Le Professeur Matungulu Mbuyamu IlankirLe Professeur Matungulu Mbuyamu Ilankir

SOMMAIRE

Prix de la devise étrangère, le taux de change doit protéger le pouvoir d’achat sans mettre en péril l’industrialisation et le développement économiques du pays.

La valeur externe de la monnaie est, en effet, un couteau à double tranchant. Si la sous-évaluation peut alimenter l’inflation et éroder le pouvoir d’achat réel des ménages, la surévaluation détruit la compétitivité de l’économie, sape la vitalité du secteur des exportations et compromet la capacité productive nationale ainsi que la croissance à long terme. Le défi de la politique économique est d’éviter ces deux écueils et préserver un taux de change cohérent avec les fondamentaux de l’économie. C’est à ce prix que le taux de change de la monnaie nationale peut efficacement jouer son rôle large d’absorption des chocs et d’instrument au service de la diversification et du développement économiques du pays.

UN REGIME DE CHANGE SOUS TENSION STRUCTURELLE

La République Démocratique du Congo (RDC) opère dans un environnement monétaire particulièrement difficile. Le franc congolais est généralement soumis à des pressions récurrentes de dépréciation, alimentées par une combinaison de facteurs structurels : une économie fortement dollarisée, une dépendance aux recettes d’exportation de matières premières, une base fiscale étroite, et des déficits chroniques du compte courant de la balance des paiements. Dans ce contexte, la Banque Centrale du Congo conduit une politique de change qui oscille entre la défense de la stabilité nominale et l’acceptation de glissements progressifs du taux de change.

Cette tension n’est pas accidentelle. Elle reflète une contradiction fondamentale dans la structure de l’économie congolaise : d’un côté, une population urbaine dont le pouvoir d’achat est directement exposé aux fluctuations du taux de change, en raison de la forte dépendance du pays aux importations des biens de consommation courante; de l’autre, un secteur non minier aux larges potentialités non exploitées dont la compétitivité dépend aussi d’un franc congolais qui ne soit pas artificiellement trop apprécié et excessivement fort.

LES RISQUES D’UNE DEPRECIATION NON MAITRISEE

Lorsque le franc congolais se déprécie rapidement, les effets se transmettent à l’économie réelle par plusieurs canaux.

Le premier est le canal des prix à l’importation. La RDC importe une part substantielle de ses produits alimentaires, pharmaceutiques et énergétiques. Une dépréciation brutale renchérit le coût de ces importations et se répercute directement sur l’indice des prix à la consommation. Pour les ménages à faibles revenus, dont la part du budget consacrée à l’alimentation et à l’énergie est hypertrophiée, cet effet est particulièrement dévastateur.

Le second canal est celui des anticipations.
Dans une économie fortement dollarisée comme celle de la RDC, les agents économiques ont tendance à se couvrir contre la dépréciation en convertissant leurs actifs en dollars. Ce comportement de fuite vers la devise étrangère amplifie la pression sur le franc congolais et crée une dynamique auto-réalisatrice : la crainte de la dépréciation provoque ou accentue la dépréciation elle-même. Au prix d’une ponction sur les réserves de change, la Banque Centrale peut ainsi se retrouver contrainte d’intervenir sur le marché des changes pour défendre la monnaie, spécialement en cas de grande volatilité du taux de change.

LES DANGERS D’UNE SUREVALUATION ARTIFICIELLE

À l’opposé, une politique de stabilisation excessive du taux de change nominal, menée sans égard pour les fondamentaux économiques, conduit à une surévaluation de l’étalon de valeur national en termes réels. Les conséquences en sont tout aussi sévères, bien que moins immédiatement visibles pour la population.

En effet, si l’on y prend garde, une monnaie nationale surévaluée peut irrémédiablement asphyxier la production locale et les exportations potentielles, en particulier dans un environnement économique de faible compétitivité et marqué par de prohibitifs déficits institutionnels et d’infrastructure. Dans le cas de la RDC, les opérateurs du secteur agricole et les petites industries manufacturières qui pourraient constituer un moteur de diversification économique en seraient les principales victimes impitoyablement pénalisées. En effet, le franc excessivement fort sur la durée donnerait un avantage comparatif injuste aux importations au détriment des biens d’origine locale dont les prix grimperaient relativement à ceux des produits en provenance de l’extérieur. Ce qui creuserait davantage le déficit commercial du pays et accentuerait dangereusement les fuites de devises.

Poussée à l’extrême, la surévaluation monétaire peut rendre à Kinshasa la chikuangue produite en Chine moins chère que le même aliment vendu par la Maman de Kisantu, au Kongo Central. Dans ces conditions, les Congolais, consommateurs rationnels, s’éloigneraient, bien malheureusement, du produit de la Maman du Kongo Central, lui préférant la baguette de kwanga venue des usines de Guangzhou en Chine. Bien plus, de simples allumettes et aiguilles à coudre de fabrication congolaise connaitraient le même sort et le même effet d’éviction du panier du consommateur congolais. À long terme, une telle monnaie fragiliserait dangereusement la position économique extérieure du pays, rendant inévitable un ajustement brutal lorsque les réserves de change s’épuisent. De tels épisodes économiques vicieux, nombreux dans le passé, sont bien connus au Congo/Zaïre.

L’histoire économique congolaise des dernières décennies est en effet jalonnée d’innombrables pareils développements pervers. Motivées par des considérations politiques plutôt qu’économiques en période préélectorale, les politiques dites volontaristes de stabilisation du taux de change conduisent à un afflux constant d’importations trop bon marché en monnaie locale, cassant la dynamique de production interne et d’industrialisation du pays. L’économie nationale voit ainsi s’affaiblir son potentiel de croissance interne et de création d’emplois et revenus décents pour le citoyen moyen. De façon ultime, de telles politiques débouchent sur des corrections économiques désordonnées, avec des effets distributifs régressifs, en particulier dans un environnement des affaires essoufflé, aux maigres marges bénéficiaires, et croulant sous le poids de multiples contraintes structurelles.

POUR UNE GESTION DU TAUX DE CHANGE ANCREE DANS LES FONDAENTAUX DE L’ECONOMIE ET SOUTENANT LA DIVERSIFICATION DE L’ECONOMIE NATIONALE

Face à ces deux risques, une politique de change crédible et efficace pour la RDC doit reposer sur plusieurs piliers complémentaires.

Le premier est le respect continu et rigoureux de la loi prohibant le financement monétaire du déficit public. L’une des principales sources de pression sur le franc congolais a toujours été, en effet, le recours du Trésor au financement de la Banque Centrale pour couvrir les besoins de financement de l’État. Réduire cette dépendance requière l’accélération des réformes structurelles de renforcement de la mobilisation des recettes fiscales et douanières, ainsi qu’une gestion plus rigoureuse des dépenses publiques.

Le deuxième pilier est la consolidation des réserves de change. Un niveau de réserves adéquat donne à la Banque Centrale la capacité d’intervenir sur le marché, en cas de forte volatilité, sans épuiser ses munitions. L’objectif généralement recommandé est de garder un niveau de réserves qui couvre au moins trois mois d’importations. Ces dernières années, la RDC a constamment travaillé à atteindre ce seuil. Ces efforts doivent continuer, en coordination avec la politique budgétaire.

Le troisième pilier est le développement soutenu du marché des changes interbancaire. Un marché interbancaire actif et transparent permet une meilleure formation du prix de la devise et contribue à réduire les distorsions entre les taux de change officiel et parallèle. L’écart entre ces deux taux est un indicateur de la crédibilité de la politique de change : plus il est large, plus le signal de méfiance des agents et opérateurs économiques est fort.

Enfin, à moyen terme, la politique de change ne peut être dissociée d’une stratégie de diversification productive de l’économie. Développer un tissu exportateur plus diversifié, notamment dans l’agriculture commerciale et les industries légères, est une voie essentielle pour réduire structurellement la vulnérabilité externe de l’économie congolaise. Le succès du pays dans ce domaine exige notamment que la valeur externe de la monnaie protège le pouvoir d’achat des consommateurs sans asphyxier le potentiel de production intérieure de l’économie. Dans cette perspective, le challenge de la politique économique est de s’assurer que le taux de change ne soit ni sous-évalué ni surévalué.

CONCLUSION

La gestion de la valeur externe de la monnaie nationale est bien plus qu’un simple exercice technique de politique monétaire. Elle est au cœur des enjeux de la compétitivité et de la diversification de l’économie nationale, ainsi que de la protection du niveau de vie des Congolais. Naviguer entre les deux écueils de la dépréciation non maîtrisée et de la surévaluation artificielle exige une politique cohérente, ancrée dans les fondamentaux de l’économie nationale, et soutenue par des réformes structurelles durables. C’est à ce prix que le taux de change peut jouer son rôle large d’absorption des chocs et d’instrument au service de la diversification et du développement économiques du pays.

Professeur MATUNGULU Mbuyamu Ilankir
Washington, DC, Etats Unis, 9 octobre 2026

By amedee

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