André Wameso, Gouverneur de la BCCAndré Wameso, Gouverneur de la BCC

Dès avril 2026, mes analyses figuraient parmi les premières à expliquer qu’André Wameso n’avait annoncé aucune véritable dédollarisation de l’économie congolaise. Son initiative se limitait à interdire les transactions en espèces en monnaies étrangères, sans distinction de montant ni de catégorie d’opération. Cette décision soulevait également une objection juridique fondamentale, celle des limites du pouvoir réglementaire du gouverneur de la Banque centrale du Congo. Loin de reconsidérer sa position, Wameso s’est obstiné, multipliant les déclarations jusque dans les médias internationaux, comme si répéter une décision suffisait à lui conférer une légitimité juridique.

Cet entêtement a conduit au dépôt de ma requête en inconstitutionnalité, datée du 5 octobre 2026 et enregistrée au greffe de la Cour constitutionnelle le 7 octobre, sous la référence R.Const. 2743. Avant même que les juges se prononcent, Wameso commence à faire la tortue, multipliant désormais les précisions qui contrastent avec le caractère catégorique de ses premières déclarations. Celui qui revendiquait une autorité absolue sur les transactions en devises s’emploie aujourd’hui à expliquer les limites de sa propre interdiction. La Cour constitutionnelle n’a pas encore rendu son verdict. Le gouverneur, lui, ne tient déjà plus le même discours.

Se croire au-dessus du législateur

Le communiqué du 9 avril 2026 ne souffrait aucune ambiguïté. À compter du 9 avril 2027, aucune personne physique ou morale ne serait autorisée à effectuer des transactions en espèces en monnaies étrangères, « de quelque montant que ce soit ». Aucune exception n’était précisée, aucune distinction établie entre les achats commerciaux, les opérations de change, les transferts familiaux ou les dons. La Banque centrale présentait cette interdiction générale comme une décision définitivement arrêtée, sans prendre la peine d’en expliquer les limites juridiques.

Wameso a ensuite défendu sa compétence avec une assurance laissant croire que l’indépendance de la BCC lui conférait une autorité normative sans limites. Cette conviction personnelle ne change rien à la répartition constitutionnelle des pouvoirs. L’article 176 définit les missions de la Banque centrale, alors que l’article 122 réserve au législateur les règles relatives au commerce, au régime de la propriété ainsi qu’aux droits et obligations civiles et commerciales. L’autonomie institutionnelle ne constitue aucunement une délégation générale du pouvoir législatif, aussi convaincu que soit son titulaire de la légitimité de ses décisions.

Le décret-loi n° 004/2001 autorise expressément les transactions en monnaies étrangères suivant les modalités édictées par la BCC. Cette habilitation réglementaire ne saurait être assimilée sans examen à un pouvoir de supprimer une faculté reconnue par la loi. Organiser les conditions d’une transaction et en prohiber toute une catégorie, indépendamment du montant, constituent deux actes juridiquement distincts. Wameso aurait dû maîtriser cette distinction élémentaire avant de proclamer son interdiction nationale. Une banque centrale n’est pas la banque personnelle de son gouverneur, et l’indépendance monétaire n’est pas un permis de légiférer à sa guise.

La Cour constitutionnelle face à une loi que la BCC semble avoir oubliée

Le véritable embarras juridique de Wameso se trouve dans un texte que ses déclarations ignorent. L’article 23 de la loi n° 22/068 du 27 décembre 2022 interdit les paiements en espèces pour les opérations atteignant globalement l’équivalent de 10 000 dollars américains. Le législateur y a prévu des dérogations ainsi que des garanties pour les personnes privées d’accès aux moyens de paiement scripturaux. En ramenant à zéro le seuil applicable aux transactions en espèces en monnaies étrangères, le gouverneur introduit une restriction supplémentaire qui soulève une difficulté constitutionnelle précise. Depuis quand une autorité administrative dispose-t-elle du pouvoir de modifier, à sa convenance, un équilibre expressément établi par la loi ?

C’est sur cette confrontation que repose une partie essentielle de ma requête devant la Cour constitutionnelle. Les juges auront à déterminer si l’habilitation réglementaire accordée à la BCC en matière de change autorise une interdiction aussi étendue, en présence d’une législation qui fixe explicitement un seuil et des exceptions. Le contrôle porte également sur la nature de l’acte contesté. Wameso a annoncé une obligation générale dans un communiqué de presse, sans établir clairement si celui-ci constitue l’instrument juridique créateur de l’interdiction ou la simple annonce d’une réglementation ultérieure. Dans les deux hypothèses, la BCC aura des explications juridiques à fournir.

La procédure ne demande à la Cour ni de juger l’opportunité de la dédollarisation ni de choisir entre deux conceptions de la politique monétaire. Elle l’invite à examiner les limites constitutionnelles d’une compétence que le gouverneur défend publiquement avec tant d’assurance. Il lui appartiendra notamment d’expliquer comment sa décision s’articule avec les garanties prévues par la loi de 2022 et sur quelle base normative elle entend imposer cette interdiction. Les déclarations médiatiques lui ont permis de proclamer son autorité. Devant la Cour constitutionnelle, ce sont les textes qui feront foi.

Du « personne ne sera autorisée » au « vous conserverez vos dollars »

Le contraste entre les proclamations initiales de Wameso et ses interventions récentes devient difficile à ignorer. Dès le 28 avril, il reconnaissait que les opérations bancaires en dollars resteraient autorisées et que la détention de devises ne serait pas criminalisée. Le 30 octobre, sa nouvelle capsule multiplie les assurances et circonscrit désormais la mesure aux achats de biens et de services réglés en espèces. Curieusement, le gouverneur prend soin de rassurer les Congolais sur leur droit de conserver leurs dollars, une liberté que personne ne leur avait retirée. Présenter comme une concession ce qui n’a jamais été interdit relève davantage de la communication que de la politique monétaire.

Les précisions concernant les autres opérations sont autrement révélatrices. Les dons, les offrandes et les cotisations restent possibles en devises, selon ses explications. Qu’en est-il des cambistes, qui échangent une monnaie contre une autre, ou des familles qui reçoivent des transferts de fonds depuis l’étranger ? Un bénéficiaire pourra-t-il continuer à retirer ses dollars en billets ? Si seules les acquisitions commerciales sont visées, ces activités financières et ces mouvements de fonds appellent un traitement distinct. Wameso introduit ainsi des catégories que ses premières proclamations avaient entièrement balayées. Il reste à établir leur portée exacte dans une réglementation officielle, au-delà des assurances distribuées devant les caméras.

En avril, le gouverneur dictait aux Congolais ce qu’ils ne seraient plus autorisés à faire. Six mois plus tard, il s’applique à leur expliquer tout ce qu’ils pourront continuer à faire. L’interdiction annoncée comme universelle se transforme, au fil de ses interventions médiatiques, en une mesure ciblée assortie d’exceptions et de distinctions. Sans avoir officiellement retiré sa décision initiale, Wameso s’évertue à lui donner une portée considérablement plus restreinte, sans expliquer pourquoi une proclamation aussi catégorique nécessite aujourd’hui autant de rectifications. Ses explications successives exposent surtout l’étendue des réalités économiques et juridiques qu’il avait négligées au moment de prendre sa décision.

Respectez Lumumba, la RDC est une République laïque

Parmi les préoccupations du gouverneur de la Banque centrale, le sort des dîmes et des offrandes religieuses occupe une place singulière. Wameso a pris soin de rassurer les fidèles sur la possibilité de continuer à remettre leurs dollars aux pasteurs. Cette attention pastorale surprend de la part du responsable de la politique monétaire nationale, particulièrement lorsque tant d’opérateurs économiques attendent des éclaircissements sur leurs activités. Depuis quand la dîme constitue-t-elle une priorité dans la communication d’une banque centrale ?

L’article premier de la Constitution consacre la laïcité de la République démocratique du Congo. La liberté de culte y est protégée, sans accorder aux institutions confessionnelles une quelconque prééminence dans l’exercice des droits économiques. Une contribution volontaire conserve sa nature juridique, qu’elle soit destinée à une paroisse, à une association ou à un proche. Aucun fidèle n’a besoin de la bénédiction personnelle d’un gouverneur pour bénéficier des garanties légales. La BCC réglemente les opérations monétaires, elle ne distribue pas des permissions religieuses.

Le 20 juillet 1960, dans son discours-programme, Patrice Lumumba proclamait « la séparation absolue entre l’État et les Églises » et affirmait que « La République du Congo sera un État laïc ». Cette position catégorique visait à garantir la liberté religieuse tout en soustrayant les affaires publiques à l’emprise confessionnelle héritée de la colonisation. Soixante-six ans plus tard, Wameso dirige une institution républicaine, pas un ministère des affaires ecclésiastiques. La monnaie appartient à la République, et la politique monétaire n’a aucune vocation à devenir un catéchisme financier.

Pourquoi ne pas faire de Kinshasa une capitale mondiale du blanchiment ?

Wameso invoque constamment la lutte contre le blanchiment des capitaux pour justifier sa décision, présentant la traçabilité et la digitalisation comme des remèdes à la circulation des dollars en espèces. Poussons son raisonnement jusqu’à l’absurde. Pourquoi ne pas chercher à transformer Kinshasa en une grande place financière internationale, capable d’attirer des centaines de milliards de dollars, à l’image de New York ou de Londres, où des flux financiers considérables coexistent avec des activités de blanchiment autrement plus sophistiquées ? Si le gouverneur associe aussi étroitement l’usage des billets étrangers au risque criminel, il gagnerait à examiner ce qui se passe dans les économies les plus financiarisées.

Le Royaume-Uni reconnaît lui-même, dans sa stratégie anticorruption de 2025, que plus de 100 milliards de livres sterling seraient vraisemblablement blanchis chaque année sur son territoire ou à travers des structures juridiques britanniques. Aux États-Unis, l’évaluation nationale des risques de 2026 identifie notamment les fraudes, le trafic de stupéfiants, la cybercriminalité et la corruption comme principales sources de fonds illicites. Ces activités alimentent des circuits financiers complexes, mobilisent des intermédiaires professionnels et contribuent à l’accumulation de fortunes privées, au vu et au su des autorités. Leur existence ne constitue aucunement une source légitime de prospérité collective. Elle expose l’extraordinaire capacité des grandes places financières à absorber des capitaux d’origine criminelle au sein d’une économie parfaitement institutionnalisée.

L’argent sale ne devient pas vertueux en traversant une banque, en empruntant un réseau électronique ou en finançant des actifs immobiliers. Il acquiert parfois une apparence de respectabilité au sein de structures financières réputées sophistiquées. C’est ce que révèlent les expériences américaine et britannique. Le véritable blanchiment ne consiste pas à faire circuler un billet de dix dollars sur un marché de Kinshasa, il consiste à donner aux produits d’activités criminelles l’apparence de capitaux légitimes. Avant de présenter la disparition des espèces étrangères comme une avancée décisive contre la criminalité financière, Wameso gagnerait à comprendre que la sophistication des circuits de paiement ne garantit nullement la probité des fonds qui les traversent.

Le Parlement se tait, la BCC se trompe de brebis

Le silence des représentants du peuple est tout aussi préoccupant. Où sont les députés et les sénateurs censés exercer leur contrôle sur les décisions publiques qui affectent directement la vie économique des Congolais ? Une mesure de cette portée aurait justifié des auditions parlementaires, des demandes d’explications et un examen rigoureux de ses conséquences sociales. À quoi sert une représentation nationale qui laisse une autorité administrative bouleverser les conditions des échanges économiques sans lui demander publiquement des comptes ? L’indépendance de la Banque centrale ne la soustrait ni à la Constitution ni aux mécanismes de contrôle prévus par nos institutions.

Cette passivité institutionnelle souligne l’importance de l’engagement citoyen. Connaître ses droits représente un commencement, savoir les exercer face aux autorités en constitue la véritable portée. Les Congolais disposent de recours constitutionnels pour contester les décisions publiques et obliger leurs auteurs à en justifier la légalité. Ma saisine de la Cour constitutionnelle s’inscrit dans cette logique. Le respect de la Constitution ne se mendie pas auprès de ceux qui exercent le pouvoir. Il s’impose en utilisant les instruments juridiques que la République met à la disposition de ses citoyens.

Quant à la dédollarisation, si elle constituait réellement une priorité nationale, la cohérence commanderait de commencer par l’État lui-même, ses recettes, ses dépenses, ses marchés publics et ses mécanismes de financement. La crédibilité du franc congolais repose sur sa capacité à soutenir l’épargne, le crédit, l’investissement et la production intérieure. Je persiste à considérer que la RDC fait face à des urgences économiques autrement plus pressantes. Notre pays souffre d’insuffisances productives, d’infrastructures déficientes et de circuits de financement incapables de répondre aux besoins de son économie. Imposer une monnaie dans les transactions sans renforcer les fondements économiques qui lui donnent sa valeur ne résout pas la dépendance monétaire. Cela en modifie simplement les manifestations quotidiennes.

Les excuses reviennent d’abord aux citoyens, pas à mon ego

L’histoire des banques centrales offre des exemples de dirigeants capables de reconnaître publiquement leurs erreurs. Le 20 août 2012, Mark Carney, alors gouverneur de la Banque du Canada, avait exprimé ses regrets après une controverse concernant la représentation d’une femme d’origine asiatique dans la conception d’un billet de 100 dollars canadiens. Il avait également annoncé une révision des procédures internes, sans que son autorité en soit diminuée. Les circonstances diffèrent, et ce précédent rappelle une exigence institutionnelle élémentaire. Reconnaître ses torts ne diminue pas la fonction que l’on exerce. L’obstination, en revanche, transforme parfois une erreur de jugement en problème de crédibilité.

Je n’ai besoin ni de la reconnaissance de Wameso pour poursuivre mes analyses ni de son autorisation pour exercer les droits que me garantit la Constitution. S’il tient à faire preuve de contrition, qu’il s’adresse d’abord aux Congolais qui gagnent honnêtement leur vie dans les activités de change et les services financiers de proximité. Les cambistes, particulièrement exposés aux incertitudes provoquées par ses annonces, assurent une fonction essentielle dans une économie profondément dollarisée, notamment là où les établissements bancaires restent difficilement accessibles. La sécurité de leur gagne-pain compte autrement plus que les égards qu’il pourrait me témoigner.

À vouloir inscrire son nom à tout prix dans l’histoire de la RDC, Wameso fait passer sa quête de grandeur personnelle avant la sécurité économique des Congolais. Je lui ai déjà soumis une liste suffisamment longue de devoirs à domicile et de travaux économiques et institutionnels qui l’aideraient à laisser une empreinte autrement plus honorable dans l’histoire du pays. Inutile de lui distribuer de nouveaux exercices avant qu’il ait sérieusement commencé à résoudre les précédents.

Les rhinocéros de la BCC ont du mal à comprendre qu’un recadrage intellectuel ne constitue pas une offense personnelle. Les conséquences d’une décision publique juridiquement contestée et imprudemment annoncée engagent une responsabilité autrement sérieuse. La Banque centrale est chargée de préserver la stabilité monétaire dans le respect des lois, pas de faire subir à toute une population les certitudes dépourvues de fondements économiques sérieux, le vacarme médiatique incessant et les rectifications successives de son gouverneur.

Jo M. Sekimonyo, PhD

chancelier de l’Université Lumumba

Economiste politique hétérodoxe

By amedee

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