La Première ministre Judith SuminwaLa Première ministre Judith Suminwa

En RDC, il suffit que le franc congolais cesse de tanguer, que l’inflation ralentisse et que les réserves de change affichent une progression pour entendre reprendre le cantique de la stabilité macroéconomique. Les ministres jubilent, les soi-disant experts applaudissent, les rhinocéros et commentateurs saluent la rigueur et les citoyens sont invités à reconnaître les mérites de leurs gouvernants. À les écouter, maintenir quelques indicateurs dans des marges acceptables relèverait presque du génie économique.

Personne n’est suffisamment embarrassé par cette question élémentaire. Que vaut une stabilité macroéconomique lorsque les structures productives demeurent rudimentaires, que la majorité des citoyens vivent dans la précarité et que le pays continue de dépendre de ce qu’il extrait de son sous-sol ? On peut stabiliser une économie sans la développer. On peut également stabiliser la pauvreté. Et c’est ce que toute la nation a élevé au rang de prouesse nationale.

Le cantique de la stabilité macroéconomique

Ce discours n’a rien de nouveau et ma critique ne vise pas le régime actuel. Lorsque Matata Ponyo était Premier ministre, je le qualifiais déjà d’expert en stabilisation de la pauvreté. Sa réputation de technocrate reposait largement sur la discipline macroéconomique présentée comme la preuve d’une gestion éclairée. Je contestais déjà cette étrange définition de la compétence économique qui accorde davantage d’importance à la tranquillité des indicateurs qu’à la transformation des capacités productives d’une nation.

Depuis, les gouvernements se succèdent, les slogans changent, les visages aussi. Le raisonnement reste désespérément identique. Ils continuent de traiter comme une destination ce qui devrait être un instrument de navigation. J’ai déjà écrit sur cette obsession. Je vais donc tenter une autre démonstration, en croisant les doigts pour que, cette fois, quelque chose reste dans la tête de ceux qui comptent réellement dans cette histoire, les citoyens congolais. Je ne demande pas de devenir économistes. Je demande de commencer à poser aux économistes et aux gouvernants des questions un peu plus exigeantes que celles auxquelles ces derniers ont pris l’habitude de répondre. Il s’agit de comprendre pourquoi une nation disposant d’immenses besoins de transformation économique en a fait l’horizon presque indépassable de son désir.

Une économie nationale n’est pas un objet de musée qu’il faudrait préserver de toute secousse. C’est une construction humaine en mouvement, exposée aux tensions, aux erreurs, aux risques et aux arbitrages. Sa réussite ne se mesure pas à sa capacité de rester immobile. La véritable question n’est donc pas de savoir si nos dirigeants savent maintenir la stabilité macroéconomique. Elle est de savoir ce qu’ils sont capables de construire avec cette stabilité. Et lorsqu’ils n’ont rien d’autre à présenter, il devient légitime de se demander sur quoi se fonde leur obsession de la stabilité.

Le danger quand la peur des turbulences devient une doctrine économique

Un pilote d’avion sait, avant même de quitter le sol, qu’il rencontrera probablement des turbulences. Même un sorcier voyageant sur son balai devrait avoir compris cette évidence. Aucun des deux ne peut raisonnablement exiger que le ciel reste calme pour entreprendre son voyage. Ce qui distingue un pilote compétent d’un amateur, ce n’est pas sa capacité à éviter toute perturbation, c’est sa maîtrise de l’appareil, sa connaissance des conditions de vol et sa capacité à corriger sa trajectoire lorsque les circonstances l’exigent. Un plan de vol sérieux prévoit les turbulences sans en faire une obsession paralysante. Pourquoi faudrait-il alors accepter, en économie politique, une conception de la stabilité que personne de raisonnable n’appliquerait à la navigation aérienne ? La compétence ne consiste pas à espérer que rien ne bouge. Elle consiste à savoir quoi faire lorsque les choses bougent.

Une économie fonctionne selon une logique comparable, avec une complexité autrement plus grande. Les prix fluctuent, les monnaies subissent des pressions, les capitaux se déplacent, les technologies bouleversent les secteurs productifs et les décisions publiques modifient la répartition des ressources. Une économie structurellement solide n’est pas celle qui échappe miraculeusement à ces phénomènes. C’est celle qui développe les capacités productives, les institutions, les infrastructures et les instruments financiers nécessaires pour absorber les chocs sans compromettre durablement sa trajectoire.

Voilà pourquoi il faut cesser de confondre stabilité nominale et solidité économique. Une inflation maîtrisée renseigne sur l’évolution des prix. Elle ne nous dit pas combien d’entreprises capables de produire à grande échelle ont été créées, quelles compétences industrielles ont été développées, ni si le pays est devenu moins vulnérable aux importations essentielles. Un tableau de bord peut afficher des chiffres rassurants pendant que le moteur perd progressivement sa capacité de propulsion.

Le péché congolais commence lorsque la prudence macroéconomique devient un substitut à la compétence politique. Les dirigeants sont préoccupés par la possibilité de présenter des indicateurs convenables que par l’obligation de construire une économie capable de produire, d’innover et de soutenir ses propres ambitions. Une telle approche transforme chaque perturbation potentielle en argument contre l’audace et chaque projet de transformation en menace pour la tranquillité statistique. Gouverner ne consiste pas à ériger la peur de ces dérives en doctrine nationale. Il faut savoir investir, arbitrer, corriger et assumer les conséquences de décisions qui engagent l’avenir.

Un pilote qui refuse de décoller par peur des turbulences ne mérite pas qu’on lui confie un avion. Encore moins l’avenir économique de plus de cent millions de personnes.

La croissance est par nature désordonnée. Le développement encore plus.

Joseph Schumpeter avait déjà placé la destruction créatrice au cœur de la dynamique capitaliste. L’innovation ne vient pas poliment s’ajouter à l’ordre économique existant. Elle le perturbe, redistribue les avantages et oblige les acteurs à s’adapter. Les gains de productivité naissent souvent de cette recomposition permanente. Bien entendu, toute perturbation ne produit pas de croissance, et une crise monétaire ne devient pas une innovation par la magie du vocabulaire économique. Le point est ailleurs. Une économie qui grandit modifie continuellement ses propres conditions de fonctionnement. Exiger qu’elle demeure parfaitement tranquille pendant ce processus revient à demander à un organisme vivant de se développer sans modifier son métabolisme.

Le développement économique pousse cette logique encore plus loin. La croissance mesure l’augmentation de la production. Le développement transforme les capacités productives, les institutions et les conditions matérielles dans lesquelles une société organise son existence. Moderniser une économie signifie déplacer des ressources, former une main-d’œuvre, modifier les rapports entre les territoires et créer des activités qui n’existaient pas auparavant. Ces transformations génèrent des tensions distributives, des besoins de financement, des conflits d’intérêts et des arbitrages politiques.

L’histoire des économies aujourd’hui avancées ne raconte pas une succession ininterrompue d’équilibres macroéconomiques exemplaires. Elle raconte des révolutions technologiques, des crises financières, des restructurations productives, des conflits sociaux et des interventions publiques dont certaines ont réussi tandis que d’autres ont échoué. Leur prospérité actuelle ne démontre pas que l’instabilité produit automatiquement le développement. Elle démontre qu’aucune transformation économique majeure ne peut être réduite à la conservation de quelques équilibres nominaux.

La stabilité peut protéger les conditions du développement. Elle ne fabrique ni les usines, ni les compétences, ni les institutions capables de soutenir une économie complexe. C’est ce qui rend le discours congolais intellectuellement embarrassant. Ils prétendent vouloir une économie industrialisée, des infrastructures modernes, des emplois productifs et une diversification de nos exportations, tout en accordant une importance disproportionnée à la tranquillité des indicateurs macroéconomiques. Nous voulons les résultats d’une transformation sans en affronter les exigences.

Célébrer les déficits et accroissements de la dette publique sans rendement, la mauvaise allocation des capitaux et les projets publics destinés à enrichir des entrepreneurs politiques sont des dysfonctionnements, pas des investissements dans l’avenir. La compétence économique consiste précisément à distinguer les tensions associées à la création de capacités productives des déséquilibres qui détruisent ces capacités. Cette distinction exige une stratégie, des institutions capables d’évaluer les résultats et des dirigeants disposés à rendre des comptes sur autre chose que l’évolution du taux de change. Pour mieux illustrer, le développement n’est pas une mer calme où une nation attend que tous ses indicateurs deviennent rassurants. C’est un océan, avec ses courants, ses vagues et ses tempêtes. Et ceux qui ont peur de l’eau ou ne savent pas nager feraient mieux de renoncer à la prétention d’en tenir le gouvernail.

Soixante-six ans d’indépendance et toujours à la recherche d’une main à tenir

Un enfant qui apprend à marcher cherche naturellement un appui. Il s’accroche aux meubles, tend les bras vers ses parents, avance maladroitement, perd l’équilibre et tombe. Puis il recommence. C’est en affrontant ces déséquilibres qu’il développe la capacité de tenir debout. Une fois adulte, il continue de trébucher, parfois de tomber, sans considérer chaque perte d’équilibre comme une catastrophe existentielle. Marcher ne signifie pas avoir éliminé le risque de chute. Cela signifie avoir acquis la capacité de se déplacer malgré ce risque. Imaginez maintenant un individu qui, des décennies après ses premiers pas, exige toujours une main à tenir avant chaque déplacement. Personne ne célébrerait son immobilité comme une preuve de prudence. On s’interrogerait sur les raisons de cette incapacité à évoluer. Pourtant, en économie politique, la RDC a réussi l’exploit de transformer cette dépendance en vertu et d’en faire un objet de célébration nationale.

Patrice Lumumba était étrangement conscient que l’indépendance politique n’a jamais garanti l’autonomie économique. Celle-ci se construit en accumulant des connaissances, des capacités productives et une maîtrise institutionnelle suffisante pour prendre des décisions, en supporter les conséquences et corriger les erreurs. Soixante-six ans après son indépendance, la RDC continue de traiter les conditions élémentaires du fonctionnement économique comme des accomplissements historiques. Un taux de change relativement stable devient un motif de fierté gouvernementale.

Une inflation maîtrisée nourrit des discours triomphalistes. Une appréciation favorable d’une institution financière internationale prend les allures d’une consécration politique. Pendant ce temps, les questions fondamentales attendent toujours des réponses : que maîtrisons-nous, que produisons-nous, que sommes-nous capables de financer, de construire et de maintenir par nos propres institutions ? À cet âge, un pays devrait avoir dépassé le stade où il demande des applaudissements pour avoir réussi à rester debout quelques instants.

Le plus préoccupant est que cette obsession finit par produire son propre handicap institutionnel. Les responsables publics apprennent à privilégier les décisions qui préservent leur réputation immédiate, même lorsqu’elles ne construisent aucune capacité durable. Les ambitions se réduisent, les horizons politiques raccourcissent et les indicateurs facilement présentables prennent le dessus sur les transformations exigeantes. Cette logique finit par structurer les critères mêmes de la compétence gouvernementale. On admire celui qui maintient l’apparence de l’équilibre, sans lui demander s’il a rendu la nation plus capable d’affronter le prochain déséquilibre. Ce n’est plus seulement une question de doctrine économique. C’est une manière d’organiser intellectuellement la dépendance. À force de chercher une main pour nous empêcher de tomber, nous avons fini par oublier que l’indépendance exigeait précisément d’apprendre à tenir debout.

La médiocrité, ou ce que l’on appelle en RDC le « savoir-vivre ensemble »

Contrairement à ce qui est généralement perçu, la RDC ne manque pas d’architectes économiques, d’ingénieurs sociaux et de pilotes politiques. Ces compétences existent à l’intérieur du pays comme dans sa diaspora. Le problème, je vais le répéter une fois de plus, réside dans notre système de sélection et les critères qui déterminent l’accès aux responsabilités. Nous avons organisé une compétition politique et administrative dans laquelle les qualités nécessaires à l’exercice d’une fonction ne constituent pas toujours les principaux avantages concurrentiels. C’est ainsi que prospère la kakistocratie, un ordre politique dans lequel les moins qualifiés accèdent aux responsabilités les plus importantes et s’y maintiennent. Il serait intellectuellement paresseux d’expliquer cette situation par une prétendue incapacité congolaise à produire des personnes aptes. La médiocrité prospère lorsque la compétition porte sur ce qui ne compte pas.

L’appartenance, la notabilité, les fidélités personnelles, les alliances politiques et les réseaux d’influence deviennent des monnaies d’échange pour accéder aux responsabilités publiques. Cette logique se retrouve dans les pratiques de recrutement, les mécanismes de sélection électorale et cette fameuse notion de « géopolitique » que nous invoquons pour justifier la distribution des fonctions. Sous couvert d’une représentativité nationale dévoyée qui garnit l’hypocrisie congolaise, on finit par se demander de quelle province doit venir un ministre avant de se demander ce qu’il est capable d’accomplir. Dans une telle compétition, ceux qui maîtrisent les règles informelles du système disposent d’un avantage que leurs compétences professionnelles ne leur auraient probablement jamais donné. Et lorsque les critères de sélection récompensent des qualités sans rapport avec les responsabilités à exercer, il devient absurde de s’étonner ensuite des résultats.

Prenons les accusations de tribalisme régulièrement adressées à Félix Tshisekedi concernant la place des Baluba dans les nominations publiques. Ces accusations garnissent une faiblesse plus profonde de notre débat national. Nous consacrons une énergie considérable à discuter de l’origine des personnes nommées, de fois aussi plus aggravant leurs brevets académiques, sans accorder la même attention à leurs pensées idéologiques et à leurs propositions ex-ante reliant leur capacité à remplir leurs fonctions. Qu’une personne soit luba, kongo, mongo, hutu ou issue de n’importe quelle autre communauté ne devrait constituer ni un certificat de compétence ni une présomption d’incompétence. Remplacer une personne incapable par une autre tout aussi incapable, avec pour seule satisfaction d’avoir changé sa provenance géographique, ne constitue aucun progrès institutionnel. Ce n’est rien de plus qu’une redistribution de la médiocrité.

Mécanisme de reproduction de l’immobilisme

Revenons à notre obsession de la stabilité macroéconomique. Dans un système où l’accès aux responsabilités dépend insuffisamment de la capacité à concevoir et à exécuter une stratégie de développement, les indicateurs macroéconomiques offrent un langage commode pour revendiquer des réussites. Il est plus facile de célébrer une monnaie momentanément stable que de démontrer la transformation durable d’un appareil productif.

Plus facile de présenter une inflation maîtrisée que de rendre compte de l’accumulation des capacités industrielles, scientifiques et institutionnelles. La compétence économique exige davantage que la gestion des équilibres existants. Elle suppose de savoir ce qu’une nation doit devenir et de mobiliser les moyens nécessaires pour y parvenir. La tragédie congolaise n’est pas l’absence de personnes capables de conduire le pays. Elle réside dans un système où connaître celui qui distribue les bateaux peut compter davantage que savoir naviguer. Et lorsque les naufrages se répètent, nous continuons de débattre de l’origine du capitaine au lieu d’examiner ses compétences.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Economiste politique hétérodoxe

By amedee

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