À force de vouloir imposer le franc congolais, le gouverneur de la Banque centrale semble oublier ce qui donne réellement de la valeur à une monnaie et à l’économie qui la porte.
Il m’est difficile de déguster sans nausée la manière de concevoir le développement économique qui consiste à croire qu’en changeant la monnaie dans laquelle les entreprises effectuent leurs paiements, on transforme les conditions dans lesquelles une nation produit et accumule sa richesse. André Wameso, gouverneur de la Banque centrale du Congo, semble avoir trouvé dans cette confusion une nouvelle doctrine monétaire. Après avoir annoncé l’interdiction générale des transactions en espèces en devises étrangères à partir d’avril 2027, le voici qui envisage d’obliger les entreprises minières à convertir jusqu’à 30 % de leurs recettes en dollars rapatriées en RDC, tout en imposant davantage de paiements en francs congolais à leurs sous-traitants.
Dans un article publié le 12 octobre 2026 par Bloomberg, Michael J. Kavanagh rapporte les ambitions du gouverneur en matière de dédollarisation, de renforcement des réserves internationales et de stimulation de l’investissement national. L’enchaînement des objectifs paraît séduisant. Il suffit cependant de s’interroger sur les mécanismes économiques censés les relier pour découvrir l’immense distance entre la circulation d’une monnaie et la création de richesse.
La dédollarisation, la stabilité monétaire et l’accumulation productive constituent trois objectifs distincts. Leur articulation exige des institutions, des mécanismes de financement et une politique économique cohérente. Aucune obligation de paiement ne possède, par elle-même, la capacité de les réunir.
Les dollars ne disparaissent pas parce qu’ils ne dorment pas dans les banques
Pour justifier son orientation, Wameso évoque environ 93,2 milliards de dollars d’exportations entre 2023 et 2025, dont 54,4 milliards de recettes rapatriées, alors que les dépôts bancaires en devises n’auraient augmenté que de 3,8 milliards de dollars. Présentée ainsi, cette comparaison laisse entendre que des dizaines de milliards auraient échappé à l’économie congolaise.
Le raisonnement confond pourtant un flux cumulé et la variation d’un stock. Les recettes rapatriées peuvent financer des importations, des salaires, des équipements, des remboursements d’emprunts, des opérations commerciales et des investissements. Le fait qu’elles ne se retrouvent pas intégralement dans l’augmentation des dépôts bancaires ne démontre ni leur disparition ni leur absence de contribution à l’économie.
Avant de transformer cette différence comptable en argument de politique monétaire, encore faudrait-il établir ce que sont devenus ces fonds. Quelle proportion a financé des investissements locaux ? Combien a servi à importer des équipements productifs ? Quelle part a été absorbée par des paiements extérieurs ? Ces questions relèvent d’une analyse des flux financiers et de la structure productive, non d’une simple soustraction entre deux grandeurs qui ne mesurent pas la même chose.
La conversion obligatoire de dollars en francs ne résout pas davantage ce problème. Lorsqu’une entreprise minière vend ses dollars à la BCC, celle-ci reçoit des devises et fournit des francs. L’opération peut renforcer ses réserves internationales. Elle ne fait surgir ni une usine, ni une machine, ni un emploi productif supplémentaire.
Le sous-traitant payé en francs continuera d’avoir besoin de devises pour importer les équipements que l’industrie congolaise ne produit pas. La demande de dollars aura simplement changé de mains. On aura déplacé le besoin de change sans modifier les raisons économiques qui le rendent nécessaire.
On peut imposer le franc dans une transaction sans créer la moindre capacité supplémentaire de produire ou d’investir.
Les minerais appartiennent à la nation, pas au bilan de la Banque centrale
L’autre confusion concerne la manière dont les ressources naturelles doivent bénéficier aux Congolais. La BCC n’est pas l’institution chargée de redistribuer directement les recettes minières à la population. L’achat de dollars auprès d’une entreprise minière constitue une opération de change. Il ne transforme pas les recettes privées de cette entreprise en revenus publics destinés aux écoles, aux hôpitaux, aux infrastructures ou à la protection sociale.
Ces bénéfices passent notamment par la fiscalité, les redevances minières, la participation publique, l’emploi, l’approvisionnement local et l’investissement productif. Leur réalisation dépend des choix du gouvernement, de la qualité des institutions et de l’utilisation effective des ressources collectées.
Depuis le décret du 26 août 2023, la répartition réglementaire de la redevance minière prévoit 44 % pour le pouvoir central, 23 % pour les provinces concernées, 14 % pour les entités territoriales décentralisées, 11 % pour le FONAREV et 8 % pour le Fonds minier pour les générations futures.
Cette architecture fournit déjà des circuits par lesquels les ressources minières peuvent contribuer à des objectifs publics. La question décisive concerne leur efficacité. Combien de ces ressources se traduisent effectivement en services publics, en infrastructures économiques, en développement des entreprises congolaises et en amélioration des conditions de vie ?
Un milliard de dollars supplémentaire dans les réserves de la BCC n’est pas un milliard de dollars investi dans la sécurité économique des ménages. Les réserves internationales remplissent des fonctions importantes de stabilisation et de protection contre les chocs extérieurs. Elles ne constituent pas, en elles-mêmes, une politique de développement social.
Il appartient donc au gouvernement de démontrer comment la richesse minière devient richesse nationale, au-delà des opérations de change réalisées par sa banque centrale.
Un État préoccupé par ses institutions avant la sécurité économique
L’examen des priorités budgétaires rend cette question encore plus pressante. Dans le budget général initial de 2026, les organes exécutifs et législatifs représentaient 6,58 % des crédits, contre seulement 1,52 % pour la protection sociale. L’enseignement recevait 13,48 % et la santé 10,34 %. Le budget a ensuite été révisé en août, et ces chiffres correspondent aux allocations initiales, non aux dépenses effectivement exécutées.
Ces catégories doivent être distinguées. La protection sociale ne résume pas l’ensemble des dépenses sociales et les fonctions administratives ne sont pas toutes improductives. Il demeure néanmoins frappant que la seule sous-fonction des organes exécutifs et législatifs ait reçu, dans la répartition initiale, plus de quatre fois les crédits consacrés à la protection sociale.
Cette comparaison devrait susciter un débat national autrement plus exigeant que celui portant sur la devise utilisée pour régler les factures. Quelle part du budget sert au fonctionnement de l’appareil institutionnel ? Quelle part développe les capacités productives, finance les services publics et protège effectivement les ménages ? Quels résultats mesurables justifient les ressources mobilisées ?
Le Fonds monétaire international lui-même a appelé à renforcer la qualité et le niveau des dépenses sociales, à rationaliser les dépenses courantes non prioritaires et à améliorer la gestion des investissements publics.
Dans ces conditions, demander davantage de francs aux entreprises sans revoir les mécanismes par lesquels l’État utilise ses ressources revient à confier à la politique monétaire la responsabilité de résoudre des défaillances qui relèvent principalement des finances publiques et des choix de développement.
Le gouverneur peut renforcer les réserves de change. Il ne peut, par cette seule opération, corriger les arbitrages budgétaires du gouvernement.
Une politique monétaire ne remplacera jamais une politique industrielle
La dépendance au dollar est également le produit de la structure économique congolaise. Tant que les entreprises doivent importer leurs machines, leurs équipements, leurs intrants industriels et une partie importante de leurs biens de consommation, elles auront besoin de devises. Le franc obligatoire ne fera pas disparaître ces besoins.
La réduction structurelle de cette dépendance suppose une politique industrielle capable de développer l’électricité, les infrastructures de transport, la transformation agricole, les entreprises manufacturières, la formation technique et les capacités de production des fournisseurs congolais.
La question pertinente n’est donc pas de savoir quelle proportion des factures minières sera désormais libellée en francs. Il faut établir combien d’entreprises congolaises pourront produire localement ce qui était auparavant importé, combien d’emplois qualifiés seront créés et quelle quantité de capital productif appartiendra effectivement aux Congolais.
La politique monétaire organise les conditions de la stabilité et de la circulation de la monnaie. La politique budgétaire détermine la mobilisation et l’affectation des ressources publiques. La politique industrielle organise l’expansion des capacités productives. Confondre leurs fonctions conduit à surestimer ce qu’une banque centrale peut accomplir et à soustraire les responsables des politiques publiques à leurs propres obligations.
Encore faut-il construire un système financier dans lequel les citoyens peuvent épargner, emprunter, acquérir un logement, financer une entreprise et constituer un patrimoine en francs congolais. Une monnaie que l’on impose au moment du paiement sans offrir de perspectives crédibles d’épargne et d’investissement demeure un instrument de règlement auquel on demande de porter des ambitions qui dépassent ses fonctions immédiates.
La confiance monétaire naît aussi des possibilités économiques qu’une monnaie permet d’exercer.
La souveraineté monétaire ne dispense pas du respect de la Constitution
Cette fuite vers la contrainte réglementaire soulève une autre interrogation, de nature constitutionnelle.
Le 7 octobre 2026, j’ai officiellement déposé devant la Cour constitutionnelle de la RDC une requête en inconstitutionnalité, enregistrée sous la référence R.Const. 2743, contre la mesure annoncée par la BCC le 9 avril 2026 visant à interdire, dès le 9 avril 2027, toute transaction en espèces en monnaies étrangères, quel qu’en soit le montant.
La requête interroge les limites du pouvoir réglementaire de la Banque centrale au regard notamment de l’article 122 de la Constitution, qui réserve au législateur certaines matières relatives aux obligations commerciales et aux droits patrimoniaux. Elle examine également la portée de l’article 23 de la loi n° 22/068 du 27 décembre 2022, qui fixe un seuil légal de 10 000 dollars pour les paiements en espèces, avec des exceptions et des garanties spécifiques.
Cette procédure concerne la mesure d’avril 2026, distincte des nouvelles propositions relatives au secteur minier. La Cour ne s’est pas encore prononcée sur le fond du recours.
La question dépasse néanmoins le seul dispositif contesté. L’indépendance de la Banque centrale lui confère une autonomie dans l’exercice de ses attributions. Elle ne la place pas au-dessus de la Constitution ni du législateur. Le renforcement de la souveraineté monétaire doit lui-même respecter les institutions qui fondent la légalité de l’autorité monétaire.
On ne décrète pas la prospérité
La RDC dispose de ressources naturelles considérables et de besoins économiques immenses. Le pays ne manque pas de raisons de vouloir renforcer sa monnaie. Il lui manque encore les mécanismes capables de transformer systématiquement sa richesse minière en capacités productives, en sécurité économique et en patrimoine national.
André Wameso peut multiplier les annonces sur la dédollarisation, imposer de nouvelles modalités de règlement et rechercher une accumulation plus importante de réserves internationales. Ces initiatives doivent être jugées selon les résultats précis qu’elles peuvent produire, sans leur attribuer des vertus économiques qu’aucun mécanisme identifiable ne garantit.
Le gouvernement, quant à lui, doit répondre à des questions qui ne relèvent pas de la compétence du gouverneur. Comment la richesse minière est-elle utilisée ? Pourquoi la protection sociale occupe-t-elle une place aussi limitée dans la répartition budgétaire initiale ? Où sont les instruments de financement capables de multiplier les entreprises productives et de permettre aux Congolais de constituer leur propre capital ?
La souveraineté monétaire ne se mesure pas au pouvoir d’obliger les Congolais à utiliser le franc. Elle se mesure à leur capacité de gagner leur vie, de produire, d’épargner, d’investir et de construire leur patrimoine dans cette monnaie.
Tout le reste peut remplir des communiqués, alimenter des conférences et améliorer certaines statistiques monétaires. Cela ne suffit pas à construire une économie prospère.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Économiste politique et enseignant-chercheur
Requérant dans la procédure R.Const. 2743 devant la Cour constitutionnelle de la RDC

