Joseph KabilaJoseph Kabila

Trente ans de conflits, de changements de dirigeants et d’interrogations sur la continuité de l’État congolais

PAR JOSE M. BAKIMA

Tribune — Kinshasa, le 14 octobre 2026

Une coïncidence qui interroge

Le 12 octobre 2026, à Goma, un nouveau mouvement politico-militaire, le Front pour la refondation de la nation (FRN), a été annoncé sous la direction de l’ancien président de la République, Joseph Kabila. Cette nouvelle formation succède à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), jusque-là associée au Mouvement du 23 mars (M23).

Trente ans plus tôt, en octobre 1996, l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL), conduite par Laurent-Désiré Kabila, engageait une offensive qui allait conduire, en mai 1997, à la chute du régime du maréchal Mobutu.

Le rapprochement est saisissant. Le père et le fils, à trente années de distance, se retrouvent associés à deux coalitions politico-militaires issues de l’Est du Congo et contestant le pouvoir établi à Kinshasa.

Les deux mouvements invoquent, dans des contextes historiques différents, la nécessité d’une transformation profonde de l’ordre politique.

Mais l’histoire ne se répète jamais exactement. Et la ressemblance des trajectoires ne doit pas nous dispenser d’examiner leurs différences.

Surtout, une question fondamentale mérite d’être posée : le renversement d’un pouvoir suffit-il à refonder une République ?

I. 1996 : la libération annoncée et la question de l’État

L’AFDL apparaît dans un contexte particulier.

Le régime de Mobutu, au pouvoir depuis 1965, traverse une crise profonde. L’appareil administratif est affaibli, l’économie désorganisée, les infrastructures dégradées et les capacités publiques fortement réduites.

La région des Grands Lacs connaît simultanément les conséquences du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, les déplacements massifs de populations et la multiplication des affrontements armés.

L’offensive de l’AFDL se développe dans cet environnement régional, avec l’appui déterminant de plusieurs États voisins, notamment le Rwanda et l’Ouganda.

En mai 1997, Mobutu est renversé.

Le Zaïre redevient la République démocratique du Congo.

Un régime s’achève. Un autre commence.

Mais que devient l’État ?

Cette question est essentielle.

La chute d’un régime peut mettre fin à certaines pratiques politiques. Elle peut ouvrir de nouvelles possibilités institutionnelles. Elle peut aussi susciter des attentes considérables.

Cependant, elle ne reconstruit pas automatiquement une administration, un système judiciaire, des services publics, des capacités industrielles, une organisation territoriale ou une mémoire institutionnelle.

Ces transformations exigent des connaissances, des ressources, des compétences, une organisation et du temps.

L’histoire congolaise des décennies suivantes invite précisément à distinguer la conquête du pouvoir de la reconstruction durable des capacités publiques.

II. 2026 : le retour du vocabulaire de la refondation

Le Front pour la refondation de la nation apparaît dans un contexte différent.

La République démocratique du Congo dispose d’une Constitution adoptée en 2006, d’institutions issues de plusieurs cycles électoraux et d’une histoire politique marquée par des alternances, des crises et des conflits persistants.

Joseph Kabila a lui-même dirigé le pays de 2001 à 2019.

Son accession à la direction du FRN introduit donc une particularité majeure.

Le nouveau mouvement n’est pas seulement conduit par une personnalité extérieure à l’histoire du pouvoir congolais. Il est dirigé par un ancien chef de l’État, dont le parcours appartient pleinement à cette histoire.

Cette circonstance appelle une interrogation légitime, qui ne concerne d’ailleurs pas uniquement Joseph Kabila.

Lorsqu’un ancien dirigeant propose de refonder l’État, comment distingue-t-il ce qui doit être corrigé dans l’héritage qu’il a reçu de ce qui relève des responsabilités exercées pendant son propre mandat ?

La question vaut également pour les dirigeants actuels et futurs.

La refondation ne peut se réduire à une dénonciation des erreurs de ceux qui gouvernent aujourd’hui. Elle suppose une compréhension de la formation historique des difficultés, des responsabilités successives et des mécanismes qui permettent leur reproduction.

Le FRN déclare vouloir reconstruire un État capable de protéger les citoyens, de rendre justice, de garantir leurs droits, de mieux répartir les richesses et d’assurer la réconciliation nationale.

Ces objectifs méritent d’être examinés comme des engagements politiques déclarés.

Mais leur formulation ne suffit pas à établir les moyens de leur réalisation.

Il faut encore connaître les institutions envisagées, les garanties offertes, les ressources mobilisables, les modalités de contrôle et les capacités nécessaires à leur mise en œuvre.

III. La dimension régionale : une question qu’aucune refondation ne peut éluder

Le rapprochement entre l’AFDL et le FRN possède une autre dimension : leur inscription dans les conflits de la région des Grands Lacs.

L’AFDL de 1996 a bénéficié d’appuis militaires extérieurs déterminants.

En 2026, le M23, intégré à la nouvelle coalition, bénéficie d’un soutien rwandais documenté par des enquêtes internationales, même si les autorités rwandaises contestent certaines accusations formulées à leur encontre.

Il serait néanmoins insuffisant de réduire les conflits congolais à leurs seules dimensions extérieures.

Les tensions politiques internes, les questions foncières, les problèmes de citoyenneté, les rivalités de pouvoir, les défaillances institutionnelles et les intérêts économiques constituent également des dimensions importantes de ces crises.

Les deux niveaux doivent être étudiés ensemble.

Mais une exigence demeure : la refondation d’une République suppose que ses décisions fondamentales puissent être prises dans le respect de sa souveraineté et des droits de ses citoyens.

La souveraineté ne se proclame pas seulement. Elle se construit à travers des capacités effectives de connaissance, de décision, de protection, de production et de négociation.

Une République peut disposer de symboles souverains tout en dépendant largement d’acteurs extérieurs pour assurer des fonctions essentielles.

La question de l’autonomie réelle d’un projet de refondation doit donc être examinée au-delà de la nationalité de ses dirigeants et des termes employés dans ses déclarations.

IV. Le pouvoir peut changer sans que les mécanismes changent

L’expérience congolaise conduit à une distinction fondamentale.

Il existe une différence entre changer les détenteurs du pouvoir et transformer les conditions dans lesquelles ce pouvoir s’exerce.

Un gouvernement peut être remplacé sans que les administrations deviennent plus efficaces.

Une nouvelle direction politique peut annoncer de grands programmes sans que les capacités de réalisation soient disponibles.

Des infrastructures peuvent être inaugurées sans que leur entretien soit assuré.

Des réformes peuvent être proclamées sans que les agents chargés de leur application disposent des compétences, des moyens ou de la stabilité nécessaires.

Des projets peuvent être abandonnés avant d’avoir produit les enseignements qui auraient permis de les améliorer.

Le problème n’est donc pas uniquement celui des dirigeants.

Il concerne également les mécanismes de conversion des ressources en capacités, de maintien des acquis, de coordination des institutions, d’exécution des décisions et d’apprentissage collectif.

C’est pourquoi la question décisive n’est pas seulement : qui gouverne ?

Elle est aussi : de quelle République voulons-nous disposer, et quelles capacités doit-elle posséder pour accomplir durablement ses missions ?

V. Refonder, c’est construire une République capable

Une véritable réflexion sur la refondation doit partir du réel.

Que possède effectivement le Congo ?

Quelles connaissances ont été produites ?

Quelles institutions fonctionnent ?

Quelles capacités ont été acquises ?

Lesquelles ont été dégradées ou interrompues ?

Quels projets ont été réalisés, abandonnés ou relancés ?

Quels mécanismes expliquent les réussites et les échecs ?

À partir de ces questions, la refondation peut être examinée comme un processus de construction des capacités nationales.

Elle suppose au moins cinq fonctions complémentaires.

La première est la conversion : transformer les ressources disponibles en capacités effectives.

La deuxième est le renforcement : assurer l’entretien, la continuité et le développement de ces capacités.

La troisième est la connexion : relier les secteurs, les territoires, les institutions et les compétences.

La quatrième est la gouvernance missionnelle : organiser les responsabilités publiques autour de missions identifiables, exécutables et évaluables.

La cinquième est l’apprentissage : comprendre les résultats de l’action, corriger les erreurs et transformer l’expérience en capacités nouvelles.

Mais ces fonctions ne peuvent produire tous leurs effets sans une sixième exigence transversale: la continuité républicaine.

Une République ne doit pas être condamnée à recommencer chaque fois que ses dirigeants changent.

Elle doit pouvoir préserver ses connaissances, ses archives, ses infrastructures, ses compétences et ses capacités productives, tout en adaptant ses institutions aux transformations de la société.

C’est à cette condition que les générations successives peuvent hériter d’un patrimoine public qu’elles ont la possibilité d’améliorer.

VI. La refondation et la légitimité des moyens

Une autre question ne peut être évitée.

Le FRN annonce vouloir combattre le pouvoir de Kinshasa par tous les moyens, y compris la force, et invoque l’article 64 de la Constitution congolaise.

Or le recours à cet article soulève des questions juridiques qui ne peuvent être résolues par une simple déclaration politique.

L’article 64 affirme le devoir de faire échec à la prise ou à l’exercice anticonstitutionnel du pouvoir. Il prévoit également que toute tentative de renversement du régime constitutionnel constitue une infraction imprescriptible.

L’interprétation de ces dispositions exige donc de considérer l’ensemble de l’ordre constitutionnel, les faits invoqués et les moyens employés.

Mais au-delà du droit se pose une interrogation institutionnelle.

Comment reconstruire durablement la confiance publique lorsque les changements politiques s’accompagnent de destructions, de déplacements de populations et de ruptures des services essentiels ?

Cette question ne dispense pas d’examiner les griefs politiques ou les responsabilités des différents acteurs.

Elle oblige cependant à prendre en compte les conséquences humaines et matérielles des moyens utilisés.

Une République capable doit pouvoir organiser la contestation politique, protéger les libertés et permettre l’alternance dans un cadre institutionnel qui ne mette pas constamment en péril les acquis collectifs.

VII. Trente ans après : qu’avons-nous appris ?

Entre 1996 et 2026, la République démocratique du Congo a connu des guerres, des transitions politiques, des réformes institutionnelles, des élections, des projets de reconstruction et de nombreuses initiatives de développement.

Il serait inexact d’affirmer que rien n’a été accompli.

Il serait tout aussi insuffisant de ne considérer que les réalisations annoncées, sans examiner leur fonctionnement, leur entretien et leur transmission.

La question fondamentale devient alors celle de l’apprentissage historique.

Qu’avons-nous compris des ruptures successives ?

Pourquoi certaines institutions ont-elles survécu alors que d’autres se sont dégradées ?

Pourquoi certaines capacités ont-elles été maintenues et d’autres abandonnées ?

Pourquoi les changements de responsables entraînent-ils parfois la disparition de connaissances, de programmes ou de compétences ?

Pourquoi des difficultés déjà identifiées continuent-elles de se reproduire ?

Ces interrogations ne constituent pas un procès dirigé contre une seule génération politique.

Elles invitent à entreprendre une véritable archéologie des capacités nationales.

Une telle démarche permettrait d’identifier les acquis, les interruptions, les mécanismes de dégradation, les expériences réussies et les conditions de reproduction des capacités.

Elle contribuerait à transformer la mémoire historique en instrument d’action publique.

VIII. Du changement de régime à la liberté de trajectoire

La refondation d’une République ne peut être considérée uniquement comme une affaire de conquête du pouvoir.

Elle engage une question plus profonde : celle de la liberté de trajectoire d’une nation.

Une nation possède cette liberté lorsqu’elle dispose des capacités nécessaires pour comprendre sa situation, déterminer ses priorités, mobiliser ses ressources, prendre des décisions, agir, évaluer ses résultats et corriger son parcours.

Cette liberté n’implique ni l’isolement ni le refus de la coopération internationale.

Elle suppose que la coopération puisse être organisée à partir de capacités nationales réelles et de choix collectifs assumés.

Dans cette perspective, les programmes de refondation doivent pouvoir être examinés à travers leurs propositions institutionnelles, leurs moyens d’exécution et leurs garanties de continuité.

Cette exigence concerne toutes les forces politiques : celles qui exercent actuellement le pouvoir, celles qui aspirent à l’exercer et celles qui proposent de transformer les institutions.

Aucune ne peut être dispensée de rendre compte de ses engagements et de ses résultats.

Conclusion — Que doit-il rester lorsque les hommes passent ?

L’AFDL de 1996 et le FRN de 2026 appartiennent à des contextes historiques différents.

Le rapprochement entre les deux mouvements est néanmoins instructif.

Il rappelle la place persistante des conflits armés dans les transformations politiques congolaises, l’importance de la dimension régionale et la difficulté de construire une continuité institutionnelle au-delà des changements de dirigeants.

Mais il invite surtout à dépasser une conception de la refondation limitée au remplacement du pouvoir.

La République n’appartient pas à ceux qui la gouvernent momentanément.

Elle constitue un patrimoine collectif de droits, de responsabilités, de connaissances, d’institutions, de ressources et de possibilités à transmettre.

Sa refondation doit donc pouvoir être examinée à partir d’une interrogation simple :

Quelles capacités nouvelles laissera-t-elle aux générations qui viendront après nous ?

Une République capable n’est pas celle qui ne connaît jamais de crise, de conflit ou d’erreur.

C’est celle qui possède les moyens de comprendre ses difficultés, d’en corriger les causes, de préserver ses acquis et de construire de nouvelles possibilités d’action.

Trente ans après l’AFDL, l’apparition du FRN nous offre ainsi l’occasion de poser une question qui concerne l’ensemble de la société congolaise :

Voulons-nous seulement changer ceux qui détiennent le pouvoir, ou voulons-nous également construire les conditions permettant à la République de survivre aux hommes, d’apprendre de son histoire et de demeurer maîtresse de sa trajectoire ?

C’est à cette interrogation que tout projet de refondation doit pouvoir répondre.

 

By amedee

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