PAR JOSE M. BAKIMA
Introduction — Au-delà de la confrontation des présidents
La récente intervention médiatique de l’ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, le 9 octobre 2026, intervient dans un moment particulièrement préoccupant de l’histoire nationale. La guerre à l’Est, les tensions politiques, les controverses constitutionnelles, les difficultés économiques et les interrogations sur l’avenir du dialogue national placent la République devant des choix déterminants.
Dans son intervention, l’ancien chef de l’État dresse un réquisitoire contre la gouvernance de son successeur, Félix Tshisekedi. Il dénonce la dégradation de la situation nationale, conteste les orientations du pouvoir actuel et appelle à une mobilisation politique ainsi qu’à un dialogue inclusif.
Le gouvernement rejette cette lecture et met en cause, à son tour, le bilan et les responsabilités de l’ancien président.
Ainsi se dessine une confrontation entre deux récits : celui d’un ancien dirigeant qui affirme avoir transmis un pays plus stable et celui d’un pouvoir qui conteste cet héritage et revendique sa propre légitimité.
Mais cette opposition, aussi importante soit-elle, risque de laisser dans l’ombre une question autrement fondamentale :
Que devient la République lorsque le débat national se réduit à déterminer lequel de ses dirigeants a eu raison, plutôt qu’à examiner les capacités que chacun a reçues, construites, préservées ou transmises ?
C’est cette interrogation qui mérite aujourd’hui d’être placée au centre de la réflexion nationale.
- Ce que Joseph Kabila dit : une contestation globale de la trajectoire actuelle
La sortie médiatique de Joseph Kabila ne se limite pas à une critique sectorielle. Elle constitue une mise en cause d’ensemble de la direction prise par le pays depuis l’alternance de 2019.
L’ancien président évoque la guerre à l’Est, la gouvernance économique, les libertés publiques, les projets de changement constitutionnel, les engagements internationaux et la nécessité d’un dialogue national.
Son argumentation repose notamment sur une comparaison entre deux périodes : celle de sa présidence et celle de son successeur.
Il présente son départ du pouvoir comme la transmission d’un héritage institutionnel et sécuritaire que la gouvernance actuelle aurait progressivement compromis.
Cette comparaison mérite d’être examinée. Mais elle ne peut tenir lieu, à elle seule, de bilan historique.
La période 2001-2019 comprend des transformations politiques et institutionnelles importantes, notamment la sortie de la transition, l’adoption de la Constitution de 2006 et l’organisation de plusieurs cycles électoraux. Elle comprend également des conflits persistants, des controverses électorales et des difficultés structurelles de gouvernance.
De même, la période ouverte en 2019 doit être appréciée à partir de ses propres décisions, de ses contraintes et de ses résultats vérifiables.
Aucune de ces deux périodes ne saurait être réduite au récit qu’en donnent ses principaux acteurs.
L’histoire d’une République ne se confond pas avec l’autobiographie politique de ses présidents.
- Ce que le discours ne dit pas suffisamment : la responsabilité de l’héritage
La première interrogation que soulève cette intervention concerne le bilan des capacités institutionnelles transmises en janvier 2019.
Il ne suffit pas d’affirmer qu’un État était stable, réuni ou fonctionnel. Encore faut-il déterminer ce que signifiaient concrètement ces qualifications.
Dans quel état se trouvaient les administrations publiques ? Quelles étaient les capacités effectives des forces de sécurité ? Quelle était la disponibilité des infrastructures énergétiques, ferroviaires et fluviales ? Les entreprises publiques possédaient-elles les moyens techniques et financiers nécessaires à leurs missions ? Les institutions de contrôle et de justice pouvaient-elles exercer leurs fonctions indépendamment des rapports politiques ?
Il faudrait également examiner les compétences professionnelles disponibles, les dispositifs de maintenance, les engagements financiers et les mécanismes de transmission administrative.
Ces questions ne visent pas à nier les réalisations d’une période. Elles permettent de les mesurer.
Car une infrastructure construite n’est pas nécessairement une capacité opérationnelle. Une institution créée n’est pas nécessairement une institution fonctionnelle. Une réforme adoptée n’est pas nécessairement une réforme appliquée.
Et une stabilité politique apparente ne garantit pas la solidité des fonctions publiques.
La même exigence doit être appliquée au pouvoir actuel.
Il convient de demander non seulement ce qui a été annoncé, financé ou inauguré depuis 2019, mais ce qui fonctionne effectivement, ce qui a été maintenu, ce qui s’est dégradé et ce qui pourra être transmis.
La responsabilité historique d’un dirigeant ne se mesure pas seulement à ce qu’il affirme avoir accompli. Elle se mesure aussi aux capacités dont ses successeurs et les citoyens peuvent réellement disposer.
III. La guerre à l’Est : une question qui ne peut être réduite à la rivalité politique
La crise sécuritaire dans l’Est de la RDC occupe une place centrale dans le discours de Joseph Kabila.
Il critique la conduite de la guerre et appelle à rechercher une issue politique.
Ces prises de position soulèvent des questions légitimes sur la stratégie nationale, les capacités militaires, les initiatives diplomatiques et la protection des populations.
Mais elles appellent également des clarifications.
Quelle position l’ancien président défend-il précisément concernant les groupes armés, notamment l’AFC/M23, et le rôle du Rwanda ? Quelles garanties estime-t-il indispensables à un règlement politique ? Comment envisage-t-il la restauration de l’autorité publique et la protection des droits des populations concernées ?
Ces interrogations ne doivent pas être transformées en accusations sans preuve. Elles constituent des exigences normales de clarification à l’égard de tout acteur prétendant contribuer à la résolution de la crise.
Le gouvernement actuel doit être soumis à la même rigueur.
Il lui appartient d’expliquer les objectifs poursuivis, les moyens mobilisés, les résultats obtenus et les conditions d’une paix durable.
La défense de la souveraineté territoriale, la négociation et la protection des populations ne devraient pas être opposées mécaniquement. Leur articulation doit être appréciée à partir des réalités militaires, diplomatiques et humaines.
Surtout, la restauration de la paix ne peut être réduite à la cessation des combats.
Elle suppose la reconstruction des fonctions publiques dans les territoires affectés : sécurité, justice, administration, santé, enseignement, production, circulation et protection des droits.
La paix durable ne résulte pas seulement d’un accord entre acteurs politiques ou militaires. Elle exige la reconstitution des capacités républicaines là où elles ont été détruites, interrompues ou contestées.
- Le dialogue national : pour redistribuer le pouvoir ou reconstruire la République ?
L’appel de Joseph Kabila à un dialogue inclusif rejoint une préoccupation largement présente dans le débat national.
Mais le mot « dialogue » ne suffit pas à définir son objet.
Un dialogue peut viser la cessation des hostilités, l’organisation d’un compromis politique, la réforme des institutions ou la préparation d’une nouvelle répartition des responsabilités.
Ces finalités ne sont pas identiques.
L’histoire congolaise montre l’importance des négociations politiques dans la résolution de certaines crises. Elle invite également à s’interroger sur la durabilité des arrangements conclus.
Un compromis peut permettre de sortir d’une impasse immédiate sans résoudre les causes structurelles de l’affaiblissement de l’État.
Il peut réorganiser les positions des acteurs sans améliorer le fonctionnement des administrations, de la justice, des services publics ou des institutions territoriales.
Dès lors, la question décisive n’est pas seulement de savoir qui doit participer au dialogue.
Elle est de déterminer ce que le dialogue doit laisser à la République.
Doit-il produire un nouvel équilibre entre personnalités politiques ? Ou doit-il permettre de définir les fonctions que l’État doit maîtriser, les responsabilités correspondantes et les mécanismes qui garantiront leur continuité ?
Un dialogue véritablement refondateur devrait pouvoir examiner les capacités nationales : celles qui existent, celles qui ont été perdues, celles qui doivent être reconstruites et celles qui devront être transmises.
Le dialogue national ne devrait pas seulement permettre aux acteurs de s’entendre sur le pouvoir. Il devrait permettre à la Nation de s’entendre sur la République qu’elle veut construire.
- La Constitution : ni instrument de conservation du pouvoir ni obstacle à la transformation
Joseph Kabila dénonce les perspectives de modification ou de remplacement de la Constitution de 2006.
Cette préoccupation ne peut être écartée d’un revers de main.
La Constitution fixe les règles fondamentales de l’organisation politique. Elle protège les droits, répartit les compétences et définit les conditions d’exercice du pouvoir.
Mais la discussion constitutionnelle exige de distinguer plusieurs situations : la révision conduite conformément aux procédures applicables, la remise en cause des garanties fondamentales et la transformation plus générale de l’architecture institutionnelle.
Il serait dangereux de considérer la Constitution comme un instrument disponible au gré des intérêts d’un dirigeant.
Il serait tout aussi réducteur de présenter toute réflexion sur l’amélioration institutionnelle comme une menace en soi.
La question fondamentale est celle des garanties.
Une transformation constitutionnelle doit-elle permettre aux citoyens de mieux contrôler les gouvernants, aux institutions d’exercer effectivement leurs responsabilités et à la République de préserver ses capacités au-delà des alternances ?
Ou risque-t-elle d’accroître la dépendance des institutions à l’égard de celui qui détient momentanément le pouvoir ?
C’est à cette aune que le débat doit être conduit.
Une Constitution républicaine ne doit pas être conçue pour garantir l’avenir politique d’un homme. Elle doit garantir que l’avenir de la République ne dépende pas d’un homme.
- Les ressources minières et les partenaires extérieurs : la souveraineté au-delà des contrats
L’intervention de Joseph Kabila soulève également la question des engagements internationaux de la RDC, notamment dans le domaine des minerais stratégiques.
Elle rappelle que les relations entre États ne se confondent pas avec les relations personnelles entre dirigeants.
Ce principe mérite d’être retenu.
Mais il ne suffit pas de discuter les partenaires, les contrats ou les montants annoncés.
Il faut examiner ce que les engagements permettent réellement au pays de construire.
La RDC possède d’importantes ressources minières. Pourtant, l’existence de ressources naturelles ne garantit pas, par elle-même, la maîtrise des chaînes de production, de transformation, de transport, de financement et de connaissance.
La souveraineté ne se mesure donc pas uniquement à la propriété juridique des ressources.
Elle dépend aussi de la capacité nationale à les connaître, à les exploiter dans des conditions maîtrisées, à négocier les engagements, à développer les compétences et à préserver les possibilités de choix.
Les partenariats extérieurs peuvent contribuer à ces objectifs. Mais leur apport durable doit être évalué à partir des capacités effectivement constituées.
Cette exigence vaut pour les accords conclus sous Joseph Kabila comme pour ceux négociés sous Félix Tshisekedi.
La souveraineté économique ne consiste pas seulement à choisir ses partenaires. Elle consiste à construire les capacités qui permettent de ne pas dépendre entièrement d’eux.
VII. Le véritable non-dit des deux récits : pourquoi les capacités nationales restent-elles fragiles ?
La confrontation entre les deux présidences révèle finalement une question plus profonde.
Depuis l’indépendance, la RDC a connu des changements de régime, des réformes administratives, des programmes économiques, des investissements publics et des interventions de partenaires bilatéraux et multilatéraux.
Certaines initiatives ont produit des réalisations importantes. D’autres ont été interrompues ou n’ont pas atteint les résultats attendus.
Mais un problème traverse cette histoire : la difficulté à assurer durablement la continuité, la maîtrise et la reproduction de certaines fonctions essentielles.
Des infrastructures ont été construites sans que leur maintenance soit toujours garantie.
Des programmes ont mobilisé des ressources sans nécessairement transmettre aux institutions permanentes les compétences nécessaires à leur prolongement.
Des administrations ont été réorganisées sans que leurs moyens de fonctionnement et leurs capacités professionnelles évoluent toujours au même rythme.
Ces observations ne constituent pas un jugement uniforme sur tous les projets ou toutes les périodes. Elles indiquent les questions qu’une enquête historique et institutionnelle doit examiner.
Elles conduisent à déplacer le débat.
Au lieu de demander uniquement : « Qui a construit ? », il faut également demander : « Qui a maintenu ? »
Au lieu de demander uniquement : « Qui a financé ? », il faut demander : « Quelles capacités ont été acquises ? »
Au lieu de demander uniquement : « Qui a gouverné ? », il faut demander : « Quelles fonctions ont survécu à son départ ? »
Cette démarche permet de dépasser l’opposition entre deux bilans politiques sans effacer la responsabilité de leurs auteurs.
VIII. De l’homme fort à la République capable
La RDC ne manque pas seulement de dirigeants capables de formuler des ambitions.
Elle a besoin d’institutions capables de transformer les décisions légitimes en résultats effectifs, de maintenir ces résultats et de les transmettre.
Une République capable doit connaître ses réalités, organiser ses compétences, mobiliser ses ressources, coordonner ses institutions, évaluer ses actions et corriger ses défaillances.
Elle doit également soumettre l’exercice de la puissance publique au droit, à la justice et au contrôle démocratique.
Cette conception ne cherche pas à remplacer le débat politique par une administration d’experts.
Elle reconnaît que les choix collectifs appartiennent aux institutions légitimes, mais exige que ces choix puissent s’appuyer sur des capacités fonctionnelles.
Elle invite aussi à juger les dirigeants autrement.
Le bilan d’une présidence ne devrait pas être apprécié uniquement à partir de sa durée, de ses réalisations visibles ou de ses déclarations.
Il devrait également porter sur les compétences transmises, les institutions renforcées, les services maintenus, les dépendances réduites et les possibilités d’action laissées aux générations suivantes.
Ce critère s’applique à tous.
Il ne constitue ni un réquisitoire contre Joseph Kabila ni une défense de Félix Tshisekedi.
Il représente une exigence de responsabilité envers la République.
Conclusion — Sortir de la querelle des héritages pour construire un avenir transmissible
La sortie médiatique de Joseph Kabila mérite d’être examinée sérieusement. Elle soulève des questions importantes sur la guerre, la gouvernance, le dialogue, la Constitution et les engagements internationaux.
Mais son discours, comme la réponse de ses adversaires, ne saurait suffire à établir un bilan complet de l’État congolais.
Les récits politiques doivent être confrontés aux faits, aux archives, aux résultats et aux capacités effectivement transmises.
La République ne peut demeurer prisonnière d’une confrontation permanente entre ceux qui affirment l’avoir sauvée et ceux qui prétendent la sauver à leur tour.
Il faut sortir de cette succession de récits de légitimation pour poser une question plus exigeante :
Quelles capacités la Nation congolaise doit-elle construire pour que ses institutions puissent continuer à remplir leurs fonctions, quels que soient les dirigeants qui se succèdent à leur tête ?
C’est cette question qui devrait structurer un véritable dialogue national.
Car l’enjeu n’est pas seulement de savoir qui gouvernera demain.
Il est de savoir ce que la République sera capable d’accomplir, de préserver et de transmettre après-demain.
Une présidence passe. Une République doit continuer. Et la valeur d’un pouvoir se mesure aussi à ce qui demeure capable de fonctionner lorsqu’il a cessé de l’exercer.

