José BakimaJosé Bakima

Quand les luttes fratricides nous font oublier les vérités fondamentales de la condition humaine

Tribune — Contribution au dialogue national

PAR JOSE M. BAKIMA

Que reste-t-il d’une nation lorsque ses enfants en viennent à considérer leurs différences comme des raisons de se combattre plutôt que comme des ressources pour construire un avenir commun ?

Cette question mérite d’être posée à la conscience congolaise.

Depuis plusieurs décennies, notre pays traverse des crises qui mettent à rude épreuve sa cohésion, ses institutions et les conditions d’existence de ses populations.

Les violences armées, les conflits entre communautés, les rivalités pour le pouvoir et les difficultés persistantes de gouvernance ont des causes multiples, internes et externes. Leur compréhension exige une analyse historique et politique rigoureuse.

Mais ces crises soulèvent également une question plus fondamentale : qu’avons-nous fait de la sagesse nécessaire à la vie en communauté ?

Nous parlons abondamment de souveraineté, de démocratie, de développement, de sécurité et de réconciliation.

Ces préoccupations sont légitimes.

Mais elles risquent de demeurer incomplètes si nous ne nous interrogeons pas sur les fondements humains, moraux et civilisationnels qui rendent possible l’existence d’une nation.

Car une nation n’est pas seulement un territoire.

Elle n’est pas uniquement un ensemble d’institutions.

Elle est aussi une communauté humaine qui doit apprendre à vivre avec ses différences, à organiser ses conflits et à transmettre aux générations suivantes les conditions d’un avenir partagé.

Une interrogation qui dépasse le Congo

Les difficultés auxquelles notre pays est confronté ne sont pas entièrement nouvelles dans l’histoire de l’humanité.

Depuis les temps anciens, les peuples ont cherché à comprendre les contradictions de leur existence.

Ils ont élaboré des mythes, des épopées, des traditions spirituelles, des récits de fondation et des paroles de sagesse.

Ces récits ne servaient pas seulement à divertir.

Ils transmettaient des expériences, des valeurs, des obligations et des avertissements.

Ils interrogeaient la justice, la légitimité du pouvoir, les conséquences de l’ambition, les dangers de la jalousie, les responsabilités envers les générations et les conditions de la coexistence.

De la Mésopotamie ancienne à la Perse, des steppes d’Asie centrale à la Finlande, des traditions tibétaines aux sociétés africaines, les récits diffèrent profondément.

Mais ils reviennent sur certaines interrogations fondamentales.

Pourquoi les hommes se combattent-ils ?

Pourquoi la puissance devient-elle parfois destructrice ?

Comment distinguer l’autorité légitime de la domination ?

Comment préserver les relations entre les générations ?

Comment empêcher qu’une communauté ne détruise elle-même les conditions de sa continuité ?

Ces questions ne sont pas propres à une civilisation.

Elles appartiennent à la condition humaine.

La sagesse n’est le monopole d’aucun peuple

La terre que nous habitons est celle des hommes.

Les peuples possèdent des langues, des croyances, des mémoires et des traditions différentes.

Mais aucun ne détient à lui seul le monopole de la sagesse.

Aucune civilisation n’a définitivement résolu les contradictions de l’existence humaine.

Toutes ont dû affronter, à des degrés divers, les tensions entre la force et la justice, l’ambition et la responsabilité, l’identité et la coexistence.

Il serait cependant erroné de conclure que toutes les traditions disent la même chose.

Leurs réponses peuvent différer et parfois se contredire.

Ce qui les rapproche, ce sont certaines nécessités fondamentales auxquelles les sociétés humaines ne peuvent durablement se soustraire.

Aucune communauté ne peut exister sans organiser les relations entre ses membres.

Aucune nation ne peut préserver sa cohésion si la défiance et la violence deviennent les principes ordinaires de ses rapports internes.

Aucune autorité ne peut échapper à la question de sa légitimité.

Aucune puissance ne peut abolir les conséquences de ses actes.

Et aucune génération ne peut construire durablement son avenir en détruisant les conditions de vie de celles qui lui succéderont.

C’est dans la reconnaissance de ces nécessités que commence la sagesse.

Retrouver nos matrices civilisationnelles

La nation congolaise possède un patrimoine intellectuel et culturel considérable.

Ses peuples ont transmis des récits de fondation, des épopées, des généalogies, des proverbes judiciaires, des traditions de délibération et des représentations complexes des rapports entre les humains, les ancêtres et le monde vivant.

Ces héritages ne doivent pas être réduits à des curiosités folkloriques.

Ils constituent une part de ce que nous pourrions appeler la parole monumentale de nos peuples.

Un monument n’est pas nécessairement construit en pierre.

Il peut être construit en paroles.

Il peut prendre la forme d’un récit transmis de génération en génération, d’une généalogie qui conserve la mémoire des alliances, d’un proverbe qui rappelle une obligation ou d’une épopée qui interroge les fondements du pouvoir.

Cette parole monumentale a contribué, selon les sociétés et les circonstances, à préserver la mémoire, à transmettre des normes et à organiser les représentations de la vie collective.

Elle n’était pas toujours juridiquement contraignante, et ses fonctions variaient d’une tradition à l’autre.

Mais elle participait à la construction de l’univers moral et social des communautés.

Pourquoi ces ressources seraient-elles absentes de notre réflexion sur le devenir national ?

Pourquoi nos élites politiques et intellectuelles ne les examineraient-elles pas avec la même rigueur que les doctrines et les institutions héritées d’autres expériences historiques ?

Il ne s’agit pas d’opposer les traditions africaines aux connaissances venues d’ailleurs.

Il s’agit de reconnaître que notre avenir ne peut être construit durablement sur l’ignorance de nos propres héritages.

La tradition ne doit pas devenir une prison

Retrouver nos matrices civilisationnelles ne signifie pas idéaliser le passé.

Les sociétés anciennes ont également connu des injustices, des rivalités, des violences et des formes de domination.

Leurs traditions ne constituent pas des modèles parfaits qu’il suffirait de reproduire.

Elles doivent être étudiées, confrontées et, lorsque cela est nécessaire, critiquées.

La sagesse ne consiste pas à répéter mécaniquement ce que les générations précédentes ont transmis.

Elle consiste à discerner ce qui peut contribuer à préserver et à renouveler les conditions de la vie commune.

Une tradition peut éclairer notre avenir.

Mais elle ne doit pas nous empêcher de reconnaître les exigences nouvelles de la justice, de la dignité humaine et de la liberté.

C’est pourquoi le retour aux matrices civilisationnelles doit être accompagné d’une démarche intellectuelle rigoureuse.

Nous devons retrouver les savoirs.

Nous devons comprendre les institutions qui les ont portés.

Nous devons examiner leurs fonctions historiques.

Et nous devons déterminer ce qu’ils peuvent apporter aux problèmes contemporains.

La puissance sans sagesse devient un danger

L’une des grandes leçons des traditions humaines concerne l’ambivalence de la puissance.

Les hommes possèdent la capacité de créer et de détruire.

Ils peuvent transformer leur environnement, produire des richesses, organiser des communautés et transmettre des connaissances.

Mais ils peuvent également mobiliser ces mêmes capacités pour dominer, exclure et détruire.

La puissance ne constitue donc pas, à elle seule, une mesure de la grandeur.

Elle doit être confrontée à ses finalités.

À quoi sert-elle ?

Qui protège-t-elle ?

Quelles relations préserve-t-elle ?

Quelles conséquences laisse-t-elle aux générations suivantes ?

Ces questions devraient accompagner toute réflexion sur l’exercice du pouvoir dans notre pays.

La conquête d’une position politique ne constitue pas une réussite collective.

L’accumulation de richesses ne garantit pas le développement.

La victoire dans un affrontement ne suffit pas à construire la paix.

Et la proclamation de l’unité nationale ne remplace pas les institutions, les pratiques et les comportements qui rendent cette unité possible.

Une puissance qui compromet les conditions de la vie collective finit par détruire les fondements mêmes de sa légitimité.

La nation congolaise face à sa responsabilité historique

La République démocratique du Congo ne manque ni de diversité culturelle ni de ressources humaines.

Mais ces ressources ne produiront pas automatiquement une nation capable de préserver sa continuité.

La cohésion nationale exige davantage que des proclamations.

Elle suppose des institutions justes, des responsabilités clairement établies, des mécanismes crédibles de règlement des conflits et une volonté réelle de préserver la dignité des personnes.

Elle suppose également une transformation des comportements politiques.

Les différences entre communautés ne doivent pas devenir des instruments permanents de mobilisation hostile.

Les mémoires historiques ne doivent pas être utilisées pour entretenir indéfiniment les antagonismes.

Les appartenances culturelles ne doivent pas servir à nier la citoyenneté commune.

Et les générations nouvelles ne doivent pas recevoir comme seul héritage les conflits non résolus de leurs prédécesseurs.

La sagesse exige de reconnaître les injustices.

Elle exige de rechercher leurs causes.

Elle exige de construire des réponses qui ne reproduisent pas les violences qu’elles prétendent combattre.

Il ne suffit donc pas d’appeler à la réconciliation.

Encore faut-il établir les conditions de justice, de sécurité et de confiance qui la rendent possible.

 

Un appel aux élites politiques et intellectuelles

Les élites politiques et intellectuelles portent une responsabilité particulière.

Elles disposent de capacités de connaissance, d’organisation et d’influence qui peuvent contribuer à orienter le devenir collectif.

Mais ces capacités peuvent également être détournées.

Le savoir peut servir à éclairer.

Il peut aussi être mobilisé pour justifier des intérêts particuliers.

La parole peut contribuer à rapprocher.

Elle peut également devenir un instrument de division.

L’autorité peut protéger.

Elle peut aussi se transformer en domination.

C’est pourquoi la question de la sagesse ne peut être séparée de celle de la responsabilité.

Nous avons besoin d’une intelligence capable de comprendre les réalités du pays sans mépriser les héritages qui ont contribué à former ses peuples.

Nous avons besoin d’une pensée politique qui ne réduise pas la nation à la compétition pour le pouvoir.

Nous avons besoin d’une réflexion sur le développement qui ne dissocie pas les capacités matérielles de leurs finalités humaines.

Et nous avons besoin d’un dialogue national qui ne se limite pas à la recherche d’arrangements entre acteurs politiques, mais qui interroge également les fondements de notre coexistence.

 

La sagesse comme exigence de survie collective

La sagesse ne constitue pas un luxe réservé aux philosophes.

Elle représente une nécessité pour toute communauté confrontée aux conséquences de ses propres contradictions.

Elle ne remplace ni le droit, ni les institutions, ni les politiques publiques.

Mais elle permet d’interroger leurs finalités.

Elle rappelle que les moyens doivent être confrontés aux fins qu’ils prétendent servir.

Elle exige que la puissance soit accompagnée de responsabilité.

Elle invite les sociétés à reconnaître que leur continuité dépend de la préservation des relations humaines et des conditions matérielles de la vie.

Dans une nation éprouvée par les violences et les divisions, cette exigence devient particulièrement importante.

Car il ne suffit pas de survivre aux crises.

Il faut également empêcher qu’elles ne deviennent le mode ordinaire de notre existence collective.

Conclusion — Que voulons-nous transmettre ?

La question fondamentale que nous devons poser à notre conscience nationale est peut-être celle-ci :

Quel monde voulons-nous transmettre à ceux qui viendront après nous ?

Un monde dans lequel les différences seront continuellement mobilisées pour justifier les affrontements ?

Un monde dans lequel la conquête du pouvoir primera sur la préservation des vies ?

Un monde dans lequel les générations nouvelles hériteront des mêmes divisions, des mêmes violences et des mêmes incapacités collectives ?

Ou un monde dans lequel la diversité de nos peuples deviendra une ressource pour construire une communauté politique capable de justice, de responsabilité et de continuité ?

Les traditions de l’humanité ne nous fournissent pas de réponses toutes faites.

Mais elles nous rappellent que les sociétés ont toujours dû affronter les conséquences de leurs choix.

Elles nous enseignent également que la puissance, lorsqu’elle se sépare du discernement, peut devenir destructrice.

Notre pays a besoin de sécurité, d’institutions, de justice et de capacités de développement.

Mais il a également besoin de retrouver cette interrogation fondamentale qui traverse les sagesses des peuples :

Comment vivre ensemble sans détruire les conditions de notre propre existence ?

La terre que nous habitons est celle des hommes.

Nous n’avons pas à renoncer à nos différences pour reconnaître notre humanité commune.

Nous avons à apprendre à faire de ces différences des ressources de coexistence plutôt que des instruments de destruction.

Car une nation ne se sauve pas seulement par la puissance de ses institutions ou l’abondance de ses ressources. Elle se préserve aussi par la sagesse avec laquelle ses enfants choisissent de vivre ensemble.

 

By amedee

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