Article de réflexion et de prospective

PAR JOSE M. BAKIMA

Introduction — Le paradoxe de la puissance contemporaine

Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de connaissances scientifiques, de moyens technologiques, de capacités productives et d’instruments de communication. Les sociétés les plus industrialisées peuvent mobiliser des ressources économiques considérables, transformer rapidement leurs systèmes de production et intervenir à des milliers de kilomètres de leurs frontières. Pourtant, une partie de leurs populations éprouve une inquiétude croissante quant à ses conditions d’existence et à celles des générations futures.

Ce paradoxe mérite d’être interrogé.

Comment expliquer que des sociétés matériellement prospères puissent connaître une fragilisation de la confiance dans l’avenir ? Pourquoi la croissance économique, l’innovation technologique et l’accumulation financière ne se traduisent-elles pas nécessairement par un sentiment accru de sécurité collective ? Comment comprendre que des institutions démocratiques anciennes puissent être contestées par des citoyens qui continuent pourtant de dépendre de leurs services et de leurs mécanismes de protection ?

Ces questions ne concernent pas exclusivement les États-Unis ou l’Europe occidentale. Elles se posent, sous des formes différentes, aux sociétés dont les ressources naturelles, humaines et historiques n’ont pas encore été transformées en capacités collectives suffisamment durables.

La République démocratique du Congo offre, à cet égard, une expérience particulièrement instructive. Son histoire révèle qu’un territoire peut posséder des ressources considérables, avoir développé des infrastructures importantes et disposer de compétences humaines nombreuses, sans parvenir à garantir la continuité institutionnelle nécessaire à leur préservation et à leur renouvellement.

Deux situations apparemment opposées conduisent ainsi à une interrogation commune.

Dans les sociétés économiquement développées, la question porte notamment sur la capacité à transformer une richesse déjà produite en sécurité, en solidarité et en confiance dans l’avenir.

Dans les sociétés confrontées à des difficultés structurelles de développement, elle concerne également la capacité à organiser, protéger et renouveler les moyens nécessaires à la production durable de cette richesse.

Dans les deux cas, la possession des ressources ne garantit pas leur transformation en puissance collective.

D’où notre hypothèse directrice :

La véritable puissance d’une société ne réside pas seulement dans les richesses qu’elle accumule, les technologies qu’elle maîtrise ou l’autorité qu’elle exerce. Elle réside également dans sa capacité à transformer ces ressources en conditions durables d’existence, de cohésion, de liberté et de transmission aux générations futures.

Cette proposition invite à déplacer l’analyse de la puissance vers celle du devenir.

I. Le paradoxe des sociétés riches : produire davantage sans nécessairement sécuriser l’existence

La richesse, la prospérité et la sécurité de l’existence constituent trois réalités distinctes.

La richesse désigne les ressources économiques et patrimoniales disponibles.

La prospérité suppose que ces ressources contribuent à l’amélioration des conditions de vie.

La sécurité de l’existence introduit une dimension supplémentaire : la possibilité, pour les individus et les familles, de se projeter raisonnablement dans l’avenir.

Une société peut donc être riche sans garantir à tous ses membres une sécurité suffisante.

Cette distinction éclaire certaines contradictions du capitalisme contemporain.

Aux États-Unis, la puissance des marchés financiers, des grandes entreprises technologiques et des secteurs les plus innovants coexiste avec des préoccupations importantes concernant le logement, les soins de santé, l’éducation, l’endettement et la préparation de la retraite.

En Europe occidentale, les systèmes de protection sociale demeurent généralement plus développés, mais les inquiétudes relatives au pouvoir d’achat, au logement, au financement des services publics et à la soutenabilité des retraites occupent une place croissante dans le débat public.

Ces difficultés ne signifient pas que les populations seraient uniformément appauvries. Les situations varient considérablement selon les pays, les générations, les revenus et les patrimoines.

Elles montrent cependant que la croissance économique globale ne suffit pas à décrire les conditions concrètes de l’existence.

Une augmentation de la richesse nationale peut s’accompagner d’une concentration accrue des patrimoines. Une amélioration de la productivité peut bénéficier inégalement aux différentes catégories sociales. Une valorisation importante des actifs financiers peut profiter davantage à leurs détenteurs qu’aux ménages vivant principalement de leurs revenus professionnels.

La création de richesse et sa distribution obéissent à des mécanismes différents.

Il serait donc insuffisant de mesurer la puissance économique d’une société uniquement à partir de son produit intérieur brut, de sa capitalisation boursière ou de ses performances technologiques.

Ces indicateurs sont utiles. Ils ne renseignent cependant qu’imparfaitement sur la capacité des citoyens à construire leur avenir.

La question fondamentale devient alors :

À quoi sert l’accumulation des richesses si une partie de ceux qui contribuent à leur production ne peut plus envisager avec confiance les conditions de son existence future ?

Cette interrogation ne constitue pas une condamnation de la croissance. Elle invite à examiner sa finalité sociale.

II. Du compromis social à l’individualisation des risques

Pour comprendre les inquiétudes contemporaines, il convient de revenir à l’évolution historique du pacte social.

Après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs sociétés d’Europe occidentale ont consolidé des compromis associant développement industriel, progression des salaires, négociation collective et extension de la protection sociale.

Ces compromis résultaient de rapports de forces politiques et sociaux, mais également de la reconnaissance progressive d’une interdépendance entre production économique et stabilité collective.

Les entreprises avaient besoin d’une main-d’œuvre formée, disponible et relativement sécurisée.

Les travailleurs recherchaient des rémunérations permettant de vivre, de constituer une famille et de préparer l’avenir.

Les pouvoirs publics devaient organiser les infrastructures, l’éducation, les soins et les mécanismes de protection contre les risques majeurs de l’existence.

L’État social n’a jamais supprimé les conflits d’intérêts. Il a cependant contribué à leur institutionnalisation.

Les syndicats, les organisations patronales, les partis politiques et les institutions publiques participaient à des mécanismes de négociation permettant de transformer certaines oppositions en compromis.

La Belgique offre une illustration intéressante de cette tradition.

Malgré ses divisions linguistiques, communautaires, philosophiques et sociales, elle a développé des mécanismes de concertation qui ont contribué à la continuité de ses institutions.

La force de ce système ne résidait pas dans l’absence de conflits, mais dans l’existence de procédures et d’organisations permettant de les arbitrer.

À partir des dernières décennies du XXe siècle, les transformations économiques ont modifié plusieurs éléments de ces compromis.

La mondialisation des échanges, la mobilité des capitaux, les restructurations industrielles, l’essor des services et les nouvelles technologies ont changé les conditions de la négociation sociale.

Dans plusieurs pays, la diminution de la syndicalisation et la fragmentation des formes d’emploi ont affaibli certains mécanismes traditionnels de représentation collective.

Parallèlement, diverses réformes ont privilégié davantage la concurrence, la flexibilité et la responsabilité individuelle.

Ces évolutions ont pu favoriser l’innovation et l’adaptation économique.

Mais elles ont également soulevé une difficulté fondamentale : jusqu’où peut-on transférer les risques économiques vers les individus sans compromettre la cohésion collective ?

Une entreprise peut considérer qu’une réduction de ses effectifs est nécessaire à sa compétitivité.

Pour les salariés concernés, cette décision peut signifier la perte d’un revenu, la fragilisation d’une famille ou l’obligation de quitter une région.

Pour une collectivité territoriale, elle peut entraîner une diminution des ressources fiscales et une dégradation du tissu économique local.

Une décision rationnelle à l’échelle d’une entreprise peut ainsi produire des coûts sociaux importants.

Le problème politique consiste à organiser les institutions capables de prendre en considération ces différentes dimensions.

Le marché peut coordonner des activités économiques ; il ne peut, à lui seul, déterminer les conditions d’une solidarité collective durable.

III. La concentration des ressources et les contradictions de la démocratie

La transformation du capitalisme contemporain ne concerne pas uniquement les mécanismes de production et de distribution des richesses.

Elle affecte également les relations entre puissance économique et autorité politique.

Les grandes entreprises financières et technologiques disposent aujourd’hui de capacités considérables.

Elles interviennent dans des domaines essentiels : communications, infrastructures numériques, traitement des données, intelligence artificielle, recherche scientifique et technologies stratégiques.

Leur influence dépasse parfois les frontières nationales.

Cependant, leur puissance ne signifie pas qu’elles constituent un ensemble homogène.

Les intérêts des entreprises technologiques peuvent diverger de ceux des industries traditionnelles. Les institutions financières peuvent entretenir des relations contradictoires avec les pouvoirs publics. Les grandes entreprises elles-mêmes sont soumises à des concurrences, à des contraintes réglementaires et à des dépendances matérielles.

Il serait donc excessif de décrire le capitalisme contemporain comme un système entièrement dirigé par une oligarchie unique et parfaitement coordonnée.

La question demeure néanmoins celle de la concentration des capacités d’influence.

Dans une démocratie, les citoyens sont juridiquement égaux dans l’exercice du suffrage.

Mais ils ne disposent pas des mêmes ressources financières, médiatiques et organisationnelles pour influencer les décisions publiques.

Cette tension entre égalité politique et inégalité économique traverse toute l’histoire du libéralisme.

Elle prend toutefois des formes nouvelles lorsque certains acteurs privés contrôlent des infrastructures numériques essentielles, disposent d’importantes capacités de financement ou participent directement à la définition des technologies utilisées par les administrations publiques.

L’interdépendance entre l’État et les grandes entreprises devient alors particulièrement complexe.

Les entreprises dépendent des États pour la sécurité juridique, les infrastructures, les marchés publics et la stabilité monétaire.

Les États peuvent, de leur côté, dépendre de certaines entreprises pour accéder à des technologies, des réseaux ou des capacités industrielles stratégiques.

Cette interdépendance n’est pas nécessairement incompatible avec l’intérêt général.

Elle exige cependant des mécanismes de responsabilité, de transparence et de contrôle.

La question fondamentale n’est pas simplement de savoir qui possède les ressources.

Elle consiste à déterminer qui dispose de la capacité effective d’orienter les décisions collectives, selon quelles règles et sous quel contrôle.

Nous retrouvons ici la distinction entre puissance et légitimité.

Une puissance économique considérable ne confère pas automatiquement une autorité politique légitime.

Inversement, la légitimité électorale d’un gouvernement ne garantit pas que chacune de ses décisions serve effectivement l’intérêt général.

La démocratie ne peut donc se réduire à l’organisation périodique des élections.

Elle suppose également des institutions capables de préserver la participation, le contrôle et la responsabilité entre deux consultations électorales.

IV. La crise du devenir : lorsque l’avenir cesse d’apparaître comme une promesse

Les transformations économiques et institutionnelles précédemment examinées conduisent à une interrogation plus profonde.

Une société ne vit pas uniquement de ses réalisations présentes.

Elle vit également des représentations qu’elle se fait de son avenir.

Pendant plusieurs décennies, une partie importante des sociétés occidentales a partagé l’espoir que les générations suivantes bénéficieraient de conditions d’existence meilleures que celles de leurs parents.

Cette conviction n’était ni universelle ni toujours confirmée.

Elle constituait néanmoins un horizon collectif suffisamment puissant pour soutenir certaines formes de confiance dans les institutions.

L’éducation pouvait être perçue comme un moyen d’ascension sociale.

Le travail permettait d’envisager une stabilité matérielle.

Les systèmes de protection sociale contribuaient à limiter les incertitudes liées à la maladie, au chômage et à la vieillesse.

Lorsque ces perspectives deviennent moins assurées, le rapport des citoyens aux institutions peut se transformer.

La difficulté ne concerne plus uniquement le revenu disponible.

Elle touche à la signification des efforts accomplis.

Pourquoi travailler davantage si l’accès au logement demeure inaccessible ?

Pourquoi investir dans une formation si les perspectives professionnelles restent incertaines ?

Pourquoi accepter certaines obligations collectives si les mécanismes de solidarité paraissent insuffisants ?

Ces interrogations peuvent progressivement transformer une inquiétude économique en crise de légitimité.

Il faut cependant éviter de considérer toute défiance comme une preuve de déclin irréversible.

Les sociétés disposent de capacités d’adaptation, de réforme et de renouvellement.

La crise de confiance peut également favoriser l’émergence de nouvelles formes d’organisation et de participation.

Mais elle révèle une difficulté essentielle : la continuité d’une société dépend aussi de sa capacité à rendre l’avenir pensable et suffisamment ouvert pour ceux qui la composent.

Cette dimension temporelle est fondamentale.

Une société peut posséder des ressources importantes tout en compromettant les conditions de leur renouvellement.

Elle peut consommer aujourd’hui des richesses dont la reconstitution exigera plusieurs générations.

Elle peut négliger l’entretien de ses infrastructures, la formation de ses compétences ou la préservation de ses ressources naturelles.

Elle peut également accumuler des dettes, des tensions sociales ou des défaillances institutionnelles dont les conséquences seront supportées par ceux qui n’ont pas participé aux décisions initiales.

La responsabilité politique ne concerne donc pas uniquement les citoyens présents.

Elle engage également les générations futures.

La véritable question du développement devient celle de la transmission des capacités nécessaires à la continuité et à la transformation de la vie collective.

V. Le Paradigme Kongo : une autre interrogation sur la puissance et le devenir

Cette réflexion peut être confrontée à une matrice philosophique différente de celles qui ont principalement structuré les théories économiques et politiques occidentales.

Le Paradigme Kongo, tel que nous l’avons progressivement établi dans nos travaux, propose une compréhension relationnelle de l’existence humaine et de son devenir.

Il ne s’agit pas de prétendre que cette tradition aurait historiquement formulé une théorie du capitalisme financier, de la mondialisation ou des démocraties contemporaines.

Une telle assimilation serait anachronique.

Il s’agit plutôt de confronter des catégories intellectuelles autonomes afin d’éclairer différemment certaines questions universelles.

Muela–Moyo–Nitu : l’intégrité de l’existence humaine

Le triptyque Muela–Moyo–Nitu invite à considérer l’être humain dans la pluralité de ses dimensions constitutives.

Muela renvoie à l’âme.

Moyo désigne la force vitale.

Nitu renvoie au corps.

Ces dimensions ne doivent pas être réduites à des catégories économiques.

Elles permettent néanmoins d’interroger les conceptions du développement qui privilégient exclusivement la production et la consommation matérielles.

L’être humain a besoin de ressources pour vivre.

Il a également besoin de relations, de reconnaissance, de sécurité, de continuité et de sens.

Une politique économique peut améliorer certaines conditions matérielles sans répondre à l’ensemble de ces exigences.

Inversement, aucune aspiration spirituelle ou communautaire ne saurait justifier l’indifférence aux besoins corporels et matériels.

Le problème n’est donc pas d’opposer le matériel au spirituel.

Il consiste à préserver l’intégrité de l’existence humaine.

Cette perspective invite à considérer le développement non comme une simple accumulation de biens, mais comme un processus permettant aux personnes et aux communautés de déployer leurs capacités d’existence.

Ngangu–Ngolo–Zola/Lendo : puissance, cohésion et autorité légitime

Un second ensemble conceptuel permet d’examiner les conditions de l’organisation collective.

Ngangu désigne la sagesse pratique.

Ngolo renvoie à la force et à l’autorité morale.

Zola exprime l’amour et la cohésion.

Lendo désigne le pouvoir ou l’autorité légitime.

Ces notions permettent de distinguer plusieurs dimensions souvent confondues dans les représentations contemporaines de la puissance.

Une société peut posséder des moyens d’action considérables sans disposer nécessairement de la sagesse pratique permettant de les orienter vers des finalités communes.

Elle peut exercer une force importante sans que cette force soit reconnue comme moralement fondée.

Elle peut disposer d’institutions légalement constituées tout en connaissant une fragilisation de la cohésion sociale.

Elle peut enfin maintenir les apparences de l’autorité sans préserver les conditions de sa légitimité.

La confrontation avec le Paradigme Kongo conduit ainsi à une proposition essentielle :

La capacité d’agir n’est pas encore la sagesse de l’action ; la possession de la puissance n’est pas encore la légitimité de son exercice.

Cette distinction présente une portée particulière dans les sociétés où les performances économiques ou militaires sont fréquemment utilisées comme principaux indicateurs de puissance.

Elle invite à réintroduire les questions de finalité, de responsabilité et de cohésion dans l’évaluation de l’action collective.

VI. La République démocratique du Congo : des ressources disponibles à la responsabilité du devenir

La République démocratique du Congo permet d’examiner notre problématique dans un contexte historique et institutionnel différent.

Son territoire dispose d’importantes ressources minières, hydriques, forestières, agricoles et énergétiques.

Son histoire comprend également des expériences significatives de développement industriel, agro-industriel, universitaire et infrastructurel.

Les centrales hydroélectriques, les installations industrielles, les plantations, les ranches, les réseaux de transport et les établissements d’enseignement témoignent de capacités constituées à différentes périodes.

Ces réalisations doivent être replacées dans leurs contextes historiques.

Les infrastructures héritées de la colonisation répondaient largement aux priorités économiques et administratives du système colonial. Leur existence ne signifie pas que les populations congolaises bénéficiaient équitablement de leurs avantages ni qu’elles disposaient des responsabilités nécessaires à leur maîtrise souveraine.

Après l’indépendance, certaines capacités ont été maintenues, transformées ou développées par des acteurs congolais.

D’autres ont connu des dégradations importantes.

Les crises politiques, les guerres, les difficultés économiques, les interventions extérieures et les défaillances institutionnelles ont contribué, selon les périodes et les secteurs, à compromettre leur continuité.

Mais une interrogation particulière mérite d’être soulevée.

Comment expliquer qu’une société puisse perdre progressivement des capacités qu’elle avait pourtant réussi à constituer ?

Cette question dépasse celle du financement.

Une infrastructure ne dépend pas uniquement de l’investissement initial nécessaire à sa construction.

Elle exige également des compétences, des procédures de maintenance, des ressources de fonctionnement et des institutions capables d’assurer sa continuité.

Une entreprise publique ne demeure productive que si ses ressources sont utilisées conformément à ses finalités.

Une administration ne préserve ses compétences que si les nominations, les carrières et les responsabilités obéissent à des règles suffisamment stables.

Une université ne transmet durablement les connaissances que si les conditions de formation, de recherche et de renouvellement de ses enseignants sont assurées.

Le développement ne consiste donc pas seulement à créer des capacités.

Il suppose de les entretenir, de les protéger et de les renouveler.

Divisions internes, vénalité et impunité

Trois phénomènes méritent ici une attention particulière : les divisions internes, la vénalité et l’impunité.

Les divisions politiques, régionales et communautaires peuvent être instrumentalisées dans les luttes pour l’accès au pouvoir et aux ressources publiques.

La vénalité peut transformer certaines fonctions administratives et politiques en instruments d’appropriation particulière.

L’impunité peut permettre à ces pratiques de se reproduire.

Ces phénomènes ne doivent pas être présentés comme des caractéristiques culturelles des populations congolaises.

Ils doivent être étudiés dans leurs trajectoires historiques, leurs mécanismes institutionnels et leurs conditions de reproduction.

La question de l’impunité est particulièrement importante.

Depuis les années 1990, plusieurs processus de négociation politique et de paix ont cherché à mettre fin aux conflits armés en intégrant certains mouvements rebelles dans les institutions ou les forces de sécurité.

Ces accords ont répondu à des impératifs réels de cessation des hostilités et de réunification.

Cependant, lorsqu’une intégration politique ou militaire n’est pas accompagnée de mécanismes suffisants d’établissement des responsabilités, elle peut entretenir le sentiment que la violence constitue un moyen d’accéder à des positions de pouvoir.

Il faut distinguer la nécessité de négocier la paix de l’obligation de rendre justice.

Les responsabilités pénales demeurent individuelles et doivent être établies selon les procédures appropriées.

Mais l’absence de mécanismes effectifs de responsabilité peut produire des conséquences collectives durables.

L’impunité ne concerne pas uniquement les actes passés.

Elle influence les comportements futurs.

Lorsqu’un responsable estime que les conséquences de ses décisions ne feront l’objet d’aucun contrôle effectif, les incitations à préserver les ressources communes peuvent s’affaiblir.

Une société peut alors perdre non seulement les ressources immédiatement détournées, mais également les capacités qui auraient pu être constituées grâce à elles.

Les infrastructures non entretenues, les établissements insuffisamment équipés, les compétences non développées et les investissements abandonnés représentent autant de possibilités compromises.

L’impunité peut ainsi devenir une forme de destruction du devenir collectif.

Cette proposition ne relève pas uniquement de la morale politique.

Elle décrit un mécanisme institutionnel : lorsque les responsables ne répondent pas suffisamment des conséquences de leurs actes, les coûts de leurs décisions peuvent être transférés à la collectivité et aux générations suivantes.

La lutte contre l’impunité apparaît alors comme une condition de préservation des capacités nationales.

VII. Trois trajectoires prospectives : fragmentation, adaptation ou renouvellement

L’analyse précédente ne conduit pas nécessairement à une conclusion pessimiste.

Elle permet plutôt d’identifier plusieurs trajectoires possibles.

Ces trajectoires ne constituent pas des prédictions. Elles décrivent des configurations susceptibles de résulter de choix économiques, politiques et institutionnels différents.

Première trajectoire : la fragmentation

Dans cette configuration, les mécanismes de concentration des ressources se renforcent tandis que les institutions de solidarité et de représentation collective s’affaiblissent.

Les inégalités d’accès aux capacités économiques, éducatives et technologiques peuvent s’accentuer.

La confiance envers les institutions peut diminuer.

Les tensions sociales peuvent favoriser des réponses politiques privilégiant la confrontation plutôt que la négociation.

Dans les sociétés confrontées à des fragilités institutionnelles importantes, cette trajectoire peut également se traduire par une multiplication des mécanismes d’appropriation particulière des ressources publiques.

Le risque central est celui d’une diminution progressive des capacités de coopération.

Or, aucune société ne peut assurer durablement son renouvellement sans un minimum de coopération entre ses membres.

Deuxième trajectoire : l’adaptation limitée

Dans cette configuration, les institutions entreprennent des réformes destinées à corriger certains déséquilibres.

Des mécanismes de protection sociale peuvent être renforcés.

Des politiques industrielles peuvent être réorientées.

Des dispositifs de contrôle et de transparence peuvent être améliorés.

Cependant, ces réformes demeurent essentiellement correctives.

Elles réduisent certaines tensions sans modifier profondément les mécanismes qui les reproduisent.

Cette trajectoire peut permettre de préserver une stabilité relative.

Elle peut également laisser subsister des vulnérabilités importantes, notamment lorsque les transformations technologiques, démographiques ou environnementales s’accélèrent.

Troisième trajectoire : le renouvellement des capacités collectives

Cette trajectoire repose sur une réorientation plus profonde des finalités et des instruments de l’action publique.

Elle suppose de reconnaître que les capacités collectives constituent un patrimoine à préserver et à transmettre.

L’investissement dans l’éducation, la santé, les infrastructures, la recherche et la formation ne serait plus considéré uniquement comme une dépense présente, mais également comme une contribution à la continuité future de la société.

Les institutions publiques seraient évaluées non seulement sur les ressources qu’elles mobilisent, mais aussi sur les capacités qu’elles entretiennent et renouvellent.

La responsabilité des dirigeants intégrerait davantage les conséquences à long terme de leurs décisions.

Les mécanismes de participation permettraient aux citoyens de contribuer effectivement à la définition des priorités collectives.

Cette trajectoire ne suppose ni la disparition du marché ni l’effacement de l’initiative individuelle.

Elle exige plutôt une articulation plus cohérente entre initiative privée, responsabilité publique et solidarité collective.

Elle reconnaît que la liberté individuelle dépend également de capacités socialement constituées.

L’enjeu n’est donc pas de substituer la collectivité à l’individu.

Il est de construire les conditions dans lesquelles les libertés individuelles et les capacités collectives peuvent se renforcer mutuellement.

Si notre hypothèse est fondée, l’évaluation de la puissance d’une société devrait dépasser les indicateurs conventionnels.

La production économique, les performances technologiques et les capacités militaires demeurent importantes.

Mais elles ne suffisent pas à mesurer la capacité d’une société à assurer son propre devenir.

Il faudrait également examiner la qualité et la continuité des infrastructures, la formation et le renouvellement des compétences, la solidité des institutions, la confiance collective, la préservation des ressources naturelles et la capacité de transmission entre générations.

Une telle approche conduirait à distinguer plusieurs dimensions de la puissance.

La puissance disponible correspondrait aux ressources immédiatement mobilisables.

La puissance organisée désignerait la capacité institutionnelle à coordonner efficacement ces ressources.

La puissance transformatrice exprimerait l’aptitude à convertir les ressources disponibles en améliorations durables des conditions d’existence.

Enfin, la puissance transmissible correspondrait à la capacité de préserver, de renouveler et de léguer aux générations suivantes les moyens nécessaires à leur liberté de trajectoire.

Cette dernière dimension mérite une attention particulière.

Une société peut être momentanément puissante tout en consommant les conditions de sa puissance future.

Elle peut également disposer de ressources limitées, mais construire progressivement des institutions et des compétences qui élargissent les possibilités de son devenir.

La puissance ne devrait donc pas être évaluée uniquement comme un état.

Elle devrait également être comprise comme une trajectoire.

La question n’est pas seulement de savoir ce qu’une société possède aujourd’hui, mais ce qu’elle sera encore capable de faire demain grâce à ce qu’elle aura su préserver, organiser et transmettre.

Conclusion — La responsabilité du devenir

Les transformations contemporaines du capitalisme, les inquiétudes relatives au pacte social, la concentration de certaines ressources économiques et les difficultés institutionnelles observées dans plusieurs régions du monde conduisent à une interrogation commune.

Comment transformer les moyens disponibles en capacités collectives durables ?

Les sociétés industrialisées disposent de ressources économiques, scientifiques et technologiques considérables.

Mais elles doivent continuellement renouveler les mécanismes permettant de convertir ces ressources en sécurité, en cohésion et en confiance dans l’avenir.

Les sociétés confrontées à des difficultés structurelles de développement doivent, quant à elles, relever un défi supplémentaire : construire et protéger les institutions nécessaires à la mobilisation durable de leurs ressources.

Ces situations ne sont pas identiques.

Elles révèlent néanmoins que la puissance ne peut être réduite à la possession des moyens.

Elle dépend de leur organisation, de leur orientation et de leur transmission.

La confrontation avec le Paradigme Kongo permet d’approfondir cette interrogation.

Muela–Moyo–Nitu rappelle que l’existence humaine ne saurait être réduite à sa seule dimension matérielle.

Ngangu–Ngolo–Zola/Lendo invite à distinguer la sagesse pratique, la force morale, la cohésion et l’autorité légitime.

Ces catégories ne constituent pas une théorie économique moderne. Elles offrent cependant une perspective philosophique permettant d’interroger les finalités de l’action collective.

Le développement ne saurait être apprécié uniquement à partir de la quantité des richesses produites.

Il doit également être interrogé sur les conditions d’existence qu’il rend possibles, les relations qu’il contribue à préserver et les capacités qu’il permet de transmettre.

De même, la puissance politique ne saurait être évaluée uniquement à partir de l’étendue de l’autorité exercée.

Elle doit être examinée à partir de sa capacité à préserver les institutions, à organiser les responsabilités et à soutenir les possibilités du devenir collectif.

Cette perspective conduit à une exigence fondamentale : les générations présentes ne sont pas seulement les bénéficiaires des ressources héritées ; elles en sont également les dépositaires provisoires.

Elles disposent du pouvoir de les utiliser, de les transformer et parfois de les détruire.

Mais leurs décisions engagent des générations qui ne participent pas encore aux délibérations collectives.

La responsabilité du devenir consiste précisément à reconnaître cette dimension intergénérationnelle de l’action humaine.

Elle ne commande pas de conserver toutes les institutions existantes ni de reproduire indéfiniment les formes du passé.

Elle exige de préserver les capacités nécessaires à la transformation future.

Une société vivante doit pouvoir changer.

Mais elle doit également éviter que les transformations présentes détruisent les possibilités de celles qui suivront.

C’est pourquoi la question de la puissance doit être reformulée.

La véritable mesure de la puissance d’une société ne réside pas seulement dans ce qu’elle peut accumuler aujourd’hui, mais dans ce qu’elle demeure capable de préserver, de renouveler et de transmettre demain.

Et notre réflexion peut se cristalliser dans cette proposition finale :

La crise d’une société ne commence pas nécessairement lorsqu’elle cesse de produire des richesses. Elle devient profonde lorsque les richesses qu’elle produit ne suffisent plus à préserver, renouveler et transmettre les conditions de son propre devenir.

REPÈRES BIBLIOGRAPHIQUES ET DOCUMENTAIRES

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By amedee

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