;
  • apprendre ;
  • corriger ;
  • maintenir ;
  • transformer ;
  • transmettre.

Ce n’est pas une recette. C’est une discipline de gouvernement.

Et peut-être est-ce précisément ce dont nous avons besoin aujourd’hui : moins chercher l’homme providentiel que construire une République capable.

Une République qui ne demande pas à chaque génération de recommencer à zéro.

Une République qui accumule ce qu’elle apprend.

Une République qui transforme ses ressources en capacités.

Une République qui transforme ses capacités en possibilités.

Et qui laisse aux générations suivantes non seulement un territoire et des institutions, mais une liberté plus grande de choisir leur propre trajectoire.

Peut-être est-ce là que commence réellement la refondation.

Non pas lorsque nous trouvons enfin le prochain homme fort. Mais lorsque nous décidons que la République doit devenir plus forte que chacun de ses hommes.

 

By amedee

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